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OEUVRE PONTIFICALE POUR LES VOCATIONS ECCLÉSIASTIQUES

DE NOUVELLES VOCATIONS
POUR UNE NOUVELLE EUROPE

(In verbo tuo...)

Document final du Congrès européen
sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée
en Europe

Rome, 5-10 mai 1997

*

Document émanant des Congrégations:
pour l'Éducation Catholique,
pour les Églises Orientales,
pour les Instituts de Vie Consacrée
et les Sociétés de Vie Apostolique

INTRODUCTION

Nous rendons grâces à Dieu

1. Béni soit le Dieu Tout-Puissant qui a béni la terre d'Europe par toutes sortes de bénédictions spirituelles, dans le Christ et dans l'Esprit Saint (cf. Ep 1, 3).

Nous lui rendons grâces pour avoir appelé ce continent, dès le début de l'ère chrétienne, à être le centre de rayonnement de la bonne nouvelle de la foi et à manifester au monde sa paternité universelle. Nous lui rendons grâces parce qu'il a béni ce sol par le sang des martyrs et par le don d'innombrables vocations au sacerdoce, au diaconat, à la vie consacrée sous ses diverses formes, de la vie monastique aux instituts séculiers. Nous lui rendons grâces parce que son Saint Esprit ne cesse, aujourd'hui encore, d'appeler les fils de cette Eglise pour annoncer le message du salut aux quatre coins de la terre, et d'autres à témoigner la vérité de l'Evangile qui sauve, dans leur vie conjugale et professionnelle, dans la culture et dans la politique, dans l'art et dans le sport, dans les rapports humains et de travail, chacun selon le don et la mission reçus. Nous lui rendons grâces parce qu'il est la voix qui appelle et qui donne le courage de répondre; il est le pasteur qui guide et qui soutient la fidélité de chaque jour; il est le chemin, la vérité et la vie pour tous ceux qui sont appelés à réaliser le projet du Père.

Le Congrès européen sur les vocations

2. Réunis à Rome, du 5 au 10 mai 1997, pour le Congrès sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée en Europe,(1) nous avons remis entre les mains du Maître de la moisson les travaux de ce même Congrès, mais surtout l'inquiétude de l'Eglise qui est en Europe en cette époque à la fois difficile et formidable, ainsi que la gratitude envers Dieu qui est la source de toute consolation et l'auteur de l'amour de l'Eternel.

De fait, ce Congrès a été un événement de grâce : le partage fraternel, l'approfondissement doctrinal, la rencontre des différents charismes, l'échange des diverses expériences et efforts qui s'accomplissent dans les Eglises de l'Est et de l'Ouest ont enrichi tous et chacun. Ils ont confirmé chez chaque participant la volonté de continuer à travailler avec passion dans le domaine des vocations, malgré les faibles résultats obtenus dans certaines Eglises du vieux continent.

La force de l'espérance

3. Du Document de travail du Congrès aux Propositions finales en passant par le Discours du Saint-Père aux participants et par le Message pour les communautés ecclésiales, des interventions en salle aux discussions en groupes d'étude en passant par les échanges informels et par les témoignages, un fil conducteur a relié entre eux tous les actes et tous les instants de ce congrès: l'espérance. Une espérance plus forte que toute crainte et que tout doute, cette espérance qui a soutenu la foi de nos frères des Eglises de l'Est lorsqu'il était difficile et risqué de croire et d'espérer, et qui est désormais récompensée par une nouvelle floraison de vocations, comme elles ont pu en témoigner au Congrès.

Nous savons profondément gré à ces frères, comme à tous les croyants qui continuent à témoigner que « l'espérance est le secret de la vie chrétienne et le souffle absolument nécessaire sur le front de la mission de l'Eglise et, en particulier, de la pastorale des vocations (...). Il faut donc la régénérer chez les prêtres, les éducateurs, les familles chrétiennes, les familles religieuses, dans les instituts séculiers; en somme chez tous ceux qui doivent servir la vie aux côtés des nouvelles générations ».(2)

C'est à vous que nous écrivons, enfants, adolescents et jeunes...

4. Fort de cette espérance, nous nous adressons à vous, enfants, adolescents et jeunes, avant tout parce que dans le choix de votre avenir vous accueillez le projet que Dieu a sur vous: vous ne serez heureux et pleinement réalisés que si vous vous disposez à réaliser le rêve du Créateur sur la créature. Comme nous aimerions que ce document soit une lettre adressée à chacun de vous, où vous puissiez sentir, avec l'aide de vos éducateurs, l'attention aimante de votre Mère l'Eglise pour chacun de ses enfants, cette attention toute particulière qu'une mère manifeste pour les plus jeunes de ses enfants. Une lettre dans laquelle vous puissiez reconnaître vos problèmes, les questions qui habitent votre jeune coeur et les réponses qui viennent de Celui qui est l'ami éternellement jeune de vos âmes, le seul qui puisse vous apporter la vérité! Sachez-le, chers jeunes, l'Eglise suit anxieusement vos pas et vos choix. Comme ce serait beau si cette lettre suscitait en vous une réponse, pour un dialogue à poursuivre avec ceux qui vous guident...

... à vous, parents et éducateurs...

5. Riches de la même espérance, nous nous adressons à vous parents, appelés par Dieu à collaborer à sa volonté de donner la vie, et à vous éducateurs, enseignants, catéchistes et animateurs, appelés par Dieu à collaborer de différentes manières à son dessein de former à la vie. Nous voudrions vous dire combien l'Eglise apprécie votre vocation et combien elle compte sur elle pour encourager la vocation de vos enfants et une véritable culture des vocations.

Vous, les parents, vous êtes aussi les premiers éducateurs naturels en matière de vocation, tandis que vous, les formateurs, vous n'êtes pas seulement des instructeurs qui introduisent aux choix existentiels : vous êtes appelés à engendrer la vie chez les jeunes existences que vous ouvrez à l'avenir. Votre fidélité à l'appel de Dieu est une médiation précieuse et irremplaçable pour que vos enfants et vos élèves puissent découvrir leur vocation personnelle, afin qu'« ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10, 10).

... à vous, pasteurs et prêtres, personnes consacrées...

6. Le coeur toujours rempli d'espérance, nous nous adressons à vous, prêtres, et à vous, personnes consacrées dans la vie religieuse et dans les instituts séculiers. Vous avez entendu un appel particulier à suivre le Seigneur dans une vie entièrement consacrée à lui; vous êtes aussi spécialement appelés, tous sans exception, à témoigner de la beauté de suivre le Christ.

Nous savons combien cette annonce est difficile et combien il est facile de succomber à la tentation du découragement quand la peine semble inutile. « La pastorale des vocations représente le ministère le plus difficile et le plus délicat ».(3) Mais nous voudrions aussi vous rappeler qu'il n'y a rien de plus exaltant qu'un témoignage si passionné de sa propre vocation qu'il sache la rendre contagieuse. Rien n'est plus logique et cohérent qu'une vocation qui engendre d'autres vocations et qui rende à plein titre « pères » et « mères ». Nous voudrions surtout par ce document nous adresser non seulement à ceux qui exercent une charge explicite dans le domaine des vocations, mais aussi à ceux d'entre vous qui n'y sont pas impliqués directement, ou qui estiment n'avoir aucune obligation particulière en ce sens.

Nous voudrions rappeler à ceux-là que seul un témoignage commun rend efficace l'animation des vocations et que ce qu'on désigne sous le nom de crise des vocations est avant tout lié au laisser-aller de certains témoins qui affaiblissent le message. Dans une Eglise entièrement vocationnelle, tous sont animateurs des vocations. Alors heureux serez-vous si vous savez dire, par votre vie, que c'est beau et gratifiant de servir Dieu, et si vous savez dévoiler qu'en lui, le Vivant, se cache l'identité de tout vivant (cf. Col 3, 3).

... à tout le peuple de Dieu qui est en Europe

7. Enfin, nous voudrions être des « Samaritains de l'espérance » pour ces frères et soeurs avec lesquels nous partageons la fatigue du chemin. Nous voudrions adresser à l'ensemble du peuple de Dieu, pèlerin sur cette terre antique et bénie, dans les Eglises de l'Est et de l'Ouest, le même message d'espérance. Jadis, l'annonce de la bonne nouvelle partit d'ici, grâce au courage de nombreux évangélisateurs qui payèrent leur témoignage de leur sang. Aujourd'hui encore, nous voulons le croire, l'Esprit du Père appelle.

Il envoie de par les routes du monde les fils de cette terre généreuse aux racines chrétiennes qui a cependant besoin d'une nouvelle évangélisation et de nouveaux évangélisateurs. Alors nous aussi, nous nous présentons au Seigneur, comme les Apôtres autrefois, avec la conscience de notre pauvreté et des besoins de cette Eglise : « Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre » (Lc 5, 5). Mais nous voulons surtout, « sur sa parole », croire et espérer que, comme alors, le Seigneur peut remplir, aujourd'hui encore, grâce à une pêche miraculeuse, les barques de ses apôtres, et transformer tout croyant en pêcheur d'hommes.

Du Congrès à la vie

8. Dès lors, le but de ce document est de partager avec vous tous cet événement de grâce que fut le Congrès. Sans prétendre en faire une synthèse détaillée, ni présumer exposer un traité systématique sur la vocation, nous voudrions fraternellement mettre à la disposition de toute l'Eglise qui est en Europe et hors d'Europe, sous ses diverses dénominations chrétiennes, les fruits les plus significatifs de ce Congrès.

Le style tentera d'exprimer le plus possible la volonté de nous faire comprendre de tous, car tous, indistinctement, sont appelés à réaliser leur vocation et à promouvoir celle de leur prochain.

Il cherchera surtout à conjuguer la réflexion théologique et la pratique pastorale, les propositions théoriques et les indications pédagogiques, pour offrir une aide concrète et pratique à tous ceux qui travaillent dans le domaine de l'animation des vocations.

Nous n'avons pas la prétention de dire tout, non seulement pour ne pas répéter ce que d'autres documents ont déjà très bien dit à cet égard,(4) mais pour demeurer ouverts au mystère, à ce mystère qui entoure la vie et l'appel de chaque être humain, à ce mystère qui est également le chemin du discernement de la vocation et qui ne s'achèvera qu'au moment de la mort. Ou la pastorale des vocations est mystagogique, et elle part et repart donc du Mystère (de Dieu) pour ramener au mystère (de l'homme), ou elle n'est pas.

Les différentes parties du document

9. Concrètement, ce texte suit la logique qui a présidé aux travaux du Congrès : du concret de l'existence à la réflexion, pour revenir au concret existentiel. C'est à l'aune de la réalité de chaque jour que doit se mesurer la pastorale des vocations, précisément parce qu'elle est pastorale en fonction et au service de la vie. Par conséquent, nous partirons d'une tentative visant à relever la situation, pour analyser ensuite le thème de la vocation du point de vue théologique et donner un fondement, une structure de référence indispensable à toute la suite du discours.

A ce moment-là commence la partie la plus concrète: avant tout de type pastoral ou de grandes stratégies d'intervention, puis de type pédagogique. Elle sera utile pour définir au moins quelques pistes d'orientations sur le plan de la méthode et de la pratique quotidienne. Or cet aspect est sans doute celui qui fait le plus défaut et qui est le plus attendu des agents pastoraux.

PREMIÈRE PARTIE

LA SITUATION DES VOCATIONS AUJOURD'HUI EN EUROPE:

« La moisson est abondante
mais les ouvriers sont peu nombreux » (Mt 9, 37)

Cette première partie constitue un regard sapientiel sur l'Europe, en étant conscient de sa complexité culturelle où semble prédominer un modèle anthropologique d'« homme sans vocation ». La nouvelle évangélisation doit réaffirmer le sens fort de la vie comme « vocation », avec son appel fondamental à la sainteté, en recréant une culture favorable aux différentes vocations et capable de provoquer un véritable sursaut de qualité dans la pastorale des vocations.

« Nouvelles vocations pour une nouvelle Europe »

10. Le thème du Congrès (« Nouvelles vocations pour une nouvelle Europe ») va droit au coeur du problème : aujourd'hui, dans une Europe nouvelle par rapport au passé, il y a besoin de vocations toutes aussi « neuves ». Il est nécessaire de justifier cette affirmation pour comprendre le sens de cette nouveauté et saisir son rapport avec la pastorale « traditionnelle » des vocations au sacerdoce et à la vie consacrée. Dès lors, nous ne nous contenterons pas de photographier la situation et d'énumérer des données, mais nous tenterons de comprendre dans quelle direction doivent aller la nouveauté et le besoin de vocations qui en découle.

En même temps, nous lirons la situation à laquelle nous avons à faire face actuellement, à partir de l'expression de Jésus face à la mission qui l'attendait : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux » (Mt 9, 37). Ces paroles continuent d'être vraies et constituent une précieuse clef de lecture de l'actualité. D'une certaine manière, nous retrouvons en elles la juste mesure de notre action et la juste proportion (ou disproportion) entre une moisson qui semble être en excédent et nos pauvres forces. En nous gardant bien de toute interprétation pessimiste du présent et de toute prétention d'autosuffisance pour demain.

Une nouvelle Europe

11. Le Document de travail avait déjà fourni un cadre de la situation européenne concernant la problématique des vocations, fortement marqué par des éléments de nouveauté. Nous les résumons ici à grands traits, selon l'analyse qu'en a fait le Congrès, en cherchant à saisir les plus significatifs qui sont destinés à conditionner à long terme la mentalité et la sensibilité des jeunes et donc également les pratiques pastorales et les stratégies en matière de vocations.

a) Une Europe diversifiée et complexe

Avant tout, une donnée ressort avec évidence : il est pratiquement impossible de définir la situation européenne d'une manière statique et univoque sur le plan de la condition des jeunes et de ses inévitables conséquences sur les vocations. Nous nous trouvons devant une Europe diversifiée, rendue telle par les événements sociopolitiques (voir la différence entre l'Est et l'Ouest), mais aussi par la pluralité de ses traditions et de ses cultures (gréco-latine, anglo-saxonne et slave).

En même temps, celles-ci constituent sa richesse et rendent significatives, dans des contextes différents, ses expériences et ses choix. Ainsi, si la manière de gérer la liberté retrouvée constitue un problème sur le versant oriental, le versant occidental s'interroge quant à lui sur la façon de vivre la liberté authentique.

Cette hétérogénéité est également confirmée par la courbe des vocations au sacerdoce et à la vie consacrée, non seulement en raison de la différence très forte entre la floraison des vocations de l'Europe de l'Est et la crise générale dont souffre l'Occident, mais parce que, à l'intérieur même de cette crise, on relève aussi des signes de reprise des vocations, particulièrement dans les Eglises où un travail post-conciliaire assidu et constant a tracé un sillon profond et efficace.(5)

Donc, si à l'Est il est nécessaire d'engager une véritable pastorale organique au service de la promotion des vocations, de l'animation à la formation des vocations surtout, à l'Ouest une attention différente est indispensable. Nous devons nous interroger sur la consistance théologique réelle et sur la linéarité d'application de certains projets de vocation, sur le concept de vocation sur lequel ils reposent et sur le type de vocations qui en découlent. Une demande est revenue avec insistance lors du Congrès : « Pourquoi certaines théologies ou pratiques pastorales ne 'produisent' pas de vocations, tandis que d'autres en produisent? ».(6)

Un autre aspect caractérise l'actualité socio-culturelle européenne: l'excédent des possibilités, des occasions, des sollicitations, face au manque de concentration, de propositions et de projets. Nous avons affaire ici à un autre contraste qui augmente le degré de complexité de cette période de l'histoire, avec des retombées négatives sur le plan des vocations. Comme la Rome antique, l'Europe moderne ressemble à un panthéon, à un grand « temple » où toutes les « divinités » sont présentes ou dans lequel chaque « valeur » a sa place et sa niche.

Des « valeurs » différentes et contrastantes se mêlent et coexistent, sans une hiérarchie précise; des codes de lecture et d'évaluation, d'orientation et de comportement, tout à fait dissemblables entre eux.

Dans ce contexte, il apparaît difficile d'avoir une conception ou une vision unitaire du monde et la capacité de faire des projets de vie devient faible elle aussi. En effet, quand une culture ne définit plus ses possibilités suprêmes de sens ou ne parvient pas à créer une convergence autour de certaines valeurs particulièrement capables de donner un sens à la vie, mais place tout sur le même plan, toute possibilité de choix de projet tombe en désuétude et tout devient indifférent et plat.

b) Les jeunes et l'Europe

Les jeunes Européens vivent dans cette culture pluraliste et ambivalente, « polythéiste » et neutre. D'un côté, ils cherchent passionnément l'authenticité, l'affection, les rapports personnels, la grandeur d'horizons, mais, de l'autre, ils sont profondément seuls, « blessés » par le bien-être, déçus par les idéologies, perdus par la désorientation éthique.

Et encore: « Dans plusieurs secteurs du monde des jeunes, on relève une sympathie très claire pour la vie conçue comme valeur absolue, sacrée... »,(7) mais souvent, et dans de nombreuses parties de l'Europe, cette ouverture à l'égard de l'existence est démentie par des politiques qui ne respectent pas le droit à la vie, surtout celle des plus faibles. Des politiques qui risquent de rendre le « vieux continent » toujours plus vieux. Donc, si d'un côté ces jeunes représentent un capital remarquable pour l'Europe d'aujourd'hui — qui investit beaucoup sur eux pour construire son avenir — de l'autre côté les attentes des jeunes ne sont pas toujours accueillies d'une manière cohérente par le monde des adultes ou des responsables de la société civile.

Quoi qu'il en soit, deux aspects nous semblent capitaux pour comprendre l'attitude des jeunes d'aujourd'hui: la revendication de la subjectivité et le désir de liberté. Ce sont deux requêtes dignes d'attention et typiquement humaines. Souvent, cependant, dans une culture faible et complexe comme la nôtre, elles donnent lieu — en se rencontrant — à des combinaisons qui déforment leur sens: la subjectivité devient alors subjectivisme, tandis que la liberté dégénère en arbitraire.

Dans ce contexte, le rapport que les jeunes Européens établissent avec l'Eglise mérite une grande attention. Dans une de ses Propositions finales, le Congrès relève avec courage et réalisme que: « Souvent les jeunes ne considèrent pas l'Eglise comme l'objet de leur recherche et le lieu de leur demande et attente. On remarque que ce n'est pas Dieu qui pose problème, mais l'Eglise. L'Eglise a conscience de la difficulté de communiquer avec les jeunes, du manque de véritables projets pastoraux..., de la faiblesse théologico-anthropologique de certaines catéchèses. De nombreux jeunes ont encore peur qu'une expérience dans l'Eglise limite leur liberté »,(8) tandis que pour beaucoup d'autres l'Eglise reste ou devient le point de repère le plus qualifié.

c) « Homme sans vocation »

Ce jeu de contrastes se reflète inévitablement sur le plan de la conception du futur, qui est considéré — par les jeunes — dans une optique limitée à leurs propres vues, en fonction d'intérêts strictement personnels (la réalisation de soi).

C'est une logique qui réduit l'avenir au choix d'une profession, au bien-être économique ou à la satisfaction sentimentale et émotive, à l'intérieur d'horizons qui, de fait, réduisent le désir de liberté et les possibilités du sujet à des projets limités, avec l'illusion d'être libre.

Ces choix ne présentent aucune ouverture au mystère et à la transcendance ni même, peut-être, par rapport à leur responsabilité face à la vie, la leur et celle d'autrui, à la vie reçue en don et à engendrer chez les autres. En d'autres termes, il s'agit d'une sensibilité et d'une mentalité qui risquent de donner naissance à une sorte de culture anti-vocationnelle. Ce qui revient à dire que dans une Europe complexe du point de vue culturel et privée de points de repère précis, semblable à un grand panthéon, le modèle anthropologique dominant semble être celui de l'« homme sans vocation ».

En voici une description possible : « Une culture pluraliste et complexe tend à engendrer des jeunes caractérisés par une identité inachevée et faible entraînant une indécision chronique face à un choix de vocation. De nombreux jeunes ne possèdent même pas la « grammaire élémentaire » de l'existence; ce sont des nomades: ils circulent sans s'arrêter au niveau géographique, affectif, culturel et religieux; ils « tentent »! Au milieu de la grande quantité et diversité d'informations, mais avec une pauvreté de formation, ils semblent dispersés, avec peu de références et de points de repère. Voilà pourquoi ils ont peur de leur avenir, les choix définitifs les angoissent et ils s'interrogent sur leur être. Si, d'une part, ils cherchent l'autonomie et l'indépendance à tout prix, de l'autre, ils tendent à être très dépendants du milieu socio-culturel, comme un refuge, et à chercher la gratification immédiate des sens: de ce qui « me va », de ce qui « me fait sentir bien » dans un monde affectif fait sur mesure ».(9)

Il est très triste de rencontrer des jeunes, intelligents et doués, chez qui le désir de vivre, de croire en quelque chose, de tendre vers de grands objectifs, d'espérer dans un monde qui peut devenir meilleur, notamment grâce à leurs efforts, semble éteint. Ces jeunes semblent se sentir superflus dans le jeu ou dans le drame de la vie, démissionnant pratiquement face à elle, perdus le long des sentiers interrompus et adoptant le profil le plus bas de la tension vitale. Sans vocation, mais aussi sans avenir, ou avec un avenir qui, tout au plus, sera une photocopie du présent.

d) La vocation de l'Europe

Et pourtant, cette Europe aux nombreuses âmes et à la culture si faible (mais qui toutefois s'impose souvent avec force) qui manifeste des énergies insoupçonnées, est on ne peut plus vivante et appelée à jouer un rôle important sur la scène internationale.

Jamais autant qu'à notre époque le vieux continent, malgré ses blessures dues aux récents conflits et aux heurts parfois violents en son sein, n'a ressenti aussi fortement l'appel à l'unité. Une unité qu'il faut encore construire, bien que certains murs soient tombés, et qui devra s'étendre à toute l'Europe, ainsi qu'à ceux qui lui demandent accueil et hospitalité. Une unité qui ne pourra pas être seulement politique ou économique, mais aussi et avant tout spirituelle et morale. Une unité, encore, qui devra dépasser les vieilles rancoeurs et les anciennes méfiances et à laquelle ses racines chrétiennes primitives pourraient précisément fournir un motif de convergence et une garantie d'entente. Une unité, en particulier, qu'il reviendra aux jeunes de la génération actuelle de réaliser et de rendre complète et solide, de l'Ouest en Est, du Nord au Sud, en la défendant contre toute tentation d'isolement et de repli sur ses propres intérêts et en la proposant au monde entier comme exemple de coexistence sereine dans la diversité.

Les jeunes seront-ils capables d'assumer cette responsabilité?

S'il est vrai que le jeune d'aujourd'hui risque d'être désorienté et de se retrouver sans point de repère précis, la « nouvelle Europe » qui est en train de naître pourrait bien devenir un objectif et offrir un stimulant adéquat aux jeunes qui, en réalité, « ont une nostalgie de la liberté et cherchent la vérité, la spiritualité, l'authenticité, l'originalité personnelle et la transparence », qui « nourrissent en même temps un désir d'amitié et de réciprocité », qui cherchent de « la compagnie » et veulent « construire une nouvelle société fondée sur des valeurs comme la paix, la justice, le respect de l'environnement, l'attention envers les diversités, la solidarité, le volontariat et l'égale dignité de la femme ».(10)

En dernière analyse, les recherches les plus récentes décrivent les jeunes Européens comme égarés, mais non pas désespérés; imprégnés de relativisme éthique, tout en étant désireux de vivre une « bonne vie »; conscients de leur besoin de salut, bien que ne sachant pas où le trouver.

Leur plus grave problème est probablement la société neutre sur le plan éthique et dans laquelle il leur est échu de vivre, mais les ressources qui sont en eux ne sont pas épuisées. Spécialement en un temps de transition vers de nouveaux objectifs comme le nôtre. On en veut pour preuve les nombreux jeunes animés d'une recherche sincère de spiritualité et courageusement engagés dans le social, confiants en eux-mêmes et dans les autres et dispensateurs d'espérance et d'optimisme.

Nous croyons que ces jeunes, malgré les contradictions et le « poids » d'un certain milieu culturel, peuvent bâtir cette nouvelle Europe. Dans la vocation de leur terre maternelle se profile aussi leur vocation personnelle.

Une nouvelle évangélisation

12. Tout ceci ouvre de nouvelles voies et requiert de nouvelles impulsions au processus d'évangélisation de la vieille et de la nouvelle Europe. Depuis longtemps l'Eglise et le Pape actuel invitent à un profond renouveau des contenus et de la méthode de l'annonce de l'Evangile, pour « rendre l'Eglise du XXème siècle encore plus apte à annoncer l'Evangile à l'humanité du XXème siècle ».(11) Et, comme nous l'a rappelé le Congrès, « il ne faut pas avoir peur d'être dans une période de passage d'une rive à l'autre ».(12)

a) Le « semper » et le « novum »

Il s'agit donc de conjuguer le « semper » et le « novum » de l'Evangile pour l'offrir aux nouvelles demandes et conditions de l'homme et de la femme d'aujourd'hui. Il est donc urgent de proposer à nouveau le coeur ou le centre du kérygme comme « nouvelle éternellement bonne », riche de vie et de sens pour le jeune qui vit en Europe, comme annonce capable de répondre à ses attentes et d'éclairer sa recherche.

C'est particulièrement autour des points qui suivent que se concentrent la tension et le défi. L'image de l'homme que l'on veut réaliser et les grandes décisions de la vie, de l'avenir de la personne et de l'humanité dépendent de cela: de la signification de la liberté, du rapport entre subjectivité et objectivité, du mystère de la vie et de la mort, de l'amour et de la souffrance, du travail et de la fête.

Il faut clarifier la relation entre pratique et vérité, entre instant historique personnel et futur définitif universel ou entre bien reçu et bien donné, entre conscience du don et choix de vie. Nous savons que c'est précisément autour de ces éléments que se concentre aussi une certaine crise de signification dont découlent ensuite une culture anti-vocationnelle et une image d'homme sans vocation.

Le cheminement de la nouvelle évangélisation doit donc partir de là et c'est là qu'il doit aboutir pour évangéliser la vie et le sens de la vie, l'exigence de liberté et de subjectivité, le sens de l'être dans le monde et de la relation aux autres.

C'est de là que pourra émerger une culture des vocations et un modèle d'homme ouvert à l'appel. La bonne nouvelle de la Pâque du Seigneur ne doit pas faire défaut à une Europe qui doit profondément remodeler son visage, car c'est dans son sang que les peuples dispersés se sont réunis et que les lointains sont devenus proches, « en détruisant la barrière qui les séparait, c'est-à-dire la haine » (cf. Ep 2, 14). Nous pouvons aller jusqu'à dire que la vocation est le coeur même de la nouvelle évangélisation au seuil du troisième millénaire; elle est l'appel que Dieu adresse à l'homme pour un nouveau printemps de vérité et de liberté et pour une refondation éthique de la culture et de la société européennes.

b) Une nouvelle sainteté

Dans ce processus d'inculturation de la bonne nouvelle, la Parole de Dieu devient compagne de voyage de l'homme et le croise au long des routes pour lui révéler le projet du Père comme condition de son bonheur. C'est exactement la Parole tirée de la lettre de Paul aux chrétiens de l'Eglise d'Ephèse qui nous conduit aujourd'hui, nous, peuple de Dieu en Europe, à découvrir ce qui peut-être n'est pas immédiatement visible à l'oeil nu, mais qui n'en est pas moins événement, don et vie nouvelle : « Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu » (Ep 2, 19).

Ce n'est évidemment pas une parole nouvelle, mais c'est une parole qui nous fait regarder d'une nouvelle façon la réalité de l'Eglise du vieux continent qui est bien autre chose qu'une « vieille Eglise ». Elle est une communauté de croyants appelés à la « jeunesse de la sainteté », à la vocation universelle à la sainteté, soulignée avec force par le Concile(13) et rappelée en diverses circonstances par le magistère successif.

Il est temps désormais que cet appel retrouve sa vigueur et parvienne à tout croyant, afin que chacun soit en mesure « de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur » (Ep 3, 18) du mystère de grâce confié à sa vie.

Il est temps désormais que cet appel suscite de nouveaux desseins de sainteté, car l'Europe a surtout besoin de cette sainteté particulière que requiert le moment présent, donc originale et, d'une certaine façon, sans précédents.

Il faut des personnes capables de « jeter des ponts » pour unir toujours davantage les Eglises et les peuples d'Europe et pour réconcilier les âmes.

Il faut des « pères » et des « mères » ouverts à la vie et au don de la vie; des époux et des épouses qui célèbrent et témoignent de la beauté de l'amour humain béni par Dieu; des personnes capables de dialogue et de « charité culturelle » pour transmettre le message chrétien à travers les langages de notre société; des professionnels et des personnes simples capables d'imprimer à l'engagement dans la vie civile et aux rapports de travail et d'amitié la transparence de la vérité et l'intensité de la charité chrétienne; des femmes qui redécouvrent dans la foi chrétienne la possibilité de vivre pleinement leur génie féminin; des prêtres au grand coeur, comme celui du Bon Pasteur; des diacres permanents qui annoncent la Parole et la liberté de service pour les plus pauvres; des apôtres consacrés capables de s'immerger dans le monde et dans l'histoire avec un coeur de contemplatif et des mystiques si familiers du mystère de Dieu qu'ils sachent célébrer l'expérience du divin et indiquer la présence de Dieu dans le vif de l'action.

L'Europe a besoin de nouveaux confesseurs de la foi et de la beauté de croire, de témoins qui soient des croyants crédibles, courageux jusqu'au sang, de vierges qui ne le soient pas que pour elles-mêmes, mais qui sachent indiquer à tous cette virginité qui est au coeur de chacun et qui renvoie immédiatement à l'Eternel, source de tout amour.

Notre terre a soif non seulement de saints, mais de communautés saintes, aimant tellement l'Eglise et le monde qu'elles sachent présenter au monde une Eglise libre, ouverte, dynamique, présente dans l'histoire contemporaine de l'Europe, proche des souffrances des gens, accueillante envers tous, fer de lance de la justice, attentive aux pauvres, ne se souciant pas de sa minorité numérique ni de mettre des limites à son action, ne s'effrayant ni du climat de déchristianisation sociale (réelle, mais sans doute pas aussi radicale et générale) ni du manque (souvent seulement en apparence) de résultats.

Telle sera la nouvelle sainteté, capable de ré-évangéliser l'Europe et d'édifier la nouvelle Europe!

De nouvelles vocations

13. Un nouveau discours sur la vocation et sur les vocations, sur la culture et sur la pastorale des vocations s'impose donc. Le Congrès a voulu accueillir une certaine sensibilité, désormais largement diffuse sur ces thèmes, proposant toutefois en même temps un « 'sursaut' idéal pour ouvrir de nouveaux printemps dans nos Eglises ».(14)

a) Vocation et vocations

Tout comme la sainteté s'adresse à tous les baptisés en JésusChrist, de même il existe une vocation spécifique pour tout vivant. Et, de même que la première est enracinée dans le Baptême, la seconde est liée au simple fait d'exister. La vocation est la pensée providentielle du Créateur sur chaque créature, elle est son idée-projet, comme un rêve qui tient à coeur à Dieu parce que la créature lui tient à coeur. Dieu le Père veut qu'elle soit différente et spécifique pour chaque vivant.

L'être humain, en effet, est « appelé » à la vie et, quand il vient à la vie, il porte et retrouve en lui l'image de Celui qui l'a appelé.

La vocation est la proposition divine pour se réaliser selon cette image; elle est unique et singulière précisément parce que cette image est inépuisable. Chaque créature dit et est appelée à exprimer un aspect particulier de la pensée de Dieu. C'est là qu'elle trouve son nom et son identité, qu'elle affirme et qu'elle met en sécurité sa liberté et son originalité.

Donc, si chaque être humain possède sa propre vocation dès le moment de sa naissance, il existe dans l'Eglise et dans le monde différentes vocations qui, sur le plan théologique, expriment la ressemblance divine imprimée dans l'homme et, au niveau pastoral et ecclésial, répondent aux diverses exigences de la nouvelle évangélisation, en enrichissant la dynamique et la communion ecclésiales: « L'Eglise particulière est comme un jardin fleuri, possédant une grande variété de dons et de charismes, de mouvements et de ministères. D'où l'importance du témoignage de la communion entre eux, en laissant de côté tout esprit de 'concurrence' ».(15)

Bien plus, le Congrès a explicitement affirmé qu'« il faut s'ouvrir à de nouveaux charismes et ministères, peut-être différents des charismes et ministères habituels. La place du laïcat et sa mise en valeur sont un signe des temps qu'il nous faut encore découvrir. Il se révèle toujours plus fructueux ».(16)

b) Une culture de la vocation

Ces éléments pénètrent peu à peu dans la conscience des croyants mais pas encore assez pour créer une véritable culture des vocations,(17) capable de franchir les limites de la communauté des croyants. Voilà pourquoi le Saint-Père, dans son Discours aux participants au Congrès, souhaite que l'attention patiente et constante de la communauté chrétienne au mystère de l'appel divin entraîne une « nouvelle culture des vocations chez les jeunes et dans les familles ».(18)

Celle-ci est un élément de la nouvelle évangélisation. Elle est culture de la vie et de l'ouverture à la vie, du sens de la vie, mais aussi de la mort.

Elle se réfère en particulier à des valeurs, peut-être un peu oubliées, d'une certaine mentalité émergente (« culture de mort » selon certains), comme la gratitude, l'accueil du mystère, le sens de l'inachevé chez l'homme et en même temps de son ouverture à la transcendance, sa disponibilité à se laisser appeler par un autre (ou par un Autre) et interpeller par la vie, sa confiance en soi et dans le prochain, sa liberté de s'émouvoir face au don reçu, face à l'affection, à la compréhension, au pardon, en découvrant que ce que l'on a reçu est toujours immérité, excède toujours sa propre mesure et est source de responsabilité à l'égard de la vie.

Font encore partie de cette culture des vocations la capacité à rêver et à désirer en grand, la stupeur qui permet d'apprécier la beauté et de la choisir pour sa valeur intrinsèque, parce qu'elle rend la vie belle et vraie, l'altruisme qui n'est pas seulement solidarité dans l'urgence, mais qui naît de la découverte de la dignité de chaque frère.

A la culture de la distraction, qui risque de perdre de vue et d'annuler les interrogations sérieuses dans la surabondance des mots, il faut opposer une culture capable de retrouver le courage et le goût des grandes questions, celles qui ont trait à l'avenir: ce sont les grandes questions, en effet, qui rendent grandes aussi les petites réponses. Mais ce sont ensuite les petites réponses au quotidien qui provoquent les grandes décisions, comme celle de la foi, ou qui créent une culture, comme celle des vocations.

Quoi qu'il en soit la culture des vocations, en tant qu'ensemble de valeurs, doit passer toujours plus d'une conscience ecclésiale à une conscience civile, de la conscience du croyant ou de la communauté croyante à la conviction universelle de ne pouvoir construire aucun futur pour l'Europe de l'an 2000 sur un modèle d'homme sans vocation. De fait, le Pape ajoute : « Le malaise qui traverse le monde des jeunes révèle, notamment chez les nouvelles générations, des questions pressantes sur le sens de l'existence, confirmant ainsi que rien ni personne ne peut étouffer la question du sens et le désir de vérité. Pour beaucoup, c'est le terrain sur lequel se joue la recherche de vocation ».(19)

Ce sont précisément cette demande et ce désir qui font naître une authentique culture de la vocation. Et, si demande et désir sont au coeur de chaque homme, même de ceux qui les nient, alors cette culture pourrait devenir une sorte de terrain commun où la conscience croyante rencontre la conscience laïque et se confronte à elle. Elle lui donnera, avec générosité et transparence, cette sagesse qu'elle a reçue d'en haut.

Cette nouvelle culture deviendra ainsi un véritable terrain de nouvelle évangélisation où pourrait naître un nouveau modèle d'homme et où pourraient fleurir aussi une nouvelle sainteté et de nouvelles vocations pour l'Europe de l'an 2000. En effet, la pénurie des vocations spécifiques — les vocations au pluriel — est surtout absence de conscience vocationnelle de la vie — la vocation au singulier —, c'est-à-dire absence de culture de la vocation.

Cette culture devient probablement aujourd'hui le premier objectif de la pastorale des vocations(20) ou, peut-être, de la pastorale en général. Que serait, en effet, une pastorale qui ne cultiverait pas la liberté de se sentir appelé par Dieu et qui ne ferait pas naître une nouveauté de vie?

c) Pastorale des vocations : le « saut de qualité »

Un autre élément lie entre elles la réflexion d'avant le congrès et l'analyse faite au cours de ce dernier. C'est la conscience que la pastorale des vocations se trouve face à l'exigence d'un changement radical, d'un « 'sursaut' idéal », selon le document préparatoire,(21) ou d'un « saut de qualité », comme l'a recommandé le Pape dans son Message à la fin du Congrès.(22) Encore une fois, nous nous trouvons devant une convergence évidente devant être comprise dans sa signification authentique, dans cette analyse de la situation que nous proposons.

Il ne s'agit pas seulement d'une invitation à réagir à une sensation de fatigue ou de méfiance au vu des faibles résultats. Ces mots n'entendent pas non plus provoquer un simple renouvellement de certaines méthodes ou encourager à retrouver l'énergie et l'enthousiasme, mais ils veulent indiquer, en substance, que la pastorale des vocations en Europe est arrivée à un tournant historique, à un passage décisif. Il y a eu une histoire, avec une préhistoire, puis des phases qui se sont lentement succédé, au long de ces dernières années, comme des saisons naturelles, et qui doivent désormais nécessairement évoluer vers l'état « adulte » et mûr de la pastorale des vocations.

Il ne s'agit donc ni de sous-évaluer le sens de ce passage, ni d'accuser quiconque pour ce qu'il n'aurait pas fait par le passé. Au contraire! Notre sentiment, qui est le sentiment de toute l'Eglise, est un sentiment de reconnaissance sincère envers nos frères et nos soeurs qui, dans des conditions passablement difficiles, ont généreusement aidé tant de jeunes gens et de jeunes filles à chercher et à trouver leur vocation. Mais il s'agit, en tout cas, de comprendre encore une fois la direction que Dieu, le Seigneur de l'histoire, imprime à notre histoire et notamment à la riche histoire des vocations en Europe qui se trouve à un carrefour difficile.

— Si la pastorale des vocations est née comme une urgence liée à une situation de crise et d'indigence vocationnelle, il est impossible aujourd'hui de la penser avec la même précarité, motivée par une conjoncture négative, mais — au contraire — elle apparaît comme l'expression stable et cohérente de la maternité de l'Eglise, ouverte au plan de Dieu, que nul ne peut arrêter et qui engendre toujours la vie en elle.

— Si, autrefois, la promotion des vocations se référait seulement ou surtout à certaines vocations, aujourd'hui elle devrait tendre toujours plus à la promotion de toutes les vocations, car dans l'Eglise du Seigneur tous grandissent ensemble ou personne ne grandit.

— Si, à ses débuts, la pastorale des vocations pourvoyait à circonscrire son domaine d'intervention à certaines catégories de personnes (« les nôtres », ceux qui étaient les plus proches des milieux d'Eglise ou ceux qui semblaient manifester tout de suite un certain intérêt, les meilleurs et les plus méritoires, ceux qui avaient déjà fait une option de foi, et ainsi de suite), aujourd'hui la nécessité se fait sentir d'étendre courageusement et à tous, au moins en théorie, l'annonce et la proposition d'une vocation, au nom de ce Dieu qui ne fait pas de préférence, qui choisit les pécheurs dans un peuple de pécheurs, qui fait d'Amos — qui n'était pas fils de prophètes mais simple cueilleur de sycomores — un prophète, qui appelle Lévi, qui va chez Zachée et qui est même capable de faire surgir des pierres des fils à Abraham (cf. Mt 3, 9).

— Si, autrefois, l'activité vocationnelle naissait pour une bonne part de la peur (de l'extinction ou de moins compter) et du désir de maintenir les présences et les oeuvres à des niveaux déterminés, désormais la peur, qui est toujours mauvaise conseillère, cède la place à l'espérance chrétienne, qui naît de la foi et qui est projetée vers la nouveauté et le futur de Dieu.

— Si une certaine animation des vocations est, ou était, éternellement incertaine et timide, jusqu'à sembler pratiquement en condition d'infériorité par rapport à une culture anti-vocationnelle, aujourd'hui seul celui qui est animé de la certitude qu'il existe en chaque personne — sans exclusion — un don original de Dieu qui attend d'être découvert peut faire une bonne pastorale des vocations.

— Si l'objectif semblait autrefois être le recrutement, et la méthode la propagande, souvent en forçant un peu la liberté de l'individu et avec des épisodes de « concurrence », il doit toujours être clair à présent que notre but est le service à rendre àla personne, afin qu'elle sache discerner le projet de Dieu sur la vie pour l'édification de l'Eglise et qu'elle se reconnaisse en lui et réalise sa propre vérité.(23)

— Si, à une époque pas très lointaine, certains s'imaginaient pouvoir résoudre la crise des vocations par des choix discutables, par exemple en « important des vocations » d'ailleurs (souvent en les déracinant de leur contexte), aujourd'hui personne ne devrait s'imaginer pouvoir résoudre la crise des vocations en la contournant, car le Seigneur continue à appeler dans chaque Eglise et en tout lieu.

— Ainsi, dans la même ligne, le « cyrénéen vocationnel », improvisateur volontaire et souvent solitaire, devrait passer toujours davantage d'une animation faite d'initiatives et d'expériences épisodiques à une éducation à la vocation s'inspirant de la sagesse d'une méthode éprouvée d'accompagnement, pour pouvoir apporter une aide appropriée à ceux qui sont en recherche.

— Par conséquent, l'animateur des vocations devrait devenir toujours plus un éducateur de foi et formateur de vocations et l'animation sacerdotale devenir toujours plus une action collective,(24) de toute la communauté, religieuse ou paroissiale, de tout l'institut ou de tout le diocèse, de tout prêtre ou de toute personne consacrée ou croyante, et pour toutes les vocations dans chaque phase de la vie.

— Enfin, il est temps que l'on passe clairement de la « pathologie de la fatigue »(25) et de la résignation, que l'on justifie en attribuant à l'actuelle génération de jeunes la cause unique de la crise des vocations, au courage de se poser les questions justes, pour comprendre les erreurs éventuelles et les défaillances, pour parvenir à un nouvel élan créatif fervent de témoignage.

d) Petit troupeau et grande mission(26)

C'est la cohérence avec laquelle on agira dans cette voie qui aidera toujours plus à redécouvrir la dignité de la pastorale des vocations et sa position centrale et de synthèse naturelle dans le domaine pastoral.

Ici encore, nous venons d'expériences et de conceptions qui ont risqué de marginaliser, d'une façon ou d'une autre, par le passé, cette même pastorale des vocations, en la considérant comme moins importante. Elle présente parfois un visage peu triomphant de l'Eglise actuelle ou est jugée comme un secteur de la pastorale moins fondé, sur le plan théologique, par rapport à d'autres, comme un produit récent d'une situation critique et contingente.

La pastorale des vocations vit peut-être encore dans une situation d'infériorité qui, d'un côté, peut nuire à son image et indirectement à l'efficacité de son action mais, de l'autre, peut aussi devenir un contexte favorable pour définir et expérimenter avec créativité et liberté — liberté aussi de se tromper — de nouveaux chemins pastoraux.

Surtout, cette situation peut rappeler cette autre « infériorité » ou pauvreté dont parlait Jésus en regardant les foules qui le suivaient : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux » (Mt 9, 37). Face à la moisson du Royaume de Dieu, face à la moisson de la nouvelle Europe et de la nouvelle évangélisation, les « ouvriers » sont et seront peu nombreux, « petit troupeau et grande mission », pour faire mieux ressortir que la vocation est initiative de Dieu, don du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

DEUXIEME PARTIE

THEOLOGIE DE LA VOCATION:

« Il y a diversité de charismes
mais c'est le même esprit » (1 Co 12, 4)

Le but fondamental de cette partie théologique est de permettre de saisir le sens de la vie humaine par rapport à Dieu, communion trinitaire. Le mystère du Père, du Fils et du Saint-Esprit fonde la pleine existence de l'homme, en tant qu'appel à l'amour dans le don de soi et dans la sainteté et en tant que don dans l'Eglise pour le monde. Toute anthropologie détachée de Dieu est illusoire.

Il s'agit maintenant de définir les éléments structurels de la vocation chrétienne, son architecture essentielle qui, évidemment, ne peut être que théologique. Cette réalité, qui a déjà fait l'objet de multiples analyses, notamment de la part du Magistère, est riche d'une tradition spirituelle, biblico-théologique, qui a formé non seulement des générations d'appelés, mais aussi une spiritualité de l'appel.

La demande de sens pour la vie

14. A l'école de la Parole de Dieu, la communauté chrétienne accueille la réponse la plus élevée à la demande de sens qui surgit, plus ou moins clairement, dans le coeur de l'homme. C'est une réponse qui ne vient pas de la raison humaine, bien que toujours provoquée, de manière dramatique, par le problème de l'existence et du destin; mais de Dieu. C'est lui qui remet à l'homme la clef de lecture servant à éclaircir et à résoudre les grandes interrogations qui font de l'homme un sujet qui interroge: « Pourquoi sommes-nous au monde? Qu'est-ce que la vie? Quelle est la destination finale au-delà du mystère de la mort? ».

Il ne faut cependant pas oublier que dans la culture de la distraction dans laquelle sont surtout plongés les jeunes de notre temps, les questions fondamentales courent le risque d'être étouffées ou d'être refoulées. Plus que cherché, aujourd'hui le sens de la vie est imposé: soit par ce que l'on vit dans l'immédiat, soit par ce qui gratifie les besoins qui, une fois satisfaits, rend la conscience toujours plus obtuse, laissant les interrogations les plus vraies non élucidées.(27)

La théologie pastorale et l'accompagnement spirituel ont donc pour tâche d'aider les jeunes à interroger la vie, pour parvenir à formuler, dans un dialogue décisif avec Dieu, la question de Marie de Nazareth: « Comment est-ce possible? » (cf. Lc 1, 34).

L'icône trinitaire

15. A l'écoute de la Parole, non sans stupeur, nous découvrons que la catégorie biblico-théologique la plus compréhensible et la plus à même d'exprimer le mystère de la vie, à la lumière du Christ, est celle de la « vocation ».(28) « Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation ».(29)

Voilà pourquoi la figure biblique de la communauté de Corinthe présente les dons de l'Esprit, dans l'Eglise, comme subordonnés à la reconnaissance de Jésus comme le Seigneur. La christologie constitue véritablement le fondement de toute anthropologie et ecclésiologie. Le Christ est le projet de l'homme. Ce n'est qu'après que le croyant a reconnu que Jésus est le Seigneur « sous l'action de l'Esprit Saint » (cf. 1 Co 12,3) qu'il peut accueillir le statut de la nouvelle communauté des croyants: « Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c'est le même Esprit; diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur; diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous » (1 Co 12, 4-6).

L'image paulinienne met clairement en évidence trois aspects fondamentaux des dons de vocation dans l'Eglise, étroitement liés à leur origine au sein de la communion trinitaire et en référence spécifique avec chacune des Personnes.

A la lumière de l'Esprit, les dons sont l'expression de son infinie gratuité. Il est lui-même charisme (Ac 2, 38), source de tout don et expression de la créativité divine incompressible.

A la lumière du Christ, les dons vocationnels sont « ministères »; ils expriment la diversité multiforme du service que le Fils a vécu jusqu'au don de sa vie. En effet, il « n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie » (Mt 20, 28). Jésus est donc le modèle de tout ministère.

A la lumière du Père, les dons sont « opérations » car c'est à partir de lui, source de la vie, que tout être déploie son dynamisme de créature.

L'Eglise reflète donc, en tant qu'icône, le mystère de Dieu Père, de Dieu Fils et de Dieu Esprit Saint. Et toute vocation porte en elle les traits caractéristiques des trois Personnes de la communion trinitaire. Les personnes divines sont source et modèle de tout appel. Bien plus, la Trinité, en elle-même, est un entrelacement mystérieux d'appels et de réponses. Ce n'est que là, à l'intérieur de ce dialogue ininterrompu, que chaque vivant retrouve non seulement ses racines, mais aussi son destin et son avenir, ce qu'il est appelé à être et à devenir, dans la vérité et la liberté, dans le concret de son histoire.

En effet, les dons, dans le statut ecclésiologique de la première épître aux Corinthiens, ont une destination historique et concrète: « A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien commun » (1 Co 12, 7). Il existe un bien supérieur qui dépasse naturellement le don personnel: construire le Corps du Christ dans l'unité; rendre épiphanique sa présence dans l'histoire « afin que le monde croie » (Jn 17, 21).

Par conséquent, la communauté ecclésiale est, d'une part, enveloppée par le mystère de Dieu, elle en est l'icône visible et, d'autre part, elle est totalement impliquée dans l'histoire de l'homme dans le monde, en état d'exode, vers les « cieux nouveaux ».

L'Eglise et toute vocation en elle expriment un dynamisme identique: être appelé à une mission.

Le Père appelle à la vie

16. L'existence de chacun est le fruit de l'amour créateur du Père, de son désir efficace, de sa parole génératrice.

L'acte créateur du Père possède la dynamique d'un appel, d'un appel à la vie. L'homme vient à la vie parce qu'il est aimé, pensé et voulu par une Volonté bonne qui l'a préféré à la non-existence, qui l'a aimé avant même qu'il soit, connu avant même de le former dans le sein maternel, consacré avant qu'il vienne à la lumière (cf. Jr 1, 5; Is 49, 1.5; Ga 1, 15).

a) « ... à son image »

Dans l'« appel créateur », l'homme apparaît immédiatement dans toute la force de sa dignité en tant que sujet appelé à la relation avec Dieu, à être devant lui, avec les autres, dans le monde, avec un visage qui reflète les oeuvres divines: « Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1, 26). Cette triple relation appartient au dessein originel, car le Père « nous a élus en lui — le Christ — dès la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour » (Ep 1, 4).

Reconnaître le Père signifie que nous existons à sa manière, puisqu'il nous a créés à son image (Sg 2, 23). C'est donc en cela qu'est contenue la vocation fondamentale de l'homme: la vocation à la vie et à une vie immédiatement conçue à la ressemblance de la vie divine. Si le Père est l'éternelle source de vie, la gratuité totale, la source éternelle de l'existence et de l'amour, l'homme est appelé, à la mesure de son être, mesure petite et limitée, à être comme lui; il est donc appelé à « donner la vie », à prendre en charge la vie d'un autre.

Alors l'acte créateur du Père est ce qui permet de prendre conscience que la vie est consignée à la liberté de l'homme appelé à donner une réponse tout à fait personnelle et originale, responsable et pleine de gratitude.

b) L'amour, sens plénier de la vie

Dans cette perspective de l'appel à la vie, il nous faut exclure quelque chose: que l'homme puisse considérer l'existence comme une chose évidente, due et casuelle.

Il n'est peut-être pas facile, dans la culture contemporaine, de s'émerveiller devant le don de la vie.(30)

Alors qu'il est plus facile de percevoir le sens d'une vie donnée, celle qui déborde vers les autres, il faut en revanche une conscience plus mûre, une certaine formation spirituelle, pour percevoir que la vie de chacun, dans tous les cas et avant tout autre choix, est amour reçu et qu'en conséquence un projet de vocation est déjà caché dans cet amour.

Le simple fait d'exister devrait avant tout nous émerveiller et nous remplir d'une immense gratitude envers Celui qui, d'une façon entièrement gratuite, nous a tirés du néant en prononçant notre nom.

Dès lors la perception que la vie est un don ne devrait pas seulement susciter une attitude de reconnaissance, mais elle devrait lentement suggérer la première grande réponse à la demande fondamentale de sens: la vie est le chef-d'oeuvre de l'amour créateur de Dieu et est en soi un appel à aimer: don reçu qui tend par nature à devenir bien donné.

c) L'amour, vocation de tout homme

L'amour est le sens plénier de la vie. Dieu a tant aimé l'homme qu'il lui a donné sa propre vie et l'a rendu capable de vivre et d'aimer à la manière divine. C'est dans cet excès d'amour, l'amour du commencement, que l'homme trouve sa vocation radicale, qui est « vocation sainte » (2 Tm 1, 9), et découvre son identité unique qui le rend immédiatement semblable à Dieu, « à l'image du Saint » qui l'a aimé (1 P 1, 15). « En créant l'humanité de l'homme et de la femme à son image et en la conservant continuellement dans l'être — commente JeanPaul II — Dieu inscrit en elle la vocation, et donc la capacité et la responsabilité correspondantes, à l'amour et à la communion. L'amour est donc la vocation fondamentale et innée de tout être humain ».(31)

d) Le Père éducateur

Grâce à cet amour qui l'a créé, personne ne peut se sentir « superflu », car chacun est appelé à répondre selon un projet de Dieu pensé expressément pour lui.

L'homme sera donc heureux et pleinement réalisé en étant à sa place, en accueillant la proposition éducative de Dieu, avec toute la crainte qu'une telle intention suscite dans un coeur de chair. Dieu créateur qui donne la vie est également le Père qui « éduque », qui tire du néant ce qui n'est pas encore pour le faire être; il tire du coeur de l'homme ce qu'il y a placé, afin qu'il soit pleinement lui-même, et ce qu'il l'a appelé à être, à sa manière.

D'où la nostalgie d'infini que Dieu a mis dans le monde intérieur de chacun, comme un sceau divin.

e) L'appel du Baptême

Cette vocation à la vie et à la vie divine est célébrée dans le Baptême. Dans ce sacrement, le Père se penche avec une tendresse attentionnée sur la créature, fils ou fille de l'amour d'un homme et d'une femme, pour bénir le fruit de cet amour et faire en sorte qu'il devienne pleinement son fils. A partir de ce moment-là, la créature est appelée à la sainteté des enfants de Dieu. Rien ni personne ne pourra jamais effacer cette vocation.

Avec la grâce du Baptême, Dieu le Père intervient pour manifester que lui, et lui seul, est l'auteur du plan du salut, à l'intérieur duquel chaque être humain joue un rôle personnel. Son acte est sans précédent, antérieur; il n'attend pas l'initiative de l'homme, ne dépend pas de ses mérites, ni ne se modèle à partir de ses capacités ou dispositions. C'est le Père qui connaît, désigne, imprime une impulsion, met un sceau, appelle encore « dès la fondation du monde » (Ep 1, 4). Puis il donne la force, chemine près de nous, soutient les efforts, est Père et Mère pour toujours...

La vie chrétienne acquiert ainsi une signification d'expérience de réponse: elle devient réponse responsable pour faire grandir un rapport filial avec le Père et un rapport fraternel dans la grande famille des enfants de Dieu. Le chrétien est appelé à favoriser, à travers l'amour, ce processus de ressemblance au Père qui s'appelle vie théologale.

Aussi la fidélité au Baptême conduit-elle à poser à la vie, et à soi-même, des questions toujours plus précises; surtout pour se disposer à vivre l'existence non seulement en vertu d'aptitudes humaines, qui sont autant de dons de Dieu, mais en vertu de sa volonté; non pas selon des perspectives mondaines, trop souvent de petit cabotage, mais selon les désirs et les projets de Dieu.

La fidélité au Baptême signifie dès lors regarder vers le haut, en tant que fils, pour discerner sa volonté sur notre vie et sur notre avenir.

Le Fils appelle à le suivre

17. « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jn 14, 8).

C'est ce que demande Philippe à Jésus, la veille de la passion.C'est la nostalgie poignante de Dieu, présente dans le coeur de tout homme: connaître ses racines, connaître Dieu. L'homme n'est pas infini, il est immergé dans la finitude; mais son désir gravite autour de l'infini.

La réponse de Jésus surprend les disciples: « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe? Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).

a) Envoyé par le Père pour appeler l'homme

Le Père nous a créés dans le Fils, « resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance » (He 1, 3), nous destinant à être conformes à son image (cf. Rm 8, 29). Le Verbe est l'image parfaite du Père. Il est Celui dans lequel le Père s'est rendu visible, le Logos par lequel il « nous a parlé » (He 1, 2). Tout son être est d'« être envoyé », pour rendre Dieu, en tant que Père, proche des hommes, pour dévoiler son visage et son nom aux hommes (Jn 17, 6).

Si l'homme est appelé à être fils de Dieu, en conséquence personne mieux que le Verbe Incarné ne peut « parler » de Dieu à l'homme et représenter l'image réussie du fils. Voilà pourquoi le Fils de Dieu, en venant sur cette terre, a appelé à Le suivre, à être comme lui, à partager sa vie, sa parole, sa pâque de mort et de résurrection; et même ses sentiments.

Le Fils, envoyé de Dieu s'est fait homme pour appeler l'homme: l'envoyé du Père est celui qui appelle les hommes.

Voilà pourquoi il n'existe aucun passage de l'Evangile ou une rencontre ou un dialogue qui n'ait une signification vocationnelle, qui n'exprime, directement ou indirectement, un appel de la part de Jésus. C'est comme si ses rendez-vous humains, provoqués par les circonstances les plus diverses, étaient d'une manière ou d'une autre une occasion pour lui de placer la personne face à la question stratégique: « Que dois-je faire de ma vie? », « Quel est mon chemin? ».

b) Le plus grand amour: donner la vie

A quoi Jésus appelle-t-il? A le suivre pour être et agir comme lui. Plus particulièrement, à vivre la même relation qu'il entretient avec le Père et avec les hommes: à accueillir la vie comme un don venant des mains du Père pour « perdre » et reverser ce don sur ceux que le Père lui a confiés.(32)

Il existe un trait unificateur dans l'identité de Jésus qui constitue le sens plénier de l'amour: la mission. Celle-ci exprime l'abnégation, qui atteint son épiphanie suprême sur la croix. « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13).

Aussi chaque disciple est-il appelé à répéter et à revivre les sentiments du Fils, qui trouvent une synthèse dans l'amour, motivation décisive de tout appel. Mais surtout chaque disciple est appelé à rendre visible la mission de Jésus, il est appelé pour la mission: « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). La structure de toute vocation, et même sa maturité, consiste à continuer Jésus dans le monde, pour faire, comme lui, de la vie un don. L'envoi en mission est en effet la consigne du soir de Pâques (Jn 20, 21) et la dernière parole avant de monter vers le Père (Mt 28, 16-20).

c) Jésus, le formateur

Chaque appelé est signe de Jésus: en quelque sorte son coeur et ses mains continuent à embrasser les petits, à guérir les malades, à réconcilier les pécheurs et à se laisser clouer en croix par amour pour tous. Le fait d'être pour les autres, avec le coeur du Christ, est le visage mûr de toute vocation. Voilà pourquoi le Seigneur Jésus est le formateur de ceux qu'il appelle, le seul qui puisse modeler en eux ses sentiments.

Chaque disciple, en répondant à son appel et en se laissant former par lui, exprime les traits les plus vrais de son choix. C'est pourquoi « le fait de Le reconnaître lui, comme le Seigneur de la vie et de l'histoire, comporte aussi l'auto-reconnaissance du fait d'être disciple (...) L'acte de foi allie nécessairement la reconnaissance christologique et l'auto-reconnaissance anthropologique ».(33)

D'où la pédagogie de l'expérience vocationnelle chrétienne évoquée par la Parole de Dieu: Jésus « en institua Douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher » (Mc 3, 14). Pour être vécue en plénitude, dans la dimension du don et de la mission, la vie chrétienne a besoin de motivations fortes et surtout de communion profonde avec le Seigneur: dans l'écoute, dans le dialogue, dans la prière, dans l'intériorisation des sentiments, en se laissant former par lui chaque jour et surtout dans le désir ardent de communiquer au monde la vie du Père.

d) L'Eucharistie: l'investiture pour la mission

Dans toutes les catéchèses de la communauté chrétienne primitive, la place centrale du mystère pascal est évidente. Le message central du mystère pascal: annoncer le Christ mort et ressuscité. Dans le mystère du pain partagé et du sang versé pour la vie du monde, la communauté croyante contemple l'épiphanie suprême de l'amour, la vie du Fils de Dieu offerte.

Voilà pourquoi dans la célébration de l'Eucharistie, « sommet et source »(34) de la vie chrétienne, est célébrée la révélation la plus haute de la mission de Jésus-Christ dans le monde; mais l'Eucharistie célèbre aussi l'identité de la communauté ecclésiale convoquée pour être envoyée, appelée à la mission.

Dans la communauté qui célèbre le mystère pascal, chaque chrétien entre et prend part au style du don de Jésus, en devenant comme lui pain rompu pour l'offrande faite au Père et pour la vie du monde.

L'Eucharistie devient ainsi la source de toute vocation chrétienne; en elle, tout croyant est appelé à se conformer au Christ Ressuscité totalement offert et donné. Il devient icône de toute réponse de vocation; comme en Jésus, en toute vie et en toute vocation il existe une fidélité difficile à vivre jusqu'à la mesure de la croix.

Celui qui y prend part accueille l'invitation-appel de Jésus à « faire mémoire » de lui, dans le sacrement et dans la vie, à vivre « en rappelant » dans la vérité et la liberté des choix quotidiens le mémorial de la croix, à remplir l'existence de gratitude et de gratuité, à briser son corps et à verser son sang. Comme le Fils.

L'Eucharistie engendre enfin le témoignage et prépare à la mission: « Allez dans la paix ». On passe de la rencontre avec le Christ sous le signe du Pain à la rencontre avec le Christ sous le signe de chaque homme. L'engagement du croyant ne s'éteint pas à l'entrée, mais à la sortie de l'église. La réponse à l'appel rencontre l'histoire de la mission. La fidélité à sa vocation puise aux sources de l'Eucharistie et se mesure dans l'Eucharistie de la vie.

L'Esprit appelle au témoignage

18. Chaque croyant éclairé par l'intelligence de la foi est appelé à connaître et à reconnaître Jésus comme le Seigneur; et, en lui, à se reconnaître soi-même. Mais cela n'est pas seulement le fruit d'un désir humain ou de la bonne volonté de l'homme. Même après avoir vécu l'expérience prolongée avec le Seigneur, les disciples ont toujours besoin de Dieu. Bien plus, la veille de la passion, ils sont un peu perturbés (Jn 14, 1), ils redoutent la solitude. Jésus les encourage en leur faisant une promesse inouïe: « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14, 18). Les premiers appelés de l'Evangile ne resteront pas seuls: Jésus leur assure la compagnie diligente de l'Esprit.

a) Consolateur et ami, guide et mémoire

« Il est le "Consolateur", l'Esprit de bonté, que le Père enverra au nom du Fils, don du Seigneur ressuscité »,(35) « pour qu'il soit avec vous à jamais » (Jn 14, 16).

L'Esprit devient ainsi l'ami de chaque disciple, le guide au regard jaloux sur Jésus et sur les appelés, pour faire d'eux des témoins à contre-courant de l'événement plus bouleversant du monde: le Christ est mort et ressuscité. Il est en effet la « mémoire » de Jésus et de sa Parole: « Lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26); et même « il vous introduira dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13).

La nouveauté permanente de l'Esprit consiste à guider vers une intelligence progressive et profonde de la vérité, cette vérité qui n'est pas une notion abstraite, mais le projet de Dieu dans la vie de chaque disciple. C'est la transformation de la Parole en vie et de la vie selon la Parole.

b) Animateur et accompagnateur des vocations

De la sorte, l'Esprit devient le grand animateur de toute vocation, Celui qui accompagne le cheminement pour qu'il arrive au but, l'iconographe intérieur qui modèle avec imagination le visage de chacun selon Jésus.

Il est toujours présent à côté de chaque homme et de chaque femme, pour conduire tous les hommes au discernement de leur identité de croyants et d'appelés, pour modeler cette identité exactement selon le modèle de l'amour divin. Cette « empreinte divine », l'Esprit sanctificateur cherche à la reproduire en chacun de nous, patient artisan de nos âmes et « consolateur parfait ».

Mais l'Esprit rend surtout les appelés capables de « témoigner »: « il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez » (Jn 15, 26-27). Cette façon d'être de tout appelé constitue la parole convaincante, le contenu même de la mission. Le témoignage ne consiste pas seulement à suggérer les paroles de l'annonce comme dans l'Evangile de Matthieu (Mt 10, 20), mais plutôt à conserver Jésus dans son coeur et à l'annoncer, lui, comme la vie du monde.

c) La sainteté, vocation de tous

La question concernant le saut de qualité à imprimer à la pastorale des vocations aujourd'hui devient une interrogation qui engage sans aucun doute à écouter l'Esprit: car c'est lui l'annonciateur des « choses à venir » (Jn 16, 13); c'est lui qui donne une intelligence spirituelle nouvelle pour comprendre l'histoire et la vie à partir de la Pâque du Seigneur dont la victoire comporte l'avenir de tout homme.

Il devient donc légitime de nous demander: En quoi réside l'appel de l'Esprit Saint pour notre temps? Quelles corrections devons-nous apporter aux chemins de la pastorale des vocations?

La réponse ne viendra que si nous accueillons le grand appel à la conversion, adressé à la communauté ecclésiale et à chacun de nous en elle, comme un véritable itinéraire d'ascétique et de renaissance intérieure, pour que chacun retrouve la fidélité à sa propre vocation.

Il existe une primauté de la vie dans l'Esprit qui est à la base de toute pastorale des vocations. Cela exige de dépasser un pragmatisme diffus et l'extériorisation qui conduit à oublier la vie théologale de la foi, de l'espérance et de la charité. L'écoute profonde de l'Esprit est le nouveau souffle de toute action pastorale de la communauté ecclésiale.

La primauté de la vie spirituelle est la prémisse pour répondre à cette nostalgie de sainteté qui, comme nous l'avons déjà rappelé, traverse aussi l'époque qu'est en train de vivre l'Eglise d'Europe. La sainteté est la vocation universelle de chaque homme,(36) elle est la voie royale vers laquelle convergent les nombreux sentiers des vocations particulières. Par conséquent, le grand rendez-vous de l'Esprit pour ce tournant de l'histoire post-conciliaire est la sainteté des appelés.

d) Les vocations au service de la vocation de l'Eglise

Mais tendre efficacement vers cet objectif signifie adhérer à l'action mystérieuse de l'Esprit selon certaines directions précises, qui préparent et constituent le secret d'une vraie vitalité de l'Eglise de l'an 2000.

C'est à l'Esprit Saint que revient le rôle éternel de la communion qui se reflète dans l'icône de la communauté ecclésiale, visible à travers la pluralité des dons et des ministères.(37) Car c'est précisément dans l'Esprit que chaque chrétien découvre son originalité absolue, l'unicité de son appel et, en même temps, sa tendance naturelle et indélébile vers l'unité. C'est dans l'Esprit que les vocations dans l'Eglise sont nombreuses tout en n'étant qu'une seule et même vocation à l'unité de l'amour et du témoignage. C'est encore l'action de l'Esprit qui rend possible la pluralité des vocations dans l'unité de la structure ecclésiale: la variété des vocations dans l'Eglise est nécessaire pour réaliser la vocation de l'Eglise et, à son tour, la vocation de l'Eglise est de rendre possibles et praticables les vocations de et dans l'Eglise. Les diverses vocations sont donc tournées vers le témoignage de l'agapê, vers l'annonce du Christ, unique Sauveur du monde.

Telle est précisément l'originalité de la vocation chrétienne: faire coïncider la réalisation de la personne avec celle de la communauté. Ce qui veut dire — encore une fois — faire prévaloir la logique de l'amour sur celle des intérêts privés, la logique du partage sur celle de l'appropriation narcissique des talents (cf. 1 Co 12-14).

La sainteté devient donc la véritable épiphanie de l'Esprit Saint dans l'histoire. Si chaque Personne de la Communion Trinitaire a son visage, et s'il est vrai que les visages du Père et du Fils sont assez familiers, car Jésus en se faisant homme nous a révélé le visage du Père, les saints deviennent l'icône la plus parlante de l'Esprit. De même tout croyant fidèle à l'Evangile, selon sa vocation particulière et suivant l'appel universel à la sainteté, cache et révèle le visage de l'Esprit Saint.

e) Le « oui » à l'Esprit dans la Confirmation

Le sacrement de la Confirmation est le moment qui exprime de manière la plus évidente et consciente le don et la rencontre avec l'Esprit Saint.

Le confirmant face à Dieu et à son geste d'amour (« Reçois le sceau de l'Esprit Saint qui t'est donné en don »),(38) mais face aussi à sa conscience et à la communauté chrétienne, répond « amen ». Il est important de retrouver le sens fort de cet « amen » au niveau de la formation et de la catéchèse.(39)

Il veut avant tout signifier le « oui » à l'Esprit Saint et, avec lui, à Jésus. Voilà pourquoi la célébration du sacrement de Confirmation prévoit le renouvellement des promesses baptismales et demande au confirmant de s'engager à renoncer au péché et aux oeuvres du malin, toujours aux aguets pour défigurer l'image chrétienne; et surtout de s'engager à vivre l'Evangile de Jésus et, en particulier, le commandement de l'amour. Il s'agit de confirmer et de rénover la fidélité de sa vocation à son identité de fils de Dieu.

L'« amen » est également un « oui » à l'Eglise. Par la Confirmation, le jeune déclare prendre en charge la mission de Jésus que continue la communauté, en s'engageant dans deux directions pour rendre concret son « amen »: le témoignage et la mission. Celui qui reçoit la Confirmation sait que la foi est un talent qu'il faut faire fructifier; c'est un message à transmettre aux autres par la vie, par le témoignage cohérent de tout son être; et par la parole, avec le courage missionnaire de diffuser la bonne nouvelle.

Enfin, l'« amen » exprime la docilité à l'Esprit Saint pour penser et décider de son avenir selon le projet de Dieu. Non seulement selon ses aspirations et aptitudes; non seulement dans les espaces mis à sa disposition par le monde; mais surtout en harmonie avec le dessein, toujours inédit et imprévisible, que Dieu a sur chacun.

De la Trinité à l'Eglise dans le monde

19. Toute vocation chrétienne est « particulière » car elle interpelle la liberté de chaque homme et engendre une réponse tout à fait personnelle dans une histoire originale et unique. C'est pourquoi chacun, dans sa propre expérience de vocation, trouve une histoire qui ne peut être réduite à des schémas généraux. L'histoire de chaque homme est une petite histoire, mais fait toujours partie, d'une manière absolument unique, d'une grande histoire. Dans le rapport entre ces deux histoires, entre sa petitesse et la grandeur qui lui appartient et le dépasse, l'être humain joue sa liberté.

a) Dans l'Eglise et dans le monde, pour l'Eglise et le monde

Chaque vocation naît en un lieu précis, dans un contexte concret et limité, mais ne se referme pas sur elle-même, ni ne tend à une perfection privée ou à l'auto-réalisation psychologique ou spirituelle de l'appelé; elle fleurit dans l'Eglise, dans cette Eglise qui chemine dans le monde vers le Royaume accompli, vers la réalisation d'une histoire qui est grande car c'est une histoire de salut.

La communauté ecclésiale elle-même possède une structure profondément vocationnelle: elle est appelée pour la mission; elle est le signe du Christ missionnaire du Père. Comme le dit Lumen Gentium: « L'Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».(40)

D'une part, l'Eglise est le signe qui reflète le mystère de Dieu; elle est l'icône qui renvoie à la communion trinitaire sous le signe de la communauté visible et au mystère du Christ dans le dynamisme de la mission universelle. De l'autre, l'Eglise est immergée dans le temps des hommes, elle vit dans l'histoire dans une condition d'exode, elle est en mission au service du Royaume pour transformer l'humanité en la communauté des enfants de Dieu.

Aussi l'attention envers l'histoire demande-t-elle à la communauté ecclésiale de se mettre à l'écoute des attentes des hommes, de lire les signes des temps qui constituent le code et le langage de l'Esprit Saint, d'entrer en un dialogue critique et fécond avec le monde contemporain, en accueillant avec bienveillance les traditions et les cultures pour révéler en elle le dessein du Royaume et y jeter le levain de l'Evangile.

La petite grande histoire de chaque vocation se mêle à l'histoire de l'Eglise dans le monde. De même qu'il est né dans l'Eglise et dans le monde, chaque appel est au service de l'Eglise et du monde.

b) L'Eglise, communauté et communion de vocations

C'est dans l'Eglise, communauté de dons pour l'unique mission, que se réalise le passage de la condition où se trouve le croyant inséré dans le Christ par le Baptême à sa vocation « particulière » comme réponse au don spécifique de l'Esprit. Dans cette communauté, toute vocation est « particulière » et se spécifie à travers un projet de vie; il n'existe pas de vocations générales.

Par ailleurs, dans sa particularité, chaque vocation est à la fois « nécessaire » et « relative ». « Nécessaire », parce que le Christ vit et se rend visible dans son corps qu'est l'Eglise et dans le disciple qui en constitue une partie essentielle. « Relative », parce qu'aucune vocation n'épuise à elle seule le signe de témoignage du mystère du Christ, mais n'en exprime qu'un aspect. Seul l'ensemble des dons manifeste l'ensemble du corps du Seigneur. Dans l'édifice, chaque pierre a besoin de l'autre (1 P 2, 5); dans le corps, chaque membre a besoin de l'autre pour faire grandir l'organisme tout entier et profiter à l'utilité commune (1 Co 12, 7).

Cela demande que la vie de chacun soit conçue à partir de Dieu qui en est la source unique et que tout pourvoit au bien de tout; cela exige que l'on redécouvre que la vie n'est véritablement significative que si elle accepte de se mettre sur les traces de Jésus.

Mais il est important aussi qu'il y ait une communauté ecclésiale qui aide de fait tout appelé à découvrir sa vocation. Le climat de foi, de prière, de communion dans l'amour, de maturité spirituelle, de courage de l'annonce, d'intensité de la vie sacramentelle fait de la communauté croyante un terrain adapté non seulement à l'éclosion de vocations particulières, mais à la création d'une culture des vocations et d'une disponibilité des individus à recevoir leur appel personnel. Lorsqu'un jeune perçoit l'appel et décide en son coeur d'accomplir le saint voyage conduisant à sa réalisation, normalement il existe là une communauté qui a créé les prémisses de cette disponibilité à l'obéissance.(41)

Ou si l'on veut: la fidélité d'une communauté croyante à sa vocation est la condition primordiale et fondamentale de l'éclosion de la vocation individuelle des croyants, en particulier des plus jeunes.

c) Signe, ministère, mission

Aussi chaque vocation, en tant que choix de vie stable et définitif, s'ouvre sur une triple dimension: par rapport au Christ, tout appel est « signe »; par rapport à l'Eglise, elle est « ministère »; par rapport au monde, elle est « mission » et témoignage du Royaume.

Si l'Eglise est « dans le Christ, en quelque sorte sacrement », toute vocation révèle la dynamique profonde de la communion trinitaire, l'action du Père, du Fils et de l'Esprit, comme événement qui fait être dans le Christ des créatures nouvelles modelées sur lui.

Chaque vocation est dès lors un signe, une façon particulière de révéler le visage du Seigneur Jésus. « L'amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14). Jésus devient ainsi le mobile et le modèle décisifs de toute réponse aux appels de Dieu.

Par rapport à l'Eglise, toute vocation est ministère, enraciné dans la pure gratuité du don. L'appel de Dieu est un don pour la communauté, pour l'utilité commune, dans le dynamisme des nombreux services ministériels. Cela est possible dans la docilité à l'Esprit qui fait de l'Eglise la « communauté des visages »(42) et engendre dans le coeur du chrétien l'agapê, non seulement comme éthique de l'amour, mais aussi comme structure profonde de la personne, appelée et habilitée à vivre en relation aux autres, dans une attitude de service, selon la liberté de l'Esprit.

Enfin, toute vocation, par rapport au monde, est mission. Elle est vécue en plénitude parce qu'elle est vécue pour les autres, comme celle de Jésus; elle est donc génératrice de vie: « la vie engendre la vie ».(43) D'où la participation intrinsèque de toute vocation à l'apostolat et à la mission de l'Eglise, germe du Royaume. Vocation et mission constituent deux faces du même prisme. Elles définissent le don et la contribution de chacun au projet de Dieu, à l'image et à la ressemblance de Jésus.

d) L'Eglise, mère de vocations

L'Eglise est mère de vocations car elle les fait naître en son sein, avec la puissance de l'Esprit, elle les protège, les nourrit et les soutient. En particulier, elle est mère car elle exerce une précieusefonction médiatrice et pédagogique.

« L'Eglise, appelée par Dieu, constituée dans le monde comme communauté d'appelés, est à son tour instrument de l'appel de Dieu. L'Eglise est un appel vivant, par la volonté du Père, par les mérites du Seigneur Jésus, par la force de l'Esprit Saint (...). La communauté, qui prend conscience d'être appelée, prend en même temps conscience qu'elle doit continuellement appeler ».(44) C'est à travers et au long de cet appel, sous ses diverses formes, que passe aussi l'appel qui vient de Dieu.

Elle l'exerce encore lorsqu'elle se fait l'interprète autorisé de l'appel vocationnel explicite et qu'elle appelle elle-même, présentant les nécessités liées à sa mission et aux exigences du peuple de Dieu, et en invitant à répondre généreusement.

Elle l'exerce également lorsqu'elle demande au Père le don de l'Esprit qui suscite la réponse dans le coeur des appelés et lorsqu'elle les accueille et reconnaît en eux l'appel lui-même, en leur donnant explicitement et en leur confiant avec ferveur une mission concrète et toujours difficile parmi les hommes.

Nous pourrions enfin ajouter que l'Eglise manifeste sa maternité lorsque, au-delà de l'appel et de la reconnaissance de l'aptitude des appelés, elle pourvoit à leur formation adéquate, initiale et permanente, et à leur accompagnement tout au long de la voie d'une réponse toujours plus fidèle et radicale. La maternité ecclésiale ne peut certes pas s'épuiser lors de l'appel initial. De même qu'une communauté de croyants qui ne ferait qu'« attendre », ne faisant reposer la responsabilité de l'appel que sur l'action divine, craignant presque d'adresser des appels, ne saurait se dire mère. Tout comme si elle donnait pour acquis le fait que des jeunes gens et des jeunes filles, en particulier, sachent recevoir immédiatement l'appel à une vocation; ou si elle n'offrait pas des cheminements visant à une proposition et à un accueil de cette proposition.

La crise des vocations des appelés est également, aujourd'hui, la crise de ceux qui appellent, désertant parfois ou n'osant pas le faire. Si personne n'appelle, comment quelqu'un pourrait-il répondre?

La dimension oecuménique

20. L'Europe d'aujourd'hui a besoin de nouveaux saints et de nouvelles vocations, de croyants capables de « jeter des ponts » pour unir toujours davantage les Eglises. C'est un aspect typique de nouveauté, un signe des temps de la pastorale des vocations de cette fin de millénaire. Sur un continent marqué par une profonde aspiration unitaire, les Eglises doivent être les premières à donner l'exemple d'une fraternité plus forte que toutes les divisions et tout à construire et à reconstruire. « La pastorale des vocations aujourd'hui en Europe doit revêtir une dimension oecuménique. Toutes les vocations, présentes dans chaque Eglise d'Europe, doivent s'efforcer ensemble de relever le grand défi de l'évangélisation au seuil du troisième millénaire, en donnant un témoignage de communion et de foi en Jésus-Christ, unique sauveur du monde ».(45)

Dans cet esprit d'unité ecclésiale, il faut encourager le partage des biens que l'Esprit de Dieu a semés un peu partout, ainsi que l'aide réciproque entre les Eglises.

Les Eglises catholiques d'Orient

21. Les Eglises d'Europe occidentale doivent accorder une plus grande attention aux cheminements spirituels et de formation des Eglises catholiques orientales. Cela ne peut qu'exercer une influence bénéfique sur la pastorale des vocations de toutes les Eglises.

La sainte liturgie revêt une importance particulière à l'égard de la formation des vocations pour les Eglises d'Orient. Elle est le lieu où se réalisent la proclamation et l'adoration du Mystère du salut, où naît la communion et où se construit la fraternité entre les croyants, jusqu'à devenir la véritable formatrice de la vie chrétienne, la synthèse la plus complète de ses différents aspects. Dans la liturgie, la confession joyeuse d'appartenir à la tradition des Eglises d'Orient est unie à la pleine communion avec l'Eglise de Rome.

C'est pourquoi les évêques, les supérieurs religieux et les agents pastoraux des Eglises catholiques orientales d'Europe sont sollicités à ressentir cette urgence pour toutes leurs Eglises, en retrouvant et en conservant intégralement leur patrimoine liturgique respectif, patrimoine qui contribue de façon unique à la naissance et au développement de la théologie et de la catéchèse. Cela, à l'exemple de la méthode mystagogique des Pères, ouvre à l'expérience de l'appel et de la vie spirituelle et fait mûrir un esprit oecuménique fort et sûr.(46)

Dans les expériences ecclésiales diversifiées, et à travers des études qui présentent le patrimoine historique, théologique, juridique et spirituel de leurs Eglises d'appartenance, les jeunes orientaux peuvent opportunément trouver des milieux éducatifs capables de faire mûrir le sens universel de leur dévouement au Christ et à l'Eglise.

Les évêques ont pour tâche de promouvoir, d'approcher avec sympathie et d'accompagner avec un soin paternel les jeunes qui, individuellement ou en groupe, demandent à se consacrer à la vie monastique en mettant en valeur le charisme des communautés monastiques, riches de formateurs et de guides spirituels.

Le ministère ordonné et les vocations dans la réciprocité de la communion

22. « Dans beaucoup d'Eglises particulières, la pastorale des vocations a encore besoin de faire la clarté sur les rapports entre ministère ordonné, vocation de consécration spéciale et toutes les autres vocations. Une pastorale des vocations unitaire se fonde sur la nature vocationnelle de l'Eglise et de toute vie humaine comme appel et réponse. Ceci est à la base des efforts unitaires de toute l'Eglise pour toutes les vocations et, en particulier, pour les vocations de consécration spéciale ».(47)

a) Le ministère ordonné

A l'intérieur de cette sensibilité générale, une attention pastorale particulière semble devoir être accordée aujourd'hui au ministère ordonné, qui représente la première modalité spécifique d'annonce de l'Evangile. Il représente « la garantie permanente de la présence sacramentelle, dans la diversité des temps et des lieux, du Christ Rédempteur »,(48) et exprime précisément la dépendance directe de l'Eglise par rapport au Christ qui continue à envoyer son Esprit afin qu'elle ne reste pas fermée sur elle-même, dans son cénacle, mais qu'elle chemine sur les routes du monde pour annoncer la bonne nouvelle.

Cette modalité vocationnelle peut s'exprimer selon trois niveaux: épiscopal (auquel est liée la garantie de la succession apostolique), presbytéral (qui « représente sacramentellement le Christ Tête et Pasteur »)(49) et diaconal (signe sacramentel du Christ serviteur).(50) Le ministère de l'appel à l'égard de ceux qui aspirent aux Ordres sacrés, pour devenir leurs coopérateurs dans la charge apostolique, est confié aux évêques.

Le ministère ordonné fait être l'Eglise, surtout à travers la célébration de l'Eucharistie, « culmen et fons »(51) de la vie chrétienne et de la communauté appelée à faire mémoire du Ressuscité. Toute autre vocation naît dans l'Eglise et fait partie de sa vie. Par conséquent, le ministère ordonné exerce un service de communion dans la communauté et, en vertu de cela, possède la tâche inéluctable de promouvoir toute vocation.

D'où la traduction pastorale: le ministère ordonné pour toutes les vocations et toutes les vocations pour le ministère ordonné dans la réciprocité de la communion. L'évêque, avec son presbytérium, est donc appelé à discerner et à cultiver tous les dons de l'Esprit. Mais en particulier l'attention accordée au séminaire doit devenir la préoccupation de toute l'Eglise diocésaine pour garantir la formation des futurs prêtres et la constitution de communautés eucharistiques comme pleine expression de l'expérience chrétienne.

b) L'attention accordée à toutes les vocations

Le discernement et l'attention de la communauté chrétienne doivent s'appliquer à toutes les vocations, aussi bien à celles qui font désormais partie de la tradition de l'Eglise qu'aux nouveaux dons de l'Esprit: la consécration religieuse dans la vie monastique et dans la vie apostolique, la vocation laïque, le charisme des Instituts séculiers, les sociétés de vie apostolique, la vocation au mariage, les diverses formes laïques d'agrégation-association liées aux Instituts religieux, les vocations missionnaires, les nouvelles formes de vie consacrée.

Ces différents dons de l'Esprit sont présents de diverse façon dans les Eglises d'Europe; mais toutes ces Eglises, en tout cas, sont appelées à donner un témoignage d'accueil et d'attention à toute vocation. Une Eglise est d'autant plus vivante que l'expression des diverses vocations en elle est riche et variée.

Par ailleurs, à une époque comme la nôtre, qui a besoin de prophétie, il est sage de favoriser ces vocations qui sont un signe particulier de « ce que nous serons et qui n'a pas encore été manifesté » (1 Jn 3, 2), comme les vocations de consécration spéciale; mais il est sage également et indispensable de favoriser l'aspect prophétique typique de chaque vocation chrétienne, y compris laïque, afin que l'Eglise soit toujours plus, face au monde, signe des choses futures, de ce Royaume qui est « déjà maintenant et pas encore ».

Marie, mère et modèle de toute vocation

23. Il existe une créature en qui le dialogue entre la liberté de Dieu et la liberté de l'homme se réalise d'une manière parfaite, de sorte que les deux libertés puissent agir entre elles en réalisant pleinement le projet de vocation; une créature qui nous est donnée afin qu'en elle nous puissions contempler un dessein parfait de vocation, celui qui devrait s'accomplir en chacun de nous.

C'est Marie, l'image réussie du rêve de Dieu sur la créature! Elle est, en effet, créature, comme nous, petit fragment où Dieu a pu reverser son amour divin; espérance qui nous est donnée, pour qu'en la voyant nous puissions nous aussi accueillir la Parole, afin qu'elle s'accomplisse en nous.

Marie est la femme où la Très Sainte Trinité peut manifester pleinement sa liberté élective. Comme le dit Saint Bernard, commentant le message de l'ange Gabriel, lors de l'Annonciation: « Ce n'est pas une Vierge trouvée au dernier moment, ni par hasard, mais elle fut choisie avant les siècles; le Très-Haut l'a prédestinée et se l'est préparée ».(52) Saint Augustin lui fait écho: « Avant que le Verbe naisse de la Vierge, il l'avait déjà prédestinée pour être sa mère ».(53)

Marie est l'image du choix divin de toute créature, choix fait depuis toute éternité et souverainement libre, mystérieux et aimant. Choix qui doit bien au-delà de ce que la créature peut penser d'elle: qui lui demande l'impossible et qui lui demande simplement une chose, le courage de faire confiance.

Mais la vierge Marie est aussi le modèle de la liberté humaine dans la réponse à ce choix. Elle est le signe de ce que Dieu peut faire lorsqu'il trouve une créature libre d'accueillir sa proposition. Libre de dire son « oui », libre de se mettre en chemin au long du pèlerinage de la foi, qui sera aussi le pèlerinage de sa vocation de femme appelée à être Mère du Sauveur et Mère de l'Eglise. Ce long voyage s'accomplira au pied de la croix, à travers un « oui » encore plus mystérieux et douloureux qui la rendra pleinement mère; puis une nouvelle fois au cénacle, où elle engendre et continue aujourd'hui encore à engendrer, avec l'Esprit, l'Eglise et chaque vocation.

Enfin, Marie est l'image parfaitement réalisée de la femme, synthèse parfaite du génie féminin et de l'imagination de l'Esprit, qui trouve et choisit en elle l'épouse, vierge mère de Dieu et de l'homme, fille du Très-Haut et mère de tous les vivants. En elle, chaque femme retrouve sa vocation, de vierge, d'épouse et de mère!

TROISIÈME PARTIE

LA PASTORALE DES VOCATIONS:

« ...Chacun les entendait parler
dans sa propre langue » (Ac 2, 6)

Les orientations concrètes de la pastorale des vocations ne découlent pas seulement d'une théologie correcte de la vocation, mais passent par plusieurs principes opérationnels où la perspective de la vocation est l'âme et le critère unificateur de toute la pastorale.

Nous indiquons ici les itinéraires de foi et les lieux concrets où la proposition d'une vocation doit devenir un engagement quotidien de tout pasteur et de tout éducateur.

L'analyse de la situation nous a offert, dans la première partie, le cadre de la réalité européenne actuelle sur le plan des vocations. En revanche, la seconde partie a proposé une réflexion théologique sur la signification et sur le mystère de la vocation, à partir de la réalité de la Trinité jusqu'à saisir son sens dans la vie de l'Eglise.

C'est précisément ce second aspect que nous voudrions maintenant approfondir, en particulier du point de vue de l'application pastorale.

Lors de l'audience accordée aux participants de notre Congrès, Jean-Paul II a affirmé: « Les nouvelles conditions historiques et culturelles exigent que la pastorale des vocations soit perçue comme un des objectifs primordiaux de la communauté chrétienne tout entière ».(54)

L'icône de l'Eglise primitive

24. Les situations historiques changent, mais le point de référence dans la vie du croyant et de la communauté croyante reste identique, ce point de référence que constitue la Parole de Dieu, en particulier lorsqu'elle raconte l'histoire de l'Eglise primitive. Cette histoire de la communauté primitive et la façon dont elle l'a vécue constituent pour nous l'exemplum, le modèle pour être Eglise, notamment en ce qui concerne la pastorale des vocations. Voyons simplement quelques éléments essentiels et particulièrement exemplaires, tels que nous les propose le livre des Actes des Apôtres, au moment où l'Eglise primitive était numériquement très pauvre et faible. La pastorale des vocations a le même âge que l'Eglise; elle naît alors avec elle, dans cette pauvreté habitée à l'improviste par l'Esprit.

A l'aube de cette histoire singulière, en effet, qui est d'ailleurs notre histoire à tous, il y a la promesse de l'Esprit Saint, faite par Jésus avant de monter vers le Père. « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité. Mais vous allez recevoir l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 7-8). Les Apôtres sont réunis au cénacle, « assidus à la prière avec... Marie, mère de Jésus » (1, 14) et ils s'emploient tout de suite à pourvoir la place laissée vide par Judas en choisissant quelqu'un parmi eux qui a été dès le commencement avec Jésus: afin qu'il devienne avec nous témoin de sa résurrection » (1, 22). Et la promesse s'accomplit: l'Esprit descend, en grand fracas, et remplit la maison et la vie de ceux qui, auparavant, étaient timides et peureux, comme un vrombissement, un vent, un feu... Ils « commencèrent à parler en d'autres langues... et chacun les entendait parler dans son propre idiome » (2, 4.6). Pierre fait alors un discours dans lequel il raconte l'Histoire du salut, « debout... élevant la voix » (2, 14); un discours qui « transperce le coeur » de ceux qui l'écoutent et provoque la question décisive de la vie: « Que devons-nous faire? » (2, 37).

Les Actes décrivent alors la vie de la première communauté, rythmée par plusieurs éléments essentiels, comme l'assiduité dans l'écoute de l'enseignement des Apôtres, l'union fraternelle, la fraction du pain, la prière, le partage des biens matériels; mais avec aussi les sentiments et les biens de l'Esprit (cf. 2, 42-48).

Entre-temps, Pierre et les Apôtres continuent d'accomplir des prodiges au nom de Jésus et d'annoncer le kérygme du salut, en risquant leur vie, mais toujours soutenus par la communauté, au sein de laquelle les croyants « n'a qu'un coeur et qu'une âme » (4, 32). En elle, d'autre part, les exigences commencent aussi à augmenter et à se diversifier, de sorte que des diacres sont institués pour faire face aux nécessités, notamment matérielles, de la communauté, en particulier des plus faibles (cf. 6, 1-7).

Le témoignage, fort et courageux, ne peut pas ne pas provoquer le refus de l'autorité: voici dès lors le premier martyr, Etienne, comme pour souligner que la cause de l'Evangile prend tout de l'homme, même la vie (cf. 6, 8 - 7, 70). Saul, le persécuteur des chrétiens, qui bientôt sera choisi par Dieu pour annoncer aux païens le mystère caché dans les siècles et désormais révélé, apporte même son soutien à la sentence qui condamne Etienne.

Et l'histoire continue, toujours plus comme une histoire sainte: histoire de Dieu qui choisit et appelle les hommes au salut, de façon parfois imprévisible, et histoire des hommes qui se laissent appeler et choisir par Dieu.

Ces quelques notes peuvent nous suffir pour saisir dans la communauté des origines les traces fondamentales de la pastorale d'une Eglise entièrement vocationnelle: sur le plan des méthodes et des contenus, des principes généraux, des itinéraires à parcourir et des stratégies spécifiques pour la réaliser.

Aspects théologiques de la pastorale des vocations

25. Mais quelle théologie fonde, inspire et motive la pastorale des vocations en tant que telle?

La réponse est importante dans notre contexte, car elle sert d'élément médiateur entre la théologie de la vocation et une pratique pastorale cohérente avec celle-ci, qui naisse de cette théologie et qui y retourne. De fait, sur cette interrogation, le Congrès a exprimé l'exigence d'une réflexion et d'une étude ultérieures, dans l'intention de découvrir les motifs qui lient intrinsèquement personnes et communautés dans l'action en faveur des vocations et pour mettre en évidence une meilleure relation entre théologie de la vocation, théologie de la pastorale des vocations et pratique pédagogico-pastorale.

« La pastorale des vocations naît du mystère de l'Eglise et se met à son service ».(55) Le fondement théologique de la pastorale des vocations « ne peut (donc) se faire qu'à partir du mystère de l'Eglise, comme mysterium vocationis ».(56)

Jean-Paul II rappelle clairement à cet égard que le « thème de la vocation est connaturel et essentiel à la pastorale de l'Eglise », c'est-à-dire à sa vie et à sa mission.(57) La vocation définit donc, en un certain sens, l'être profond de l'Eglise, avant même son action. Son nom même, « Ecclesia », indique sa nature vocationnelle, car elle est vraiment une assemblée d'appelés.(58) L'Instrumentum laboris du Congrès relève alors, à juste titre, que « la pastorale des vocations unitaire se fonde sur la nature vocationnelle de l'Eglise ».(59)

En conséquence, la pastorale des vocations, par nature, est une activité ordonnée à l'annonce du Christ et à l'évangélisation de ceux qui croient au Christ. La réponse à notre question est donc la suivante: c'est précisément dans l'appel de l'Eglise à communiquer la foi qu'est enracinée la théologie de la pastorale des vocations. Ceci concerne l'Eglise universelle, mais s'applique tout spécialement à chaque communauté chrétienne,(60) spécialement en cette période de l'histoire du vieux continent. « Pour cette mission sublime consistant à faire fleurir une nouvelle saison d'évangélisation en Europe, il faut aujourd'hui des évangélisateurs particulièrement préparés ».(61)

A ce propos, il convient de rappeler plusieurs points clé mis en relief par le magistère pontifical actuel, afin qu'ils deviennent des points de départ de la pratique pastorale des Eglises particulières.

a) Une fois la dimension vocationnelle de l'Eglise mise en évidence, on comprend que la pastorale des vocations n'est pas un élément accessoire ou secondaire, tendant simplement au recrutement d'agents pastoraux, ni un moment isolé ou sectoriel, déterminé par une situation ecclésiale d'urgence, mais plutôt une activité liée à l'être de l'Eglise et donc aussi intimement insérée dans la pastorale générale de chaque Eglise.(62)

b) Toute vocation chrétienne vient de Dieu, mais arrive à l'Eglise et passe toujours par sa médiation. L'Eglise (« ecclesia »), qui par nature est vocation, est en même temps génératrice et éducatrice de vocations.(63) Par conséquent, « la pastorale des vocations a comme sujet actif, comme protagoniste, la communauté ecclésiale comme telle, dans ses diverses expressions: de l'Eglise universelle à l'Eglise particulière et, analogiquement, de celle-ci à la paroisse et à tous les membres du peuple de Dieu ».(64)

c) Tous les membres de l'Eglise, sans exception, ont la grâce et la responsabilité des vocations. C'est un devoir qui rentre dans le dynamisme vital de l'Eglise et dans son processus de développement. Ce n'est que sur la base de cette conviction que la pastorale des vocations pourra manifester son visage véritablement ecclésial et développer une action concordante, en se servant également d'organismes spécifiques et d'instruments adéquats de communion et de co-responsabilité.(65)

d) L'Eglise particulière découvre sa dimension existentielle et terrestre dans la vocation de tous ses membres à la communion, au témoignage, à la mission, au service de Dieu et des frères... Par conséquent, elle respectera et encouragera la diversité des charismes et des ministères, donc des différentes vocations, qui sont des manifestations de l'unique Esprit.

e) Le pilier de toute la pastorale des vocations est la prière commandée par le Sauveur (Mt 9, 38). Elle engage non seulement les individus mais aussi les communautés ecclésiales tout entières.(66) « Nous devons adress