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CONGREGATIO PRO CLERICIS

Prêtres vers l’an 2000 – 1 Fátima

 

Actes de la première rencontre internationale des prêtres

Fátima 17-21 juin 1996

Présentation

Chers amis prêtres,

après avoir vécu ensemble les journées inoubliables de la première rencontre internationale des prêtres à Fatima, pour répondre aussi aux requêtes exprimées dans de très nombreuses lettres qui rappelaient avec émotion cet événement, nous avons pensé recueillir dans ce volume, accompagné d’une vidéocassette, ce qui a été alors exposé et qui contribuera certainement à une adhésion toujours plus fervente à notre identité, et donc au renforcement de nos liens de communion.

Nous sommes certains que la rencontre de Fatima, qui s’est révélée être un moment providentiel de communion sacerdotale affective et effective, nous aidera à vivre cette sainteté personnelle spécifique de notre état, qui est l’unique ressource réaliste face à l’urgence de la nouvelle évangélisation. La cause des vocations elle aussi est liée à tout cela : les vocations sont un don de Dieu à implorer dans la prière infatigable, et dans le sacrifice de la communauté chrétienne tout entière. Elles fleurissent autour des prêtres qui savent témoigner avec joie de leur identité et qui vivent avec générosité leur ministère.

Nous avons entrepris un chemin sous le patronage de la Bienheureuse Marie Toujours Vierge, et, toujours sous sa protection, nous voudrions nous retrouver à Yamoussoukro (1997), à Guadalupe (1998), à Jérusalem (1999) et à Rome (2000).

D’un rendez-vous à l’autre, nous en sommes certains, nous ne manquerons pas de nous soutenir, dans la prière les uns pour les autres et dans la fraternité authentique, confiant à Marie le don très précieux du sacerdoce dont nous sommes revêtus. Nous lui confions notre faiblesse mais surtout notre amour pour le Christ présent au Saint-Sacrement, centre de toute notre vie.

Dans ce bon souvenir de Fatima, nous vous disons « au revoir » !

Congrégation pour le Clergé

Du Vatican, le 1er novembre 1996

Jubilé sacerdotal du Saint-Père

X Dario Castrillón Hoyos

Pro-préfet

X Crescenzio Sepe

Secrétaire

 

 

 

Message du Saint-Père

Très chers prêtres !

1. C’est avec une grande joie que je m’adresse à vous qui prenez part à Fatima à la première rencontre internationale des prêtres que promeut la Congrégation pour le Clergé, en préparation du Jubilé de l’an 2000.

La proposition d’organiser un pèlerinage de l’Ordo sacerdotalis vers la Porte Sainte de l’an 2000 est née pour offrir aux prêtres l’occasion de célébrer le Jubilé purifiés de leurs incohérences et infidélités, fortifiés contre l’esprit du monde et rendus plus conformes au Bon Pasteur qui donne sa vie pour son troupeau. Parti de Fatima, ce pèlerinage fera étape en 1997 à Yamoussoukro, en 1998 à Guadalupe et en 1999 à Jérusalem, pour rejoindre Rome en l’an 2000.

L’initiative ne manquera pas de contribuer à favoriser une communion toujours plus convaincue, fervente et effective entre les prêtres, en développant des effets positifs sur la nouvelle évangélisation et sur l’augmentation des vocations sacerdotales et religieuses.

2. L’itinéraire jubilaire prévu passera par quelques remarquables sanctuaires mariaux. Cela répond à un choix spirituel précis : celui d’aider le prêtre à redécouvrir, en s’arrêtant en des lieux particulièrement évocateurs de la présence de la Vierge Sainte, le rôle de Marie dans sa vie, rôle qui lui est assigné par le Christ lui-même, Souverain et Eternel prêtre.

Vous savez par expérience quel grand trésor constitue Notre-Dame pour le prêtre ! Son influence maternelle s’étend sur la vie spirituelle tout entière et sur son ministère : après avoir coopéré au sacerdoce du Christ, Marie se tient au côté de chaque prêtre et en soutient la mission.

3. Le prêtre en effet a particulièrement besoin de l’aide de Marie pour pouvoir vivre sa consécration à Dieu, et la Vierge représente le premier modèle de ceux qui consacrent totalement au Christ leur cœur et leurs forces.

Pour le prêtre, le don du cœur s’exprime, de façon significative, dans le célibat. Comment oublier que la virginité de Marie a précédé l’état de virginité du Christ ? Le séjour en des lieux mariaux portera le prêtre à regarder vers la Vierge pour implorer son aide sur le chemin de la consécration totale au Christ et à son Règne.

Chers frères, à Fatima, terre bénie par Marie Très Sainte, vous revivez l’expérience des Apôtres au Cénacle (Ac 1, 13) : cette expérience de prière assidue et concorde en union spirituelle avec la mère de Jésus illumine le présent et le futur de votre vie sacerdotale. Demandez à Marie de soutenir en vous avant tout la persévérance dans la prière, indispensable à votre vie et à votre mission.

4. L’activité apostolique du prêtre exige elle aussi une relation filiale de dévotion et de confiance envers la Mère céleste. Dans l’épisode évangélique de la « Visitation », Marie communique à sa cousine Elisabeth la richesse spirituelle qui lui a été donnée d’en haut : Elisabeth est comblée de joie par l’Esprit saint au moment précis ou la Vierge entre dans sa maison et la salue. La dévotion de Marie favorisera aussi chez le prêtre l’ouverture du cœur à l’action de l’Esprit, pour qu’à travers son ministère, la vie du Christ puisse continuer à se répandre dans le monde.

Chers prêtres, au cours de votre pèlerinage, qui est aussi un temps d’exercices spirituels, demandez à Marie une vie intérieure débordante, une charité riche de miséricorde et la fidélité à votre vocation, pour vous consacrer aux tâches pastorales avec un dynamisme apostolique renouvelé. Celle qui s’est entièrement donnée à l’œuvre de son Fils n’aiderait peut-être pas le prêtre à dépenser le meilleur de lui-même, avec zèle et ferveur, pour Dieu et ses frères ? Celle qui a un cœur de Mère miséricordieuse ne communiquerait peut-être pas au prêtre sa bonté et sa pitié pour les misères humaines ? Celle qui a rempli intégralement sa mission ne soutiendrait pas le prêtre contre la tentation du découragement, en nourrissant son espérance au milieu des vicissitudes de l’existence quotidienne ?

5. Pendant que le Rédempteur accomplissait son sacrifice, Marie veillait en silence près de la Croix. « Jésus alors, voyant sa mère et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : « Voici ta mère ! ». Et à partir de ce moment le disciple la pris dans sa demeure » (Jn 19, 25-27)

Très chers prêtres, en répondant aux paroles du Christ mourant sur le Golgotha, vous aussi, réunis pour ce rassemblement spirituel de Fatima, vous êtes invités à « prendre Marie en votre demeure », c’est-à-dire à lui faire place en votre cœur, en votre vie, en votre ministère. En l’accueillant avec l’amour même de Jean, vous pourrez réaliser complètement l’idéal du sacerdoce qui consiste à ressembler toujours plus à l’unique grand prêtre, né de la Vierge Marie.

De même que le disciple aimé, à l’école de Marie, sut fixer le regard de la foi sur le côté transpercé du Crucifié, y découvrant le cœur divin d’où s’écoulait le salut sur le monde, qu’ainsi chacun de vous, en cette halte de prière mariale, renouvelle sa propre consécration au cœur du Christ et au cœur immaculé de Marie.

La Liturgie de ces jours vous aidera à approfondir ce profond mystère de foi, spécialement dans la célébration de l’eucharistie, et à faire l’expérience d’une authentique solidarité sacerdotale, enrichie des témoignages des frères dans l’épiscopat et dans le presbytérat. La grâce d’une telle expérience spirituelle pourra se prolonger ensuite dans l’adoration eucharistique et dans la célébration du sacrement de pénitence, dans laquelle vous serez à la fois ministres et pénitents. Quelle joie pour vous de vous réconcilier et de réconcilier, sous le regard de la Mère de la Miséricorde, et de renouveler ainsi votre mission de ministres de la Réconciliation !

Que les pieuses pratiques de l’heure sainte, du Chemin de Croix et du saint rosaire, vécues dans l’unité et la communion fraternelle, constituent pour vous autant de sources d’eau vive.

6. Chers et vénérés frères, sentez-moi spirituellement présent au milieu de vous, en ces journées de pèlerinage à Fatima. Vous savez bien combien je suis lié à ce sanctuaire. J’y retourne souvent dans une pensée priante, comblée de gratitude intérieure. Je vous embrasse tous affectueusement et je vous souhaite un chemin spirituel saint et heureux avec Marie, porte sainte du Temple, vers le Christ notre gloire et notre espérance.

En témoignage de ma proximité spirituelle, j’offre à chacun de vous un chapelet : puisse ce signe marial, qui relie votre sacerdoce à la foi de vos mères et de tant de personnes qui prient pour vous, vous accompagner dans les étapes du grand pèlerinage, jusqu’à l’année sainte, comme gage de communion et de sanctification.

C’est avec de tels sentiments, de tout cœur, que j’envoie volontiers à tous la Bénédiction Apostolique, en l’étendant aux organisateurs du pèlerinage et à tous ceux qui se trouvent réunis avec vous pour cette significative rencontre spirituelle.

Du Vatican, le 14 juin, Solennité du Sacré-Cœur de Jésus, en l’année 1996, dix-huitième de notre Pontificat.

Joannes Paulus II

 

Message au Saint-Père

 

Très Saint Père,

 

Nous tous ici présents, la Congrégation pour le Clergé et les prêtres réunis à Fatima pour la première rencontre internationale de préparation au grand jubilé du troisième millénaire, ayant écouté le message que nous a adressé votre Sainteté, nous vous remercions de cœur de votre si paternelle sollicitude ; et nous renouvelons nos sentiments et notre désir de parvenir à une profonde communion avec votre personne vénérée de successeur de Pierre, et avec le Siège Apostolique.

En ces jours, nous voulons renouveler la pleine adhésion à notre identité, aux engagement propres de notre état, redécouvrir la splendeur du don de notre vocation et – sous la conduite de votre Sainteté – nous fortifier en vue de l’entreprise de nouvelle évangélisation à laquelle nous voulons dépenser toutes nos énergies.

Afin de réaliser tout cela et de vivre pleinement la fraternité sacerdotale, nous voulons nous mettre sous la protection efficace de la Vierge Marie, mère de chacun d’entre nous.

Très Saint Père, nous prierons le Christ Prêtre à votre intention, en cette année qui marque l’anniversaire de votre ordination. Merci pour votre sacerdoce, merci pour votre vie pleinement sacerdotale ! Confirmez-nous toujours dans la foi et bénissez-nous encore !

 

Fatima, le 17 juin 1996

 

 

Message de Sœur Lucie

En réponse à la demande de la Sacrée Congrégation « pro Clericis » que m’a remise notre Mère Prieure, à la demande de leurs excellences les évêques de Leiria-Fatima et de Coimbra, je désire dire que je m’unis très volontiers dans la prière. Je demande pour tous les prêtres présents à Fatima et pour tous ceux qui n’ont pas pu venir une spéciale grâce de Dieu, afin que prenant conscience de ce que nous sommes le Corps mystique du Christ, nous soyons tous unis en Lui, petites hosties consacrées sur l’autel, offertes par Lui au Père pour la Rédemption du monde.

Soyez prêtres avec le Christ Prêtre, afin que votre vie lui rende un témoignage authentique.

En demandant la protection maternelle de Notre-Dame, en union de prières,

Coimbra, le 14 juin 1996

Sœur Marie-Lucie

 

Inauguration par le Cardinal Préfet

Cardinal José T. Sanchez

MINISTÈRES ORDONNÉS DANS LE PLAN DIVIN DE SALUT

Je remercie Dieu de pouvoir m’adresser ainsi à mes frères prêtres, mes compagnons de travail dans la vigne du Seigneur, à vous qui êtes du nombre de ceux à qui le Christ a dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Nous entendons tous cet appel : « Venez et voyez ». « Venez » pour désigner l’attirance, la vocation divine, et « voyez » pour désigner la réponse humaine, l’acceptation.

Ce qui me donne une vraie joie d’être parmi vous ne dérive pas des façons conventionnelles à la mode d’exprimer la fraternité solidaire avec ses frères prêtres, ou de dire les mots qu’il faut quand il le faut. C’est plutôt la ferme conviction de notre identité de prêtres. En effet, à travers l’ordination sacramentelle conférée par l’imposition des mains et les prières consécratoires de l’évêque, « un lien ontologique spécifique unit le prêtre au Christ, Prêtre Suprême et Bon Pasteur. » (Pdv 11). Cette participation spécifique au sacerdoce du Christ, dans lequel nous devenons dans l’Eglise et pour l’Eglise une image réelle, vivante et pleine de foi du Christ Tête et Pasteur, et qui nous rend capables d’agir « In persona Christi Capitis », est le plus grand don de vérité et d’amour que Dieu puisse faire à un homme.

CELA FAIT PARTIE D’UN PLAN DIVIN, D’UNE ECONOMIE DU SALUT.

Dans ses efforts pour présenter aux hommes de cette génération la nature de l’Eglise et sa mission de dispenser la grâce de la Rédemption, Lumen gentium fait retour à l’infinie bonté de Dieu qui a décrété pour l’homme déchu la rédemption dans le Christ. « Le Père éternel », dit la constitution, par un dessein mystérieux et totalement gratuit de sa sagesse et de sa bonté, créa l’univers entier, et décida d’élever les hommes à la participation de sa vie divine ; et quand ils furent tombés en Adam, il ne les abandonna pas, mais en tout temps il leur octroya les moyens du salut en considération du Christ Rédempteur... » (LG 2). Oui, en raison de son infinie bonté Dieu a créé l’homme à son image et ressemblance et l’a appelé à partager, par la connaissance et l’amour, sa propre vie en Dieu. C’est en ayant cela à l’esprit que le Catéchisme de l’Eglise catholique affirme : « L’Eglise, en interprétant de manière authentique le symbolisme du langage biblique à la lumière du Nouveau Testament et de la Tradition, enseigne que nos premiers parents Adam et Eve ont été constitués dans un état « de sainteté et de justice originelle » (Cc. Trente : DS 1511). Cette grâce de la sainteté originelle était une « participation à la vie divine » (CEC 375 citant LG 2).

L’homme ne pouvait jouir de son amitié avec Dieu que dans une libre soumission envers Lui. C’était ce qui était proposé à Adam et Eve dans l’interdiction de « manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». L’homme, tenté par le diable, perdit la confiance envers son créateur et, en abusant de sa liberté, désobéit au commandement de Dieu. « C’est en cela », nous dit le Catéchisme, « qu’a consisté le premier péché de l’homme. Tout péché, par la suite, sera une désobéissance à Dieu et un manque de confiance en sa bonté. » (CEC 397) Quand saint Paul affirme que « par la désobéissance d’un seul la multitude a été constituée pécheresse », il établit cette universelle contamination de la faute pour tous les hommes en un contraste exultant face à l’universalité du salut dans le Christ. Il ajoute en effet : «  Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé : ainsi, de même que le péché a régné dans la mort, de même la grâce régnerait par la justice pour la vie éternelle par Jésus-Christ notre Seigneur ». La liturgie du Samedi Saint fait écho à cette affirmation exultante de saint Paul, dans le chant pascal de l’ « Exsultet »... « Oh bienheureuse faute qui nous a valu un tel sauveur ! »

En décrivant plus avant le plan divin de salut, Lumen gentium déclare : « Pour accomplir la volonté du Père le Christ inaugura le Règne des cieux sur la terre et nous révéla son mystère ; par son obéissance, il nous obtint la rédemption » (LG 2). En effet, notre Seigneur ne s’est jamais lassé de répéter qu’il était venu pour faire la volonté de son Père. « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38). Cette annonce atteint son sommet du haut du « Consummatum est » de la croix : tout a été accompli ! Le Christ avait dit une fois avec grande simplicité : « C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève ; mais je la donne de moi-même. J’ai pouvoir de la donner et j’ai pouvoir de la reprendre ; TEL EST LE COMMANDEMENT QUE J’AI REÇU DE MON PERE » (Jn 10, 17-18).

Le Christ lui-même, en se référant avec tant d’attention et de précision au plan englobant sa vie, sa mort et sa résurrection dans une finalité définie, le salut de tous les hommes de toutes les nations, l’expliqua ainsi à ses apôtres après sa résurrection (non sans leur avoir ouvert l’esprit à la compréhension des Ecritures) : « Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Ecritures, et il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoins. » (Lc 24, 44-49)

Grâce à ce plan instaurant le nouveau peuple de Dieu, la dispensation de la grâce de la rédemption sera assurée jusqu’à la fin des temps. Les étapes qu’emprunta le Seigneur indiquaient clairement quels étaient le plan et sa finalité :

1) la formation de disciples qui le suivent, qui soient formés selon une nouvelle façon de vivre ; le choix des douze comme un groupe à part qui abandonnerait tout et formerait une communauté avec Jésus.

2) l’initiation et la formation particulière de ces douze comme chefs de l’Eglise qu’Il était en train de fonder ;

3) la dignité spéciale et le pouvoir confiés à Pierre, à qui Il donnait les clefs du Royaume.

4) le privilège particulier confié aux douze de célébrer la Pâques pendant laquelle il instaurerait le Sacrement de son corps et de son sang en nourriture et boisson de vie éternelle ; il anticipait le sacrifice de la croix et leur donnait le privilège et le commandement de « faire en mémoire de lui » ce qu’il avait réalisé avec le pain et le vin.

5) l’instruction laissée aux apôtres après sa résurrection d’attendre la promesse du Père, la venue de l’Esprit saint qui les « revêtirait de puissance » et « leur enseignerait la vérité tout entière ».

La spectaculaire descente du Saint-Esprit sur les Apôtres le dimanche de Pentecôte sera la dernière promesse à être accomplie, elle enverra l’Eglise dans sa mission d’aller, de toutes les nations de faire « des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20). Conscients d’avoir reçu cet ordre, ce commandement de proclamer une vie nouvelle selon les enseignements et les préceptes, et que leur salut éternel ou leur condamnation en dépendait, comme les paroles du Seigneur l’avaient clairement signifié – « celui qui croira sera sauvé et celui qui ne croira pas sera condamné » – ils comprirent bien leur solennelle obligation d’être totalement fidèle à ce plan de salut que le Seigneur a confié à son Eglise née le dimanche de Pentecôte ; ils furent certains de cette présence du Seigneur jusqu’à la fin des temps.

Dans son premier message au peuple après l’événement de Pentecôte, saint Pierre fait preuve d’une parfaite compréhension du plan divin. « Hommes d’Israël », dit-il, « écoutez ces paroles. Jésus le Nazôréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous... cet homme qui avait été livré selon le DESSEIN BIEN ARRETE ET LA PRESCIENCE DE DIEU, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité ... nous en sommes tous témoins. » A la question « que devons-nous faire ? », Pierre répondit : « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit. » C’est bien là que se concrétise le témoignage de la vie de l’Eglise naissante : « Ils se montraient assidus à l’enseignement des Apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » (Ac 2, 42)

De la même manière, saint Paul remercie Dieu pour cette grâce d’avoir compris le nouveau mystère caché du plan de Dieu concernant notre rédemption dans le Christ. « Il nous a fait connaître », exulte-t-il, « le MYSTERE de sa volonté, ce DESSEIN bienveillant qu’il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres. » (Eph. 1, 9-10). En se référant aux apôtres, à lui-même, à ses successeurs et collaborateurs jusqu’à la fin des temps, en tant que MINISTRES dans cette nouvelle assemblée convoquée des croyants, ce nouveau peuple de Dieu, l’EGLISE, qui est une NOUVELLE CREATION tandis que L’ORDRE ANTIQUE S’EN EST ALLE, et que maintenant TOUTE CHOSE EST NOUVELLE, saint Paul focalise l’attention sur le Christ qui est la cause de toutes ces NOUVEAUTES : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là. Et le tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation... Nous sommes donc en ambassade pour le Christ, c’est comme si Dieu exhortait par nous. » (2 Cor 5, 17-20). En se référant au ministère comme à un don gratuit de Dieu en vue d’un but spécifique, c'est-à-dire l’illumination des hommes quant au mystérieux dessein de notre salut, il dit : « De cet Evangile, je suis devenu ministre par le don de la grâce que Dieu m’a confiée en y déployant sa puissance : à moi ... a été confiée cette grâce-là, d’annoncer aux païens l’insondable richesse du Christ et de mettre en pleine lumière la dispensation du Mystère : il a été tenu caché depuis les siècles en Dieu... pour que les Principautés et les Puissances célestes aient maintenant connaissance, par le moyen de l’Eglise, de la sagesse infinie en ressources déployée par Dieu en ce dessein éternel qu’il a conçu dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Eph, 3, 7-11)

En rappelant ce qu’avait signifié pour le Christ de devenir le prêtre de notre rédemption, saint Pierre remémora aux premiers chrétiens : « Sachez que ce n’est par rien de corruptible, argent ou or, que vous avez été affranchis de la vaine conduite héritée de vos pères, mais par un sang précieux, comme d’un agneau sans reproche et sans tache, le Christ, discerné avant la fondation du monde et manifesté dans les derniers temps à cause de vous. Par lui vous croyez en Dieu qui l’a fait ressusciter d’entre les morts et lui a donné la gloire » (1 Pt 1, 18-21). Parce que le Christ s’est humilié lui-même obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix, Dieu l’a exalté (Phil 2, 8-9), il lui a donné pleine autorité au plus haut des cieux et sur la terre et dans l’Eglise, le Corps du Christ dont il est la tête.

NOTRE PARTICIPATION AU SACERDOCE DU CHRIST, TETE DE L’EGLISE

C’est par un choix spécial et totalement libre de la part de Dieu que nous avons répondu à l’appel et qu’après une formation et une préparation selon les normes de l’Eglise nous avons été ordonnés prêtres, participants de ce sacerdoce du Christ. Seule cette identification au Christ nous rend conscients de ce que notre vie est un mystère totalement inséré dans le mystère du Christ et de l’Eglise, d’une façon nouvelle et spécifique qui nous engage totalement dans l’activité pastorale, et de qui dérivera notre récompense. Nous percevons réellement, ou nous devrions percevoir, que nous sommes « envoyés par le Père de la même manière qu’il a envoyé son Fils » (Jn 20, 21), et nous sentir ses ambassadeurs de sorte que « qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé » (Lc 10, 16).

Le fait d’avoir une participation indélébile au sacerdoce du Christ nous rappelle aussi qu’à travers notre vie nous sommes totalement engagés dans la dimension publique de médiation et d’autorité concernant l’enseignement (prophétie), la sanctification (sacerdoce) et le pastorat (royauté) de tout le peuple de Dieu. (Directoire pour le ministère et la vie des prêtres n. 6). Ceci nous met complètement dans la classe sacerdotale de l’Eglise, laquelle nous appelle pour une fidélité qui corresponde à ses besoins. Dans le dessein divin de salut, il y a dans le sacerdoce quelque chose qui s’applique également de façon permanente aux prêtres du passé comme à ceux d’aujourd’hui. Nous partageons tous ce sacerdoce immuable du Christ qui est le même hier, aujourd’hui et pour toujours. En outre, il y a aussi quelque chose de participé face aux changements d’attitudes, de cultures et de mentalités de chaque époque et lieu de l’histoire : cette diversité demande au prêtre d’employer diverses voies pour proposer et proclamer l’Evangile de rédemption à ces réalités, et pour convaincre tous les hommes, là où ils se trouvent, de prendre les moyens appropriés pour devenir disciples du Christ dans l’unité de foi et de vie chrétienne.

SIMPLICITE ET COMPLEXITE DU MINISTERE PRESBYTERAL

Dans ce plan divin sur lequel nous avons réfléchi, nous voyons que chaque chose est révélée et enseignée par le Verbe éternel, qui s’est fait homme au moment opportun. La doctrine à enseigner, la pratique à suivre dans l’administration des sacrements et spécialement de la Sainte Messe et de la Sainte Eucharistie pour la sanctification des hommes, le pastorat de l’unique Eglise sous la primauté du successeur de Pierre, tout ceci est d’origine divine, ce ne sont pas des institutions sujettes au changement ; au contraire elles réclament une acceptation et une fidélité sans conditions de la part de chacun d’entre nous. Cette adhésion et cette fidélité au Magistère sont la garantie que notre ministère sera agréable à Dieu et qu’il portera du fruit : « Je vous ai choisis pour que vous sortiez et portiez du fruit ». En restant unis au Magistère comme les branches à la vigne, notre ministère sera efficace. Notre ministère « vécu dans la communion hiérarchique » nous dit le Directoire, nous « habilite à annoncer avec autorité la foi catholique et à témoigner officiellement de la foi de l’Église » (n. 45). Nous ne devrions pas abandonner ce devoir et privilège d’enseigner officiellement, d’être catéchistes et témoins de la foi, à d’autres personnes qui n’ont jamais été choisies ni envoyées pour cela.

De plus, nous ne devrions pas seulement nourrir cette fidélité ecclésiale au Magistère en nous-mêmes ; nous devrions la développer dans nos communautés, nous rappelant que la présence du Saint-Esprit dans l’Eglise a été promise précisément afin de la préserver de l’erreur dans sa tâche d’enseignement. Il serait présomptueux, incohérent avec notre identité de participants du sacerdoce du Christ et d’envoyés par l’Eglise, d’enseigner ou de pratiquer dans notre tâche de prêtre quoi que ce soit de contraire à l’enseignement et à la pratique de l’Eglise. Le Directoire, en citant Pastores dabo vobis, nous rappelle que notre tâche en effet, « n’est pas d’enseigner notre propre sagesse, mais la parole de Dieu, et d’inviter tous les hommes avec insistance à la conversion et à la sainteté » (n. 45). Presbyterorum Ordinis nous rappelle que « le Peuple de Dieu est rassemblé d’abord par la Parole du Dieu vivant qu’il convient d’attendre tout spécialement de la bouche des prêtres » (PO 4).

La COMPLEXITE dérive de ce que nous vivons dans un monde qui ne veut pas toujours accepter les vérités qui ne peuvent pas être démontrées. On tend à rejeter absolument les vérités d’origine et de caractère surnaturels. La revendication d’une liberté sans limites mène au rejet de l’enseignement de la vérité, quand celle-ci encadre ou dirige la liberté. Le plus terrible est que cet esprit de rébellion contre la vérité et l’autorité ne se limite pas au monde profane : il a pénétré les cercles et les communautés chrétiennes. Le Saint Père y fait référence quand il dit en Veritatis splendor : « En effet, une nouvelle situation est apparue dans la communauté chrétienne elle-même, qui a connu la diffusion de nombreux doutes et de nombreuses objections, d’ordre humain et psychologique, social et culturel, religieux et même proprement théologique au sujet des enseignements moraux de l’Eglise. Il ne s’agit plus d’oppositions limitées et occasionnelles, mais d’une mise en discussion globale et systématique du patrimoine moral, fondée sur des conceptions anthropologiques et éthiques déterminées. » (n. 4)

Notre Seigneur avait déjà mis en garde les Apôtres envers les faux prophètes qui se présenteraient au cours de l’histoire de l’Eglise, sous la couverture d’une liberté à la mode, avec des exigences de changements qui en arriveraient à porter sur la vérité fondée divinement et la pratique de l’Eglise, avec des adaptations aux modes variées et des conclusions douteuses, essayant de soumettre la vérité divine à l’approbation publique. Face à cette tentative d’appliquer les règles démocratiques, qui sont valables entre égaux, au plan divin du tout-puissant Dieu d’amour qui propose sa filiation divine à l’homme déchu, nous devons fermement et sereinement proclamer l’Evangile de notre rédemption, en pleine communion avec l’Eglise : c’est à elle seule que Dieu a promis une assistance sans faille et le triomphe ultime de la vérité et de la sainteté.

LES FORMES ACTUELLES DE PERSECUTION ET DE PAUVRETE : nous pouvons être persécutés, pas nécessairement en étant traînés devant les puissants et les tyrans – bien que cela arrive encore maintenant - mais aussi par la persécution du ridicule quand nous demeurons loyaux envers la vérité, la tradition et l’Eglise. « Même parmi les notables, un bon nombre crurent en lui, mais à cause des pharisiens ils ne se déclaraient pas, de peur d’être exclus de la synagogue, car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. » (Jn 12, 42-43) Cette parole de Dieu nous suggère que beaucoup de ceux qui semblent être des loups, après tout ne le sont peut-être pas. Mais les mots de saint Paul ont définitivement un autre message pour nous, les ministres du Seigneur : « Maintenant est-ce la faveur des hommes ou celle de Dieu que je veux gagner ? Est-ce que je cherche à plaire à des hommes ? Si je voulais encore plaire à des hommes, je ne serais plus le serviteur du Christ. » (Gal 1, 10)

En tant que ministres du Seigneur, envoyés prêcher l’Evangile et réveiller la foi et la sainteté chez les hommes appelés à la vie éternelle, nous devons modeler notre ministère sur celui de Notre Seigneur. L’une des preuves que le Christ était bien le Messie résidait dans le fait de prêcher la bonne nouvelle aux pauvres. Et de fait la première béatitude appartient aux pauvres en esprit (Mt 5, 3), et le Christ s’associa avec eux la plupart du temps. Mais il n’excluait pas les riches ni ceux constitués en autorité. En parlant clairement du sujet et de l’objet de son apostolat quand il était critiqué pour avoir mangé et s’être mêlé aux riches et aux pécheurs, le Seigneur dit : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez apprendre ce que signifie ‘c’est la miséricorde que je désire et non le sacrifice’. En effet je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. » (Mt 9, 12-13). En tant que ministres de la vérité et de la sainteté, notre cible ce sont les incroyants, ou les faibles dans la foi, et les pécheurs. Si les pauvres, économiquement parlant, sont dans des nécessités auxquelles nous pouvons et sommes supposés répondre, alors ils sont l’objet de notre option préférentielle. Si les riches sont ignorants de la vérité et sont dans le péché, alors ils doivent, eux aussi, être l’objet de notre ministère. Si nous donnons la préférence à la pauvreté économique, c’est parce qu’ils sont aussi parfois victimes d’oppression et d’injustice. Dans cette situation ils ont besoin de notre compassion et de notre aide pour être libérés de l’oppression et de l’injustice. Et pourtant, la pauvreté surnaturelle qui devrait être l’objet de notre ministère peut se trouver davantage parmi les économiquement bien-portants que parmi les pauvres. La pauvreté économique, d’autre part, peut être un bien-être spirituel mais aussi le fruit d’intrigues humaines et un esclavage envers les conséquences du péché.

CONCLUSION : si nous essayons tous les jours d’être fidèles à notre mission de prêtres, nous pouvons nous servir des paroles de Jésus lui-même et dire : « Père, je t’ai glorifié sur la terre en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de faire ... donner aux hommes la vie éternelle » (Jn 17, 4). Ceci nous donnerait suffisamment d’inspiration pour être des signes de la charité surnaturelle, dans l’obéissance, dans un chaste célibat et dans le respect de la discipline au sein de la communion de l’Eglise. Un prêtre authentique met l’homme debout, il engendre en lui la vie divine et le fait grandir vers sa plénitude dans le Christ ; il est en réalité une source incomparable de vrai progrès pour le monde entier. Le Saint-Père dans Pastores dabo vobis nous invite par ces mots : «  La nouvelle évangélisation a besoin de nouveaux évangélisateurs, et ceux-ci sont les prêtres qui s’engagent à vivre leur sacerdoce comme un chemin spécifique de sainteté » (n. 82). Vraiment, les œuvres de Dieu ne sont accomplies que par des hommes de Dieu !

 

Mot d’introduction


S.E. Mgr Crescenzio SEPE

Secrétaire de la Congrégation pour le Clergé

Messieurs les cardinaux,

Excellences,

Très chers prêtres,

 

Après le chant du « Veni Creator » et l’introduction de son Eminence le Cardinal Sanchez, préfet de la Congrégation pour le Clergé, je désire, moi aussi, vous adresser le plus cordial salut et un vif remerciement pour votre présence ici à Fatima, afin de participer à cette première rencontre internationale de prêtres.

C’est la première fois que se réunissent des prêtres du monde entier pour vivre la communion sacerdotale en vue de leur propre sanctification et pour se préparer au grand jubilé de l’an 2000 renforcés dans la foi, revigorés dans l’espérance et animés par la charité du Christ.

Ces trois journées de spiritualité se veulent une occasion de vivifier le don qui nous a été fait, en nous mettant tous à l’écoute humble et adorante de l’Esprit, qui certainement ne manquera pas de faire sentir sa voix et d’envoyer ses dons, pour nous rendre pure transparence du Christ Bon Pasteur, nous faisant assumer les sentiments et les attitudes de celui-ci.

Nous sommes venus des parties les plus éloignées de l’Eglise pour vivre son mystère de communion et nous préparer à la mission de la nouvelle évangélisation, à laquelle le Saint-Père nous invite continuellement.

Nous avons là une grave responsabilité, nous les prêtres du troisième millénaire, parce qu’il est grand le don que nous avons reçu, la vocation de notre ministère est sublime, les défis que nous avons à affronter dans les circonstances actuelles où nous vivons sont difficiles et dangereux.

Ici à Fatima, en ce Cénacle de prière et de sainteté, nous voulons nous abreuver aux sources de la grâce pour renforcer nos résolutions.

Ici nous rencontrons Marie qui, Mère des prêtres, nous formera par son cœur maternel à l’école du Christ, Souverain et Eternel prêtre.

Ici nous voulons former une seule famille sacerdotale pour nous enrichir des expériences réciproques de grâce, de sainteté, mais aussi d’action pastorale.

Nous participerons à un seul pain qui est le Christ, nous confesserons nos péchés et nous absoudrons ceux de nos confrères, nous nous mettrons en adoration devant le Christ Seigneur ; nous marcherons ensemble au long des diverses stations du chemin de croix, nous réciterons en chœur le chapelet, cette douce chaîne qui nous unit au Christ, à Marie et a l’Eglise, nous prierons ensemble pour nos communautés dans la liturgie des heures, nous vivrons une profonde fraternité et amitié sacerdotales. Nous nous unirons au Saint-Père et à nos évêques spécialement dans l’eucharistie, en les rappelant dans le Canon de la Sainte Messe.

Nous faisons un pèlerinage à la recherche de Dieu et de nous-mêmes, pour l’approfondissement de notre vocation, pour un plus profond engagement à vivre la charité pastorale dans ses implications les plus diverses.

Sur ce chemin, nous serons accompagnés, ou mieux nous serons précédés par Marie qui ne manquera pas de nous assister, de nous encourager et de nous aider à correspondre aux attentes de son divin Fils.

Nous sommes intimement unis à Marie parce que, comme nous l’a dit le Saint-Père dans la catéchèse du 30 juin 1993, il existe une « relation essentielle entre la Mère de Jésus et le sacerdoce des ministres du Fils ». La consécration totale de Marie à la personne et à l'œuvre du Christ est un exemple pour tout prêtre qui, comme elle, est appelé à collaborer à l'œuvre de la Rédemption. De cette façon, la Vierge est modèle et image vivante, point de référence authentique et fidèle de la participation du prêtre à la vie et au mystère du Christ. Comme Marie au pied de la Croix, les prêtres de tous les temps et de tous les lieux renouvellent le sacrifice du Rédempteur en accueillant son message, en comprenant son mystère, en revivant sa mémoire, en partageant ses sentiments.

C’est dans cette relation que la spiritualité mariale de tout prêtre s’enracine.

Ici à Fatima, Marie nous a accueillis en sa maison : « Voici ton fils ». Accueillons Marie en notre maison, en notre cœur : « Voici ta mère ». Mettons dans les mains de la mère nos joies et nos difficultés, nos succès et nos fatigues, nos résolutions et nos faiblesses, et Elle, Reine des Apôtres, nous aidera à être des ministres humbles, obéissants et chastes pour témoigner de la charité à travers la donation totale au Christ et à l’Eglise.

 

Conférences

« Le ministère des prêtres dans les circonstances actuelles »

Cardinal John O’Connor

Archevêque de New York

 

Dans son homélie de canonisation des martyrs d’Ouganda, Charles Lwanga et ses compagnons, le pape Paul VI parla du «  crime si infâme qui conduisit ces jeunes à la mort » et déclara qu’il était « significatif de l’époque ». L’époque dont il s’agit, c’était la fin du dix-neuvième siècle, il y a plus de cent ans. Quel était ce « crime si infâme » ?

Le « crime si infâme » consistait dans les avances homosexuelles adressées par le chef du Baganda, Mwanga, aux pages dont Charles Lwanga faisait partie. Charles non seulement s’y refusa, mais protégea les autres pages et les instruisit dans la foi catholique quand ils furent emprisonnés pour avoir refusé les avances de Mwanga. Charles fut brûlé le 3 juin 1886. Les 21 autres pages, tous convertis, comme Charles lui-même, furent martyrisés à leur tour.

Parlant encore de ce crime, le Pape Paul VI déclarait :

« Il nous montre par des motifs suffisamment manifestes qu’un nouveau peuple a besoin d’une fondation morale, de voir s’affirmer de nouvelles coutumes spirituelles à transmettre à la postérité ; ce crime exprime presque symboliquement et promeut le passage d’un mode de vie simple et brut, – où ne manquaient pas des valeurs humaines remarquables mais qui était souillé et affaibli et comme esclave de lui-même – vers une vie plus civilisée dans laquelle prévalent de plus hautes expressions de l’esprit humain et de meilleures conditions de vie sociale ». (AAS 56 [1964], 906)

Je cite ce passage du Pape Paul VI parce qu’on m’a demandé de réfléchir avec vous sur le presbytérat dans les circonstances actuelles. Maintenant la pratique que le Pape Paul VI désignait comme un « crime infâme » du dix-neuvième siècle est bien plus diffuse de nos jours, c’est le moins qu’on puisse dire ; et quand il parle d’un « nouveau peuple » qui a besoin de nouvelles traditions spirituelles, il nous faudrait suggérer que nous autres les membres d’un « vieux peuple », nous ayons gravement abandonné, dans beaucoup de sociétés, les vertus morales fondamentales et les traditions spirituelles. Il apparaît difficilement que nous avons progressé d’un mode de vie « esclave de sa propre faiblesse et corruption » à « une vie plus civilisée dans laquelle prévalent de plus hautes expressions de l’esprit et de meilleures conditions sociales. »

Quel prêtre ne côtoie pas la culture actuelle de pluralisme moral, de féminisme radical, d’acceptation ouverte des perversions ? Est-il vrai que le climat moral aujourd’hui soit radicalement différent de celui que nous décrit le premier chapitre de la lettre de saint Paul aux chrétiens de Rome ? En effet, quand nous regardons l’Eglise universelle et pas seulement notre Eglise locale propre, où que nous puissions nous trouver, les questions fondamentales faites sur le prêtre – j’entends ces questions vraiment radicales, qui atteignent le noyau de son sacerdoce – ces demandes diffèrent-elles de celles des temps apostoliques ?

Une autre façon de poser cette question peut être éclairante. Le premier défi du prêtre est-il de répondre aux circonstances d’un jour donné, ou de répondre aux questions intrinsèques que pose le sacerdoce en lui-même ? S’il n’y a qu’un grand prêtre, Jésus-Christ, au sacerdoce de qui nous participons, notre besoin primordial ne serait-il pas de nous façonner nous-mêmes sur lui en chaque genre de circonstance, à tout âge ? On peut imaginer que si le Christ était condamné à mort dans le monde d’aujourd’hui, il serait exécuté dans une chambre à gaz, ou devant un peloton d’exécution, ou dans une chaise électrique ou par pendaison. La façon de souffrir et de mourir changerait-elle substantiellement la réalité de la rédemption qu’il a remportée ?

J’ai toujours été fasciné de ce que le Saint-Père ait emprunté au prophète Jérémie le titre de son exhortation sur le presbytérat, Je vous donnerai des pasteurs. Pourquoi suis-je fasciné ? Parce que j’ai dû demander pourquoi en écrivant un document explicitement dédié à la formation et à l’aide à la compréhension du prêtre en 1993, quand l’exhortation a été écrite, le Saint-Père était revenu au prophète Jérémie, un prophète d’il y a quelque 2500 ans.

Vous vous rappellerez que le monde de Jérémie était en tumulte. L’idolâtrie se portait bien, comme aussi la corruption, la licence sexuelle, et toute la gamme des injustices. Quelle était la réponse de Dieu, tombée des lèvres de Jérémie ? « Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur qui vous guideront avec science et intelligence ». – Pastores dabo vobis [Jér. 3, 15]

Jérémie lui-même, au début, fut appelé par Dieu à être prophète dans son jeune âge, vers 12-13 ans (à peu près l’âge auquel, de nos jours encore, un jeune garçon perçoit pour cette émouvante première fois une possible vocation). Jérémie étudia ensuite plusieurs années (appelez cela un séminaire) avant de s’engager dans son métier de prophète. Il a été un raté, au moins un instant, spécialement dans sa prédication.

Pourtant il continua dans la difficulté, même si son appel à la réforme avait échoué. Nous le trouvons soulignant la duplicité du peuple, son indifférence envers les liturgies du temple, son mépris de la justice. Il le déclare « dominé par tout le mal qu’on ait jamais imaginé » et l’avertit de ce que Yahweh va détruire le temple. En conséquence immédiate, les prêtres et les autres prophètes demandent qu’il soit mis à mort. En réalité il fut fait prisonnier, jeté dans une citerne et finalement expulsé hors de son pays, en Egypte. Pendant ce temps, il tombait dans une dépression profonde, croyant que Yahwé l’avait trahi. Il rejeta sa naissance, sa vocation de prophète et sa conviction que Yahweh l’aurait délivré de ses ennemis. Nous lisons donc dans le chapitre 20 :

« Tu m’as séduit, Yahvé, et je me suis laissé séduire ; ...

Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde...

La parole de Yahvé

a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour.

Maudit soit le jour où je suis né ! ...

Maudit soit l’homme qui annonça à mon père cette nouvelle : « Un fils, un garçon t’est né ! » ...

Pourquoi donc suis-je sorti du sein ? Pour voir tourment et peine et finir mes jours dans la honte ? [Cf. Jer. 20, 7-18]

Le motif pour lequel le Saint-Père a eu recours à Jérémie pour son titre n’est-il pas évident ? Combien de prêtres connaissez-vous, ou d’évêques, qui ne pourraient pas se reconnaître de temps en temps dans les lamentations de Jérémie, dans les circonstances d’aujourd’hui ? Combien ne reconnaîtraient pas la même confusion, le chaos culturel, l’idolâtrie, la licence, l’injustice des jours de Jérémie dans le milieu dans lequel tout prêtre, aujourd’hui en 1996, doit vivre, se déplacer, avoir son existence ? Combien, à un moment ou à un autre, ne pourraient pas faire écho au sentiment d’abandon complet de Jérémie, ou de solitude existentielle ? Combien de prêtres ou d’évêques se sont posé la question de savoir si c’était bien Dieu qui les avait appelés à devenir prêtre, ou si leur vocation n’était pas une illusion ? Combien n’ont jamais souffert de cette frustration de Jérémie, celle de prêcher à des sourds ? Combien ne se sont jamais posé la question de leur identité, ou n’ont jamais eu l’impression de n’être qu’un fonctionnaire, sans aucune importance pour le monde et leur propre peuple ? Une seule de ces réalités est-elle vraiment circonscrite à un jour déterminé ou à des circonstances passées ?

Il y a près de 60 ans, le grand cardinal Emmanuel Suhard, Archevêque de Paris, publiait la lettre pastorale « Le prêtre dans la cité ». Parlant du monde « en transformation » de son temps, il avertit qu’il pouvait devenir « la Cité de Dieu ou la Cité de Satan ». Et cela, notait-il, n’était pas un nouveau dilemme. J’ose citer longuement ici le cardinal Suhard, parce que je crois que sa thèse est très proche de ce que je suggère : les circonstances de chaque jour peuvent changer rapidement, mais le prêtre comme prêtre doit demeurer fondamentalement le même.

Voici ce qu’écrivait le cardinal Suhard :

... Le Christ ne nous est donné que dans et par l’Eglise qui le continue. ... La tâche spécifique de l’Eglise c’est d’opérer une pénétration, en surface et en profondeur, qui ne laisse aucun domaine soustrait au baptême de sa grâce.

Mais ce labeur de consécration totale suppose que l’Eglise, dans cet effort, garde sans cesse le sens de Dieu ; qu’elle ne se naturalise pas en cherchant à surnaturaliser les valeurs profanes. Il faut à tout prix qu’elle reste ce qu’elle est : transcendante et messagère du mystère. Tâche complexe, à la fois difficile et exaltante. Il faut, négativement, expurger l’athéisme, et, positivement, satisfaire les besoins incoercibles de sacré qui se font jour, un peu partout, dans une humanité que torture l’absence de Dieu.

Et c’est ici qu’apparaît le prêtre. C’est là qu’il intervient, donné d’en haut par Dieu, appelé d’en bas par l’angoisse des hommes, désigné dans l’Eglise pour être en elle, à tous moments, avec l’Esprit Saint, la source de sa permanence et de sa vie. (p. 2)

... Et voilà pourquoi le prêtre, dans la cité, sera toujours, par quelque côté, l’adversaire. On ne lui pardonnera jamais d’évoquer et de perpétuer, de génération en génération, Celui qu’on croyait avoir supprimé pour toujours. Comme le Christ, le prêtre est la pierre angulaire, l’angle vif du Royaume d’en haut. (p. 35)

... L’un des premiers services qu’il rend au monde, c’est de lui dire la vérité ... Il doit rester dans la grande ligne prophétique. Sa voix doit ressusciter les accents terribles ou déchirants des grands « Inspirés » d’autrefois.

... Comme le Christ, le prêtre apporte à l’humanité un bienfait sans égal : celui de l’inquiéter. Il doit être le « ministre de l’inquiétude » ; le dispensateur d’une soif et d’une faim nouvelles. Comme Dieu, « il appelle la faim sur la terre ». ... L’inquiétude qu’il doit semer, c’est cette crainte de Dieu, ce tourment de l’infini, qui a fait pousser aux mystiques et aux penseurs de tous les temps des cris d’appel si bouleversants. (Lahure – Paris 1949, pp. 32-33)

En pensant aux circonstances actuelles, et au besoin de nous préparer intellectuellement et affectivement à les rencontrer, j’ai la modeste opinion que le meilleur moyen de répondre aux besoins des hommes et de prendre soin des âmes, en n’importe quelles circonstances, c’est d’être des prêtres comme le Christ. Après 50 ans de prêtrise pour moi-même, après avoir vu autant de changements de par le monde, je me trouve confronté à ce même défi de base – être radicalement comme le Christ en tant que prêtre. Déjà dans la lettre aux Hébreux nous lisons, non pas que le Christ change en vue de rencontrer les temps, mais qu’il demeure dynamiquement le même à toute époque : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et pour l’éternité » [Heb 13, 8]. Je crois que je dois sans crainte m’accrocher à ce Christ, qu’il me donnera le courage de faire face quelque soit ce qu’apporte le jour – n’importe quel jour – aussi longtemps que je n’abandonnerai pas.

Peut-être le plus grand des Apôtres, dans toute l’histoire évangélique de l’Eglise, était-il saint Paul, qui était en même temps le plus grand optimiste. St Paul disait mépriser les coups, mépriser les naufrages, la lapidation, la prison : « Rien ne me séparera de l’amour de Dieu ». La lettre qu’il écrivit au peuple d’Ephèse quand il était en prison dans les chaînes était peut-être la plus optimiste de toutes. Une portion de cette lettre, le sixième chapitre, pourrait avoir été écrite très spécifiquement pour le prêtre d’aujourd’hui, pour chacun de nous ici aujourd’hui. Voici ce qu’il dit :

... Rendez-vous puissants dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l’armure de Dieu, pour pouvoir résister aux manœuvres du diable. ... Afin qu’au jour mauvais, vous puissiez résister et après avoir tout mis en œuvre, rester fermes.

... Priez en tout temps, dans l’Esprit ; restez vigilants et ne vous lassez jamais. [Eph. 6, 10-11 ; 13 ; 18]

Ne vous lassez jamais

Dans le discours d’adieu du bel Evangile selon saint Jean, Jésus rappela à ses disciples les plus proches : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis. Je vous ai choisis pour un but. Je vous ai choisi pour que vous sortiez et que vous rameniez du fruit, mais pas n’importe quel fruit, un fruit qui demeure » [Jn 15, 9-17]. Nous ne pouvons pas nous lasser, bien que les circonstances du jour puissent changer. Notre fruit doit supporter tout changement.

St. Jean Chrysostome nous dit :

Soyons pleins de confiance... Le Christ nous a équipés d’armes plus splendides que l’or, plus résistantes que l’acier, des armes plus enflammées que toute flamme et plus légères que la plus douce brise. ... Ce sont des armes d’un genre totalement nouveau, parce qu’elles ont été forgées en vue d’un combat dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. Moi qui ne suis qu’un homme, je me retrouve appelé à rendre des coups aux démons ; moi qui suis revêtu de chair, je me retrouve à combattre des puissances incorporelles. Dieu a également dessiné pour moi une armure, non pas de métal mais de justice ; il a conçu pour moi un bouclier non pas de bronze mais de foi. J’ai en main une épée acérée, la parole de l’Esprit. ... Votre victoire doit être celle d’un homme qui reste satisfait » [Catéchèse baptismale 3, 11-12]. En d’autres mots, d’un homme qui ne se lasse jamais.

St Ignace d’Antioche dit la même chose du fond de son cœur, en route pour être déchiré par les dents des lions :

On reconnaît un arbre à ses fruits, et de même celui qui professe appartenir au Christ doit être reconnu par ce qu’il fait. C’est pourquoi ce dont on a besoin ce n’est pas seulement de professer maintenant, mais de persévérer jusqu’à la fin dans la puissance de la foi. [Souligné] [Eph. 14, IIe siècle].

La persévérance – ce don du Saint-Esprit, ce don merveilleux du Saint-Esprit, ce don qui est peut-être le plus fragile de tous. Ce don qui fait qu’il nous est possible de ne jamais nous lasser. Mais ce don doit être utilisé. Nous devons stimuler la grâce qui nous accompagne, la grâce de la persévérance. A mon sens, le plus grand ennemi du sacerdoce dans les circonstances actuelles, c’est le découragement. Le découragement, c’est bien autre chose que de perdre courage ; le découragement, c’est d’être virtuellement désengagé vis-à-vis de tout courage, de toute perception, de tout amour de notre sacerdoce. Tel est à mon sens le plus grand ennemi que nous ayons à affronter dans les circonstances d’aujourd’hui ou de n’importe quel jour.

Quelques-uns parmi nous savent quelque chose de cette maladie terrible qu’on appelle l’autisme, cette maladie dans laquelle un enfant adorable, normal, ou un adolescent, peuvent soudain, sans prévenir, se retirer complètement. Dans un très beau livre décrivant leur enfant autiste, un livre appelé de façon si poignante « Fais-moi entendre ta voix », un couple décrit sa jeune enfant, parfaitement normale, parfaitement belle, qui peu après un an oublie soudain les mots qu’elle avait appris et s’absente complètement. Leur description, selon leurs propres mots extraordinaires, est que leur enfant est devenue « une personne sans soi-même ». Un prêtre qu’agrippe ce démon de midi du découragement peut devenir « une personne sans soi-même ».

Nous ne devons jamais, jamais verser dans le découragement ; jamais le laisser prendre prise. Nous ne devons jamais nous lasser.

Léon Tolstoï, le grand écrivain russe, était coutumier de telles périodes de découragement, proches du désespoir. Il essayait toujours de s’agripper désespérément à sa foi. Il exhortait les autres :

Si l’idée te vient que tout ce que tu as pensé sur Dieu est une erreur et qu’il n’y a pas de Dieu, ne te laisse pas impressionner. Cela arrive à beaucoup de monde. Mais surtout ne pense pas que la source de ton manque de foi est l’inexistence de Dieu. Si tu ne crois plus dans le Dieu auquel tu croyais auparavant, cela vient de ce qu’il y avait quelque chose d’erroné dans ta foi, et tu dois t’efforcer de mieux saisir ce que tu appelles Dieu. Quand un sauvage cesse de croire dans son dieu de bois, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de Dieu, mais seulement que le vrai Dieu n’est pas en bois. [Cité dans Ce que le monde peut croire d’Hans Küng]

Pense aux Apôtres. Un seul d’entre eux s’est lassé, par désespoir ; il se pendit. Les onze autres étaient faibles, ils s’enfuirent, ils trahirent le Christ, ils nièrent l’avoir connu, mais ils revinrent. Ils revinrent pour souffrir, et dans tous les cas sauf un, pour mourir avec le Christ.

Le théologien Hans Urs von Balthasar présente une très belle méditation dans sa réflexion sur le chapitre XVI sur l’Evangile de saint Marc, qu’on lit à la veillée de Pâques. Il décrit cette histoire qui vous est si familière, celle des femmes – Marie Madeleine, l’autre Marie, Salomé – qui vinrent avec leurs aromates pour achever l’embaumement du corps mort de Jésus. Et en chemin, elles se demandent qui va rouler la lourde pierre. En arrivant elles découvrent que la pierre a déjà été roulée. La pierre entre elles et le cœur de leur amour a déjà été roulée.

Et l’ange les salua si calmement, dit Balthasar : « N’ayez crainte. Vous cherchez le Christ qui était crucifié. Il n’est pas là. Il est ressuscité. Voyez, c’est là l’endroit où ils l’avaient déposé ». Von Balthasar dit que c’est exactement comme quand vous rendez visite à quelqu’un chez lui, et qu’en arrivant on vous dit : « Il n’est pas là ». Ne paniquez pas. En ce moment il n’est tout simplement pas à la maison. L’ange dit alors : « Allez dire à Pierre et aux autres que vous le trouverez en Galilée » – dans cette Galilée où tout avait commencé, avec les apôtres, avec les femmes qui suivaient Jésus.

Notre Galilée fut le jour de notre ordination quand nous devinrent d’autres Christ, grâce au pouvoir du Christ. Nous ne devons jamais désespérer, quelles que soient les circonstances du moment. Balthasar dit dans sa réflexion, en essence : « Ne te décourage pas de ne pas trouver Jésus là où il n’est pas, et où il n’a rien à faire. Ne te désespère pas de ne pas trouver Jésus dans cette activité excessivement frénétique, dans ce gâchis frivole de ton temps de prêtre. Ne te décourage pas si tu ne trouves pas Jésus dans des occasions inutiles de péché et de tentation. Il est ressuscité ! Il est vivant ! Il veut que tu marches avec Lui. Tu le trouveras en Galilée. Tu le trouveras dans ton sacerdoce. Tu le trouveras qui n’arrête pas de t’attendre. »

Dans le bel Evangile d’Emmaüs en saint Luc, on nous parle des disciples qui étaient si abattus, si découragés. Ils avaient eu de tels espoirs, et puis tout s’était écroulé. Où s’en étaient allés tous leurs rêves ? Il avait été crucifié. En d’autres mots, les circonstances du jour avaient changé dramatiquement. Et Il les rejoint comme un étranger. Ils ne Le reconnaissent pas. Quand ils atteignent la petite cité d’Emmaüs, « il fit mine de poursuivre son chemin ». Il attendait qu’on l’invite. Viens dans nos vies. Viens dans nos cœurs. Viens partager un repas avec nous. Viens pour rester à l’auberge ici avec nous. Jésus entra et s’assit avec eux pour dîner. Et quand le reconnurent-ils ? « Ils le reconnurent à la fraction du pain ». C’était le Jésus eucharistique. Alors seulement, à la fraction du pain, ils se rappelèrent « notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous quand nous marchions avec Lui sur la route ? » Il y était toujours.

Dans le profond de nos découragements et de nos abattements, se rappelèrent-ils, il était toujours là. Ils ne s’en souvenaient pas jusqu’à ce qu’ils le reconnaissent dans la fraction du pain. Il est toujours, toujours avec nous dans notre sacerdoce, dans le sacrifice eucharistique. Si jamais nous pensons l’avoir perdu, nous le trouverons dans la fraction du pain, dans le sacrifice eucharistique que nous appelons la Messe, la Messe qui ne change jamais dans son essence, quelles que soient les circonstances du moment.

 

La nécessité de la formation permanente des prêtres

Cardinal John O’Connor

Archevêque de New York

Vous conviendrez peut-être que l’expression « formation permanente des prêtres » a pris largement le sens, de façon assez légitime, d’une sorte de programme d’études. Chacun de nous est sans doute familier de nombre de tels programmes de formation permanente, dans les séminaires et les centres universitaires, dans les diocèses et les Congrégations religieuses. Beaucoup d’entre eux se focalisent sur des disciplines ecclésiastiques comme la théologie et l’Ecriture Sainte, d’autres sur des sciences du comportement, le développement personnel, la pratique pastorale et d’autres choses y ayant trait. Sauf peut-être quelques exceptions, ils constituent un don substantiel pour le sacerdoce et l’Eglise, et méritent certainement d’être soutenus, encouragés et suivis.

Dans notre contexte de quasi-retraite, cependant, sans préjudice pour les formes de programmes citées, je voudrais parler de ce qui m’apparaît être une approche toujours plus importante et « radicale » de la formation permanente des prêtres. J’espère que vous serez patients à mon égard, surtout si vous vous attendiez à ce que je parle de la formation permanente telle qu’on l’entend communément. Je commence par quelques versets du Ps. 139 :

C’est toi qui as créé mes reins,

qui m’as tissé dans le sein de ma mère.

Je reconnais devant toi le prodige,

l’être étonnant que je suis :

étonnantes sont tes œuvres,

toute mon âme le sait.

Mes os n’étaient pas cachés pour toi

quand j’étais façonné dans le secret,

modelé aux entrailles de la terre.

J’étais encore inachevé, tu me voyais ;

sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits,

recensés avant qu’un seul ne soit !

Ces versets du psaume, me semble-t-il, vont au cœur de toute formation, initiale et permanente. C’est le Seigneur qui nous forme, qui nous réforme, qui nous transforme, chaque jour de notre vie. Et je suggère que de la même manière que nous avons été formés en notre humanité par le Seigneur dans le sein de notre mère, de même nous sommes formés en notre sacerdoce par le Seigneur dans l’eucharistie. Si tel est le cas, alors la formation permanente la plus radicale possible pour nous autres prêtres est celle dans laquelle nous permettons au Christ eucharistique de nous former, réformer et transformer dans et à travers le Sacrifice de la Messe, chaque jour de notre vie. En effet, comme nous le rappelait le Saint-Père dans sa lettre du Jeudi Saint 1980 :

« L’eucharistie est la principale et centrale raison d’être du sacrement de l’Ordre ».

Dans Pastores dabo vobis le même Pontife dit « Or les prêtres, en qualité de ministres des choses sacrées, sont surtout les ministres du Sacrifice de la Messe : leur rôle est absolument indispensable, parce que, sans prêtre, il ne peut y avoir d’offrande eucharistique. » [n. 48] Saint Jérôme, lui aussi, voyait dans la consécration du corps du Christ la principale source de la dignité des prêtres, et pour Saint Jean Chrysostome, dans le Sacrifice de la Messe le prêtre atteint le sommet de ses relations avec Dieu. Et le cardinal Emmanuel Suhard décrit assez lyriquement dans Le prêtre dans la cité les effets du sacrifice eucharistique sur le prêtre :

« ... Par son pouvoir sur le Corps sacramentel du Christ, le prêtre devient, par extension, l’artisan privilégié de la consécration du monde. Dans l’espace restreint où, tenant l’Hostie dans ses mains, il laisse, par ses lèvres, le Souverain Prêtre prononcer les paroles consécratoires, le plus pauvre, le plus humble prêtre embrasse l’univers et continue sa rédemption. » (l.c. p. 70)

Il est remarquable, et cela témoigne de notre tradition, que près de 1700 ans avant le cardinal Suhard, St Cyprien évêque de Carthage et martyr de la foi disait à peu près la même chose.

« Si Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu, est le grand prêtre de Dieu le Père, et qu’il était le premier à s’offrir lui-même en sacrifice au Père, tandis qu’il nous commandait d’offrir le même sacrifice en mémoire de lui, alors le prêtre agit réellement au nom du Christ qui reproduit dans sa propre vie ce que le Christ fit pour lui. Il offre à Dieu le Père un sacrifice entier et parfait dans l’Eglise s’il offre son propre sacrifice par la même voie qu’il sait que le Christ a offert le sien. »

Il me semble que le Second Concile du Vatican a vu dans cette sorte d’intimité entre le prêtre et le Christ dans le Sacrifice eucharistique le projet d’une formation radicale et permanente pour le prêtre. En nous rappelant que « tout prêtre à sa façon est revêtu de la personne du Christ » et agit comme le Bon Pasteur, le Concile observe que la charité pastorale de cet office « découle surtout du sacrifice eucharistique, qui est dès lors le centre et la racine de toute la vie du prêtre, de sorte que son âme sacerdotale doit chercher à reproduire en elle-même ce qui se réalise sur l’autel du sacrifice ». (Presbyterorum ordinis 14)

L’âme sacerdotale doit chercher à s’appliquer à elle-même ce qui se réalise sur l’autel du sacrifice. Quelle recherche plus profonde pourrait-il y avoir ? Quel plus grand pouvoir formateur pourrait être exercé sur le prêtre que le pouvoir du crucifié ? S’il faut en croire la maxime de Balthasar (une paraphrase du Pape Léon le Grand), « Devenir chrétien signifie venir à la croix », alors sûrement pour être formé et reformé dans son sacerdoce, le prêtre doit se plonger lui-même sans réserve dans le Christ crucifié re-présenté dans le Sacrifice Eucharistique. Le Christ modèle et moule et re-forme le prêtre au feu de l’eucharistie.

Pour permettre au Christ eucharistique de nous re-former, il me semble cependant que nous devons d’abord nous vider nous-mêmes comme le christ s’est anéanti lui-même, en prenant sur nous la condition de serviteur, comme il le fit. Ce n’était pas par hasard que notre Seigneur lava les pieds de ses Apôtres, en leur disant de faire de même les uns aux autres, avant de leur donner son corps à manger et son sang à boire. En effet, quand on parle de formation permanente des prêtres, le Saint-Père affirme : « Les prêtres ne sont pas là pour se servir eux-mêmes, mais pour le peuple de Dieu. » (Pastores dabo vobis n. 78)

Ce n’est pas pur ornement poétique d’affirmer alors que pour être formés dans le Christ eucharistique nous devons nous vider nous-mêmes. En nous rappelant les paroles de Notre Seigneur dans Jean [15, 5] : « Sans moi vous ne pouvez rien faire », le Cardinal Ratzinger nous déclare dans son propre exposé sur le sacerdoce :

« Ce « rien » que les disciples partagent avec Jésus exprime à la fois le pouvoir et l’impuissance du ministère apostolique. Par eux-mêmes, par les seules forces de leur intelligence, de leur connaissance et de leur volonté, ils ne peuvent en rien accomplir leur devoir d’Apôtres. De quel droit diraient-ils : « Je te remets tes péchés » ? De quel droit diraient-ils : « Ceci est mon corps » ? De quel droit imposeraient-ils les mains en disant « Reçois le Saint-Esprit » ? Dans leur action apostolique, rien n’est le résultat de leur propre capacité. Mais cette « absence » de bien propre crée une communion avec Jésus... [Cardinal Joseph Ratzinger, Appelés à la communion, Comprendre l’Eglise aujourd’hui, Fayard 1993 p. 99]

Saint Norbert le marqua le plus nettement possible quand il fut ordonné prêtre : « Oh prêtre ! Tu n’es pas toi-même, parce que tu es Dieu. Tu n’es pas toi-même, parce que tu es serviteur et ministre du Christ... tu n’es pas de toi-même, parce que tu n’es rien. Qu’es-tu donc ? Rien et tout. Oh prêtre ! » [in Saint of the day, Léonard Foley, OFM (St. Anthony Messenger Press : Cincinnati) 1974, pp. 131-132]. En d’autres mots, c’est le Christ eucharistique qui doit nous remplir, nous former, nous modeler sur lui-même, mais seulement après que nous nous sommes vidés nous-mêmes de tout le reste. « Maintenant ce n’est plus moi qui vis », dit saint Paul, « mais le Christ qui vit en moi ». Mais si nous nous sommes vidés nous-mêmes, le Christ ne rentre pas seulement en nous par sa présence eucharistique. Bien au-delà, Il nous recueille en Lui-même. Il nous divinise. Il ne nous forme pas seulement ; il nous transforme.

Il y a bien des années, comme enseignant, j’emmenais tous les ans une classe de jeunes hommes visiter une aciérie. Ils y voyaient d’énormes monceaux de bouts de métaux, sales, tordus, cassés, déformés, empilés sur le sol de l’aciérie. A un moment donné, l’énorme godet d’une grue géante s’y abattait, avalait une tonne ou plus de ces morceaux et les vidait dans une fournaise au foyer ouvert, chauffée à blanc. En un rien de temps, les morceaux de métal se trouvaient fondus, puis reversés sur le sol dans des moules façonnés à cette intention. La vue d’une colonne liquide d’acier fondu et incandescent, se déversant comme une chute d’eau, était indescriptible. Mais ce qui ne manquait jamais de me fasciner était que personne ne pouvait dire où le feu commençait et où commençait l’acier liquide, tant les deux semblaient ne faire qu’un.

Il me semble que c’est ce qu’opère le Christ eucharistique envers nous et pour nous ses prêtres. Il nous « fond » si bien en Lui-même qu’il est difficile de discerner où il « finit » et où nous commençons. Cela ne me semble pas tellement éloigné de l’insistance du Saint-Père comme quoi le but de la formation spirituelle, de par sa vraie nature, est de devenir « le « cœur » qui unifie et vivifie son « être » et son « agir » de prêtre » (Pastores dabo vobis n. 45). La formation permanente, nous dit le Saint-Père, « vise à ce que le prêtre soit un croyant et le devienne toujours davantage, qu’il se voie toujours tel qu’il est en vérité avec les yeux du Christ ». (Pastores dabo vobis n. 73)

Par-dessus tout, la formation, nous dit le Pontife, doit être enracinée dans « la conscience du lien ontologique spécifique qui unit le prêtre au Christ, Prêtre Suprême et Bon Pasteur. » [n. 11] A mon sens, ce concept de nature ontologique du presbytérat est essentiel. Nous ne nous contentons pas de revêtir des ornements ; nous ne recevons pas seulement un poste. Rien de cela ne fait de nous des prêtres. Nous devenons prêtres à l’ordination. Il y a un « changement ontologique » dans notre nature spirituelle. C’est un profond mystère. Est-ce une analogie trop audacieuse de comparer ce changement au Christ Fils de Dieu qui conserve sa divinité tout en devenant homme ? Ou d’observer qu’après que le pain est devenu le Sacré Corps du Christ, il a toujours le goût du pain et on le perçoit comme du pain, mais qu’il est maintenant le Corps du Christ ? Il y a eu un changement ontologique. Une coupe de vin a toujours l’odeur du vin et a son goût, mais est maintenant le sang du Christ. A l’ordination, un changement ontologique intervient.

« Dans ce lien entre le Seigneur Jésus et le prêtre », dit le Pape, « lien ontologique et psychologique, sacramentel et moral, résident le fondement en même temps que la force nécessaire de cette « vie dans l’Esprit » et de ce « radicalisme évangélique » auquel chaque prêtre est appelé aujourd’hui ... » [n. 72] Mais comment un tel lien, fructifiant dans une vie selon l’Esprit, peut-il être plus intime que dans le Sacrifice Eucharistique, dans lequel, comme dans le cas de l’acier fondu et du feu, il est difficile de savoir où le Christ « cesse » et où commence le prêtre, ou vice-versa.

Je sais que je ne dis là rien d’autre que ce que chacun d’entre vous ici pourrait dire mieux que moi, sur la base de sa propre expérience eucharistique, mais je ne serais pas satisfait si je ne profitais de cette occasion que pour parler des formes académiques de formation permanente. Aussi importantes qu’elles soient, j’ose les appeler secondaires en comparaison avec la formation permanente eucharistique, pour cette seule raison qu’à mon avis, si nous, en tant que prêtres, ne sommes pas enracinés, vivants, formés, réformés et transformés par l’Eucharistie sur une base permanente, tout le reste court le danger de devenir « cuivre qui résonne et cymbale retentissante ». Le Peuple de Dieu exige du pain ; nous ne devons pas lui donner des pierres.

Pas un instant, bien sûr, je ne plaide en faveur de l’anti-intellectualisme. Au contraire, j’applaudis avec force à ces mots de saint Jérôme :

« Il n’y a rien de plus dégoûtant que l’arrogance de prêtres incultes qui considèrent qu’une langue déliée est un signe d’enseignement et d’autorité. Ils sont toujours prêts à discuter, et ils tonnent au-dessus du peuple qui leur est confié avec des phrases qui sonnent haut. » [Epistula 68, ad Oceanem, n. 9]

Et encore :

« Je ne voudrais pas devoir te considérer comme un démagogue ni comme un discoureur disputailleur de-ci de-là. Je voudrais plutôt te voir versé dans les mystères et connaître intimement les secrets de ton Dieu. N’avoir qu’une langue facile avec un grand débit de paroles est un signe d’ignorance. [Epistula 52, Nepotisnum n. 8]

Prêcher, enseigner, servir le Peuple de Dieu comme il le mérite, dans le monde d’aujourd’hui, sans avoir continué l’étude, la lecture, l’apprentissage, la discussion, – que ce soit dans des programmes de formation permanente d’authentique nature, ou par le biais de ses propres lectures et études – cela confine à l’impossible. Quand pouvons-nous dire que nous avons appris suffisamment ? Je sais que pour moi-même, rien que pour prêcher chaque dimanche, je dois passer des heures personnellement sur les textes du jour et sur des commentaires d’Ecriture, à rechercher, à lire tout ce qui s’y rapporte et sur lequel je peux mettre la main, de la science à la fiction et à la revue des livres du New York Times. Oui, nous ne devons jamais oublier les mots de Blaise Pascal, l’un des plus brillants scientifiques qui aient jamais vécu : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Si c’est vrai du cœur humain, qu’en est-il du Sacré-Cœur de Jésus ? Quels mystères ce cœur révèle-t-il à ceux qui entrent dans la fournaise de son amour à travers l’Eucharistie ?

« Imitamini quod tractatis », nous dit l’Ecriture. Et nous prenons en main l’Eucharistie, la plupart d’entre nous, tous les jours de notre vie. Nous ne pouvons imiter avec sincérité, cependant, que si nous nous ouvrons nous-mêmes consciencieusement à être formés par l’Eucharistie sur une base permanente. Beaucoup d’entre nous sont engagés avec une profonde générosité dans les travaux de l’Evangile social. Nous devons en effet nourrir les affamés, vêtir ceux qui sont nus, loger les sans abris, visiter les prisonniers, servir les malades du SIDA ; tous travaux cruciaux et dignes de louange en effet, mais travaux dont l’efficacité est immensément accrue quand elle est enflammée avec l’amour eucharistique. Parce que le Sacrifice Eucharistique ne nourrit pas seulement spirituellement les assemblées. Il s’empare de l’univers pour nourrir et vêtir et loger et réconforter les multitudes, en les plongeant dans l’amour du Christ Crucifié et Ressuscité, cet amour dont ils ont faim à mourir.

Le Pape nous dit dans Redemptor Hominis :

« L’homme ne peut pas vivre sans amour. Il demeure un être incompréhensible à lui-même, sa vie est un non-sens si l’amour ne lui est pas révélé, s’il ne rencontre pas l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et ne le fait pas sien, s’il ne le participe pas intimement. » [n. 44]

Les multitudes auraient désespérément besoin d’amour, et pas les prêtres ? Pourtant, où les prêtres peuvent-ils trouver l’amour incarné aussi intimement que dans l’Eucharistie ?

En effet nous les prêtres, pour le salut des âmes, pour le bien du Peuple de Dieu, nous avons le devoir de parcourir le monde si nécessaire, à la recherche de la formation permanente disponible qui soit vraiment la meilleure. Comme il serait triste alors, et combien nous appauvririons le Peuple de Dieu, si nous ignorions, si nous étions indifférents ou si nous manquions d’égard envers le Christ à portée de main dans l’Eucharistie, la Parole de Dieu faite chair et habitant au milieu de nous. Quel serait l’effet à long terme de la formation permanente la plus développée, si en la suivant, le prêtre perdait la soif de ce qui suffit à le former comme prêtre, ou cessait de lui donner la priorité ? La majorité des « crises d’identité » des prêtres ne commencent-elles pas par ce refroidissement de l’ardeur envers l’Eucharistie, cette insatisfaction de ce qui n’apparaît à certains qu’un simple fonctionnariat, c’est-à-dire le fait de célébrer la Messe et les sacrements ? Beaucoup de prêtres n’en arrivent-ils pas à ressentir une perte de statut ou de prestige, et ne se tournent-ils pas presque exclusivement vers diverses sciences sociales et comportementales, très utiles en elles-mêmes pour le ministère sacerdotal, mais difficilement substituables au sacerdoce ? Toute formation permanente, après tout, doit commencer par ce que nous croyions qu’est un prêtre. Comment définissons-nous un prêtre ? Qu’est-il supposé être ? Qu’attendons-nous de la formation permanente qu’elle l’aide à être ? Je suggère donc que, si avancés ou sophistiqués ou nécessaires que puissent être les programmes de formation permanente, qui sont avant tout académiques par nature, ils peuvent même contribuer à la « crise d’identité du prêtre » qui a marqué notre époque, au lieu d’aider à la résoudre ; ceci s’ils deviennent des ersatz de cette formation permanente radicale dans le Sacrifice Eucharistique, lequel est la vie même du prêtre, et sans lequel son sacerdoce même se dessèche et meurt.

Les mots de Saint Bernard de Clairvaux au pape Eugène IV, alors qu’il lui rappelle la nécessité de la méditation, semblent applicables également au besoin d’Eucharistie des prêtres :

« Tu te dois à la veuve et à l’orphelin, au riche et au pauvre, à l’homme et à la femme, au vieux et au jeune – et tu te refuserais à toi-même ? ... Ils boivent tous à ton cœur comme à une fontaine publique. Vas-tu rester en dehors de toi-même, brûlant de soif pendant que les autres boivent ? » [De consideratione lib, 1, cap. 5, n. 6 ; 182, 734 A]

Je peux difficilement conclure une réflexion sur la formation permanente eucharistique sans faire au moins une référence minimale au lien entre Marie et Jésus, dont le Concile nous dit qu’il est « intime et indissoluble ». Marie demeure avec le Christ d’une façon mystérieuse dans l’Eucharistie et est, après lui, la première à offrir le Sacrifice Eucharistique. Son intervention provoqua le changement de l’eau en vin à Cana – le vin servi le dernier qui était meilleur que celui servi au commencement. Puisse-t-elle intervenir dans notre vie de prêtre de la même manière, de sorte qu’en étant continuellement formés, et re-formés chaque jour par le Christ Eucharistique, notre sacerdoce soit toujours plus riche à la fin qu’au commencement. Que ceci soit notre prière les uns pour les autres.

 

Spiritualité de communion du prêtre

Cardinal Camille Ruini

Vicaire de Sa Sainteté pour le diocèse de Rome

Président de la Conférence des Evêques d’Italie

1. Il est beau de s’adresser à des prêtres, à un si grand nombre de prêtres, dans cette atmosphère de prière, de joie et de disponibilité intérieure qui naît de l’eucharistie à peine concélébrée, en cette terre de Fatima bénie par la présence spéciale de Marie et par le simple fait de nous trouver ensemble, avec le Seigneur et au nom du Seigneur.

Le thème de notre matinée est « la spiritualité de communion du prêtre » : la voie royale pour y pénétrer ne peut être que l’action de grâce pour notre être de prêtre, et la méditation sur la nature du sacerdoce chrétien.

Il est peut-être bon de commencer une telle méditation par les aspects « problématiques » si l’on peut dire. Avec la parole de Dieu et les sacrements, le ministère apostolique est, pour la foi catholique, l’un des éléments ou structures « constitutifs » de l’Eglise. Cette vérité, cette règle de vie possédée pacifiquement à travers les siècles et les millénaires, extraordinairement riche en fruits de sainteté et de grâce, a été ces dernières décennies l’objet d’une contestation qui, provenant du protestantisme, est entrée aussi dans notre Eglise. Telle est la racine théologique de ce qu’on appelle la « crise d’identité des prêtres » et, je pense, de la brusque diminution des vocations que l’on a connue ces dernières décennies en de nombreux pays. Il y a bien sûr d’autres raisons, de type sociologique ou, au sens large, culturel, à l’origine de cette crise, mais elle n’aurait probablement pas été aussi forte ni aussi pénétrante si le sacerdoce ministériel, aux yeux de nombreux prêtres, n’était pas devenu problématique en lui-même, c’est-à-dire du point de vue de son enracinement dans le mystère du Christ et de l’Eglise. C’est aussi le diagnostic du Cardinal Ratzinger, qui l’a proposé magistralement dans sa relation au début du Synode des Evêques sur « la formation des prêtres dans les circonstances actuelles ».

Nous ne pouvons pas nous arrêter sur les motivations invoquées pour mettre en doute le caractère « constitutif » pour l’Eglise de notre sacerdoce. Du reste nous les connaissons bien : on dit que dans le Nouveau Testament les ministères ecclésiaux ne sont désignés que par des mots profanes et non pas sacrés ni sacerdotaux ; que Jésus lui-même n’était pas de race sacerdotale ; et que son sacrifice lui-même, à la différence des sacrifices antiques, n’est pas un fait cultuel mais profane, dont l’élément essentiel est l’amour, le service, le don de soi au milieu du monde et pour le monde.

Il y a indubitablement en tout cela une bonne part de sérieux et de vrai, mais il y a aussi une insoutenable partialité, dont l’origine se retrouve en Luther même. Pour la dépasser il faut justement partir du « nouveau » que nous trouvons dans le Nouveau Testament, du centre du Nouveau Testament lui-même : de Jésus-Christ donc. En effet, l’origine du sacerdoce chrétien se trouve uniquement dans le Christ, et ce n’est que par son intermédiaire que sont justifiés les rattachements au sacerdoce de l’Ancien testament, en raison de l’unité entre l’ancienne et la nouvelle alliance. Mais au centre de la personne et de la mission de Jésus il y a son rapport direct au Père : « En vérité je vous le dis, le Fils de lui-même ne peut rien faire sinon ce qu’il voit faire par son Père » (Jn 5, 19) ; « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé » (Jn 7, 16). L’évangéliste Jean a approfondi ce concept fondamental, qui appartient à tous les Evangiles : en réalité il est typique de Jésus-Christ de ne pas s’appartenir et de ne rien posséder de lui-même, parce qu’il est tout entier du Père et pour le Père. Nous sommes ainsi au centre de la réalité de Dieu, c’est-à-dire du mystère trinitaire.

Mais Jésus a constitué les Douze et leur a dit : « Qui vous accueille m’accueille, et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé » (Mt 10, 40), ou encore « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). Ce parallélisme ou cette correspondance dans la mission ont un sens et une portée très précis : même les Apôtres, comme le Fils et à travers le Fils, reçoivent tout du Père et ne peuvent rien faire d’eux-mêmes. Nous le voyons clairement en comparant deux autres phrases fameuses, toujours de l’Evangile selon saint Jean : « Le Fils de lui-même ne peut rien faire » (Jn 5, 19) et « Sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Ce « rien », que les disciples partagent avec Jésus, exprime à la fois la force et la faiblesse du ministère apostolique : de nous-mêmes nous ne pouvons en effet rien faire de ce que comme apôtres, ou prêtres, nous sommes tenus de faire : donner le Saint-Esprit, remettre les péchés, prononcer les paroles « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Mais c’est justement à travers ce « rien » de nous-mêmes que nous sommes entraînés dans la communion de vie et de mission avec le Christ et avec le Père dans l’Esprit saint. C’est précisément ce que dans le langage de l’Eglise on appelle « sacrement », et c’est ce que nous voulons dire quand nous affirmons que l’Ordre est un sacrement. Personne ne peut donc se déclarer prêtre de lui-même, et aucune communauté ne peut de sa propre autorité et initiative appeler quelqu’un au sacerdoce. Ce n’est que du sacrement en effet que l’on peut recevoir ce qui vient de Dieu, en entrant dans la mission qui fait de nous ses envoyés, ses instruments et messagers.

2. Ce bref rappel du ministère apostolique tel qu’il nous est présenté dans le Nouveau Testament devrait naturellement être complété par un discours sur la « succession apostolique », c’est-à-dire sur la transmission aux évêques du ministère et du charisme des Apôtres, à travers le geste de l’imposition des mains : de cela aussi nous avons un ample témoignage dans le Nouveau Testament, en particulier mais non exclusivement dans les lettres à Timothée et Tite, où l’on parle du « don de Dieu qui est en toi par l’imposition de mes mains » (2Tim 1, 6). L’exhortation Apostolique Pastores dabo vobis n. 16 nous rappelle en outre qu’à travers le sacerdoce de l’évêque, le sacerdoce des prêtres « est incorporé dans la structure apostolique de l’Eglise ». Il s’agit en réalité d’un fait qui remonte aux origines mêmes : comme nous le savons, dès la tradition la plus antique le sacerdoce des évêques et des prêtres est fondamentalement une réalité unitaire, même s’il y a distinction de degrés.

Telle est donc la base théologique et sacramentelle de notre être de prêtres : nous ne devons jamais en douter ; nous devons toujours nous y reporter dans le concret de notre vie. Pastores dabo vobis n. 12 parle en ce sens du caractère « relationnel » de notre identité de prêtres. La relation primaire et originaire est évidemment celle au Christ, et à travers le Christ au Père, dans le don de l’Esprit saint. Il est bon d’écouter quelques expressions de l’exhortation : « Le prêtre trouve la pleine vérité de son identité dans le fait d’être une dérivation, une participation spécifique et une continuation du Christ lui-même, souverain et unique prêtre de la nouvelle et éternelle Alliance... La référence au Christ est ainsi la clef absolument nécessaire pour la compréhension des réalités sacerdotales ».

De là découlent avec évidence certains critères essentiels pour orienter notre vie et notre spiritualité de prêtres, comme le détachement de nous-mêmes, ce que nous pourrions appeler « l’auto-expropriation » et la gratuité de notre service. Ce n’est qu’ainsi que nous nous conformons concrètement au Christ et au mystère trinitaire, en développant en nous une authentique ressemblance avec Dieu, c’est-à-dire avec le modèle selon lequel nous avons été créés. De cette façon, et non dans la recherche de nous-mêmes, de notre avantage ou de notre intérêt de tout genre – des honneurs à l’argent et aux gratifications affectives – nous trouvons, en tant que prêtres, la réalisation de nous-mêmes et notre maturité humaine également, et même la plus pleinement humaine, justement parce que l’homme est créé à l’image de Dieu. C’est donc surtout pour nous les prêtres que valent les paroles de Jésus : « Qui perdra sa vie à cause de moi, la trouvera » (Mt 16, 25).

3. Le caractère « relationnel » de notre sacerdoce s’étend pourtant du Christ et du Père à toute la réalité de l’Eglise. Nous entendons encore Pastores dabo vobis n. 16 : «  La référence à l’Eglise est inscrite dans l’unique et même rapport du prêtre au Christ, en ce sens que c’est la « représentation sacramentelle «  du Christ par le prêtre qui fonde et anime son rapport à l’Eglise. »

Nous savons bien comment ce rapport à l’Eglise se développe selon la dialectique typiquement christologique et évangélique du « Chef-serviteur » et du pasteur, ou plutôt du bon pasteur. Le prêtre, en raison de sa nature et de son rôle, est donc celui qui rend présent dans la communauté le Christ, en tant que « chef-serviteur » et bon pasteur. Il n’agit donc pas de lui-même, mais seulement en clef sacramentelle, non seulement dans l’administration des sacrements mais dans toute l’activité pastorale. De plus, son être même, chacune de ses pensées et de ses comportements entrent dans cette logique sacramentelle. Cela comporte pour nous, dans la pratique de la vie, de nous charger de chacun de ceux qui nous ont été confiés, en mettant leur croissance dans la foi avant toute considération personnelle. Cela implique tout autant l’effort de « tenir ensemble » cette multiplicité d’individus, pour qu’avec nous ils ne forment qu’un seul corps dans le Christ.

Un texte de la première Lettre de Pierre, reporté intégralement par Pastores dabo vobis (n. 15), exprime avec la plus haute efficacité ce caractère communionel du ministère qui nous est confié. Nous voulons le relire nous aussi : « Les anciens qui sont parmi vous, je les exhorte, moi, ancien comme eux, témoin des souffrances du Christ, et qui dois participer à la gloire qui va être révélée. Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu ; non pour un gain sordide mais avec l’élan du cœur, non pas en faisant les seigneurs à l’égard de ceux qui vous sont échus en partage, mais en devenant les modèles du troupeau. Et quand paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas » (1 P 5, 1-4).

Deux formules, l’une très usitée, l’autre forgée par le Saint Père et reprise en Pastores dabo vobis 17, expriment le double profil sous lequel se réalise cette dimension constitutive de notre être de prêtres. La première dit que le prêtre est l’homme de la communion, la seconde que le ministère ordonné a une « forme communautaire » radicale et ne peut être accompli que comme « une œuvre collective ».

Concrètement, chaque prêtre, qu’il soit diocésain ou religieux, est appelé à la communion et à la collaboration avec l’évêque, dans l’unité du presbyterium et dans la sollicitude pour l’Eglise particulière à laquelle il appartient ou dans laquelle, s’il est religieux, il est de toute façon inséré, ainsi que dans l’ouverture et la disponibilité au service de l’Eglise universelle.

Dans le même temps, le ministre ordonné existe dans l’Eglise en fonction du sacerdoce commun et universel de tous les fidèles. Une des intuitions principales et plus denses d’avenir du Concile Vatican II est sans aucun doute la redécouverte et la nouvelle mise en valeur de ce sacerdoce baptismal de tout le peuple de Dieu. Nous les prêtres, nous l’avons parfois ressenti comme un redimensionnement de notre rôle, et cela a pu contribuer d’une certaine façon à la crise de notre identité sacerdotale. Alors qu’au contraire, la croissance spirituelle et apostolique du peuple de Dieu est aussi et nécessairement la croissance authentique de notre ministère : non seulement parce que nous sommes soulagés de rôles qui ne nous sont pas propres, mais surtout parce que nous sommes appelés à un plus haut témoignage et à un plus fort service, comme pasteurs et guides de notre peuple. Nous savons bien, par expérience directe, que quand une communauté chrétienne est vivante, consciente de sa foi et donc missionnaire, le prêtre qui la préside est constamment sollicité à donner le meilleur de lui-même, à vivre en plénitude son être de prêtre. Nous devons donc considérer la croissance du laïcat chrétien avec une conviction intime et avec joie ; et percevoir au contraire comme un fait négatif, une limite à dépasser dans la prière, le témoignage personnel, la générosité apostolique et une infatigable œuvre de formation, ces situations de foi immature, d’indifférence ou de manque d’engagement qui sont malheureusement encore si diffuses dans notre laïcat.

Vous savez bien, de par l’expérience quotidienne de votre vie et de votre ministère, quelles sont les exigences pratiques d’un authentique rapport de communion, « propositif » pour ainsi dire, avec l’évêque, le presbyterium, le laïcat, le peuple de Dieu tout entier. Vous savez quelle liberté cela réclame de notre part, pour être sincèrement ouverts et accueillants envers notre prochain, capables de nous placer de son point de vue et pas seulement du nôtre. Vous savez l’importance qu’il y a à savoir faire le premier pas, sans se contenter d’attendre que les autres viennent nous chercher. Et comme il est tout aussi important de réussir à pardonner. Les gens perçoivent immédiatement celui qui les aime vraiment, qui ne prend pas une attitude de supériorité ou de détachement mais, en étant intégralement prêtre – homme de Dieu et disciple fidèle du Seigneur Jésus – pour cela même est frère de tous et « ami des pécheurs » (Mt 11, 19) ; celui qui sait être avec les autres et au milieu des autres, sans attitudes de supériorité ou de suffisance, rappelle spontanément la présence du Seigneur au milieu de nous.

4. Je voudrais alors affronter avec vous quelques nœuds à la base de notre être quotidien de prêtres, et donc de la communion ecclésiale.

L’un d’eux concerne le thème de l’obéissance, toujours délicat et aujourd’hui très controversé. Le Père Congar, dans un opuscule qui me frappa beaucoup quand je le lus encore jeune prêtre, Pour une Eglise servante et pauvre, parle de deux « mystiques », celle de l’obéissance et celle de la communion ; la première a caractérisé la spiritualité et la vie concrète de l’Eglise et en particulier des prêtres dans la période entre Vatican I et Vatican II, tandis que la seconde est typique de notre époque postconciliaire-conciliaire. Chacune de ces deux mystiques est, à son époque, la ressource et une secrète seconde peau pour l’Eglise, sa force qui naît d’un rapport avec Dieu, ou mieux de l’expérience de Dieu, et qui donc remonte vers Lui. Il ne s’agit certainement pas de les mettre en alternance, l’une en opposition à l’autre, mais d’abord d’enregistrer un fait, un déplacement d’accent, que nous autres prêtres plus âgés avons vécu personnellement et touché du doigt. La mystique de l’obéissance se centrait sur le rapport aux supérieurs ecclésiastiques et tirait sa force du fait de les considérer, avec simplicité de cœur, comme l’expression de la volonté de Dieu. Pratiquer l’obéissance était donc considéré immédiatement comme la forme concrète pour se mettre en rapport avec Dieu. Jean XXIII lui-même, le Pape qui a voulu le Concile, a fait de la devise « Oboedientia et pax » l’emblème de sa vie : c’est un authentique chemin de perfection, en tant qu’éloignement de notre moi, de notre volonté propre égoïste et pécheresse, et en tant que conversion à la volonté de Dieu, en substance à Dieu lui-même. Ce chemin plonge ses racines dans l’exemple du Christ lui-même, le Fils dont la nourriture est de faire la volonté de Celui qui l’a envoyé (Jn 4, 34), le Fils fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix (Phil 2, 8) ; il traverse comme un filon précieux toute la tradition ecclésiale, et il a produit de nombreux fruits de sainteté, en notre siècle également (certains parviennent aujourd’hui à la reconnaissance officielle de l’Eglise et à la gloire des autels).

Nous ne devons pas nous cacher pourtant que la « mystique de l’obéissance », si on l’accentue unilatéralement, risque de favoriser une vision à son tour unilatéralement hiérarchique et pour ainsi dire pyramidale de l’Eglise et de l’existence chrétienne : il y a eu de fait une certaine corrélation entre cette forme de spiritualité et cette ecclésiologie, en particulier dans la période entre les deux Conciles du Vatican.

Avec Vatican II, cette partialité a été heureusement dépassée, en mettant en évidence les concepts porteurs de peuple de Dieu, de collégialité épiscopale, de dignité commune de tous les baptisés. Dans le Concile et l’après Concile, et particulièrement après le Synode extraordinaire des vingt ans du Concile, la notion de « communion » est toujours plus redevenue, comme elle était dans le Nouveau Testament et les Pères, une idée-force et une clef de voûte de notre conscience ecclésiale ; avec deux autres termes fondamentaux, mystère et mission, elle a pris part de la trilogie « mysterium, communio et missio », et on a toujours mieux éclairé comment le mystère qui est communion et mission consiste essentiellement dans l’enracinement de l’Eglise dans la Trinité divine, selon la parole de l’Apôtre Jean : « Le Verbe de Vie..., celui que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que vous soyez vous aussi en communion avec nous. Notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ » (1 Jn 1, 2-3).

Il est pourtant indispensable de ne pas concevoir cette centralité de la communion comme une alternative à la dimension hiérarchique de l’Eglise. Certainement la hiérarchie est « dans » la communion (bien qu’il faille préciser encore un peu cet aspect dans la méditation de cet après-midi) et existe en fonction d’elle, comme tout le ministère ordonné est pour le peuple de Dieu et à son service. Mais tout cela ne doit pas nous faire oublier, ou même seulement atténuer, l’authenticité de notre obéissance et la conscience de son fondement « mystique », dans le mystère christologique et trinitaire lui-même.

Nous ne pouvons pas ignorer que ces dernières décennies l’obéissance ecclésiale a connu, et connaît encore, de fortes difficultés, qui s’expriment avant tout dans la pratique concrète, mais qui justement plongent leurs racines dans la perte ou dans l’affaiblissement de cette dimension mystique de l’obéissance elle-même. Les motifs sont en partie extérieurs à l’Eglise, comme par exemple l’explosion des phénomènes de contestation entre les années 60 et 70, et par la suite la poussée – qui dure encore – exaltant la subjectivité et relativisant toute norme objective. Il y a pourtant aussi des causes qui, tout en provenant elles aussi de l’extérieur, touchent l’Eglise au plus profond, en compromettant non seulement la mystique de l’obéissance mais aussi celle de la communion, puisque la communion ecclésiale elle-même tend à être réduite aux dynamiques d’une communauté purement humaine. Nous pouvons peut-être tenter de les individuer et de les résumer – certes très sommairement – à travers une unique expression : nous parlerons alors « d’esprit de mondanisation », ou de « logique du monde », qui cherche à s’insinuer dans l’Eglise, en substituant des attitudes de revendication et de contraposition à la gratuité, à la donation, au service et au partage. C’est une tentation de toujours, dans l’histoire de l’Eglise, ce n’est donc pas seulement d’aujourd’hui, mais maintenant cela prend la forme de notre époque ; on cherche à le justifier à travers la culture, et aussi les idéologies qui prévalent actuellement.

Vraiment nous atteignons ici un point crucial de notre fidélité non seulement à l’Eglise mais à Jésus et à son Evangile. C’est pourquoi nous devons chaque jour remotiver en nous-mêmes la mystique de la communion et en son sein la mystique de l’obéissance. Il s’agit bien d’une « mystique » et en réalité d’une unique « mystique », celle grâce à laquelle le mot « frères » fut le qualificatif commun, le dénominatif des chrétiens dans le Nouveau Testament et dans les deux premiers siècles de la vie de l’Eglise, et celle en vertu de laquelle le Christ « apprit l’obéissance de ce qu’il souffrit » (Heb 5, 8).

Concrètement, quelles sont les formes et les modalités d’expression que peut prendre cette mystique de l’obéissance et de la communion dans la réalité actuelle de notre vie de prêtres ? Pastores dabo vobis, au n. 28, qualifie notre obéissance d’ « apostolique », au sens qu’elle reconnaît, aime et sert l’Eglise dans sa structure hiérarchique. L’exhortation souligne en outre que l’obéissance des prêtres représente une « exigence communautaire » : car ce n’est pas seulement l’obéissance d’un individu qui se réfère personnellement à l’autorité ; elle est au contraire profondément insérée dans l’unité du presbyterium, qui comme tel est appelé à vivre la collaboration avec l’évêque, et par son intermédiaire avec le successeur de Pierre. Elle souligne enfin son « caractère de pastoralité », en tant que le prêtre est appelé à vivre l’obéissance dans une attitude de disponibilité constante à se donner lui-même, pour faire face aux besoins, aux nécessités pastorales du Peuple de Dieu.

Concrètement il est très important pour nous autres prêtres, souvent victimes d’une formation et d’une mentalité un peu trop individualiste, de devenir capables d’accueillir les charismes, ou plus modestement la présence et les initiatives des autres : depuis nos confrères jusqu’aux collaborateurs de toute la réalité du peuple qui nous est confié. Or c’est souvent le contraire qui se produit : notre point de vue personnel devient une prison pour nous-mêmes, une paralysie pour notre mission, un principe de désagrégation de la communauté dans laquelle nous sommes insérés. Et parfois, plus ce point de vue est partial, restreint ou même erroné, et plus nous le défendons avec un acharnement qui peut en arriver au déraisonnable. Ce risque guette la façon de nous mettre en relation non seulement envers les « supérieurs », mais aussi envers les confrères et envers les « inférieurs » : c’est donc un risque non seulement pour l’obéissance mais plus généralement pour la communion. Pour le dépasser il est bon de recourir avant tout à la dimension mariale de notre sacerdoce : « Me voici, je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38). C’est parce qu’elle a cru que Marie a aussi pu répondre ainsi à l’Ange, de sa bouche puis de toute la sincérité de sa vie. Quand l’obéissance naît de l’amour, comme en Marie, la liberté de la personne n’est pas atteinte, mais au contraire, elle rejoint son sommet dans le libre don de soi.

5. Un autre noeud à résoudre dans notre vie quotidienne de prêtres concerne notre « représentation », publique en sus d’être personnelle, du Christ et de l’Eglise. C’est une caractéristique qui ne pourra jamais nous abandonner, parce qu’au niveau sacramentel elle est constitutive de notre être de ministres ordonnés. Humainement on peut bien comprendre la tentation de s’en dépouiller à un certain point, ou au moins à certains moments et sous quelques aspects ; spécialement quand aujourd’hui le prêtre, dans la société sécularisée, est souvent considéré comme un étranger et peut donc être porté à se percevoir à son tour comme étranger. On peut la comprendre aussi pour des motifs plus pratiques et concrets, comme par exemple le rythme incessant des engagements et des services qui nous sont demandés, avec un travail qui tend à envahir tout espace, et qui est parfois assez pauvre en satisfactions humaines.

L’alternative à tout cela ne peut se trouver que dans un rapport vraiment personnel avec le Seigneur Jésus, c’est-à-dire dans le fait de l’avoir rencontré et d’avoir appris à l’aimer. Cela pourra paraître évident, mais cela reste la chose essentielle et décisive. Le prêtre doit être avant tout un homme profondément religieux et chrétien, qui sache rester avec le Christ auprès de Dieu, dans la prière et la vie, et qui soit intimement convaincu que c’est Dieu et non pas lui qui sauve le monde, et qu’il le sauve à travers la croix. Sans cette conviction, et auparavant sans cette expérience intérieure, notre ministère est une charge, souvent avare de gratifications ; avec elle au contraire, il devient un don libérateur et gratifiant. Nous nous sentons alors en sûreté dans le Christ, et nous savons que peu importe qui recueillera après que nous aurons généreusement semé. De ce rapport au Christ naît donc notre patience pastorale, notre capacité à comprendre, à supporter et pardonner : grâce à Dieu, combien dans ma vie ai-je connu de prêtres de ce type !

C’est ainsi que le ministère, l’apostolat deviennent un besoin et cessent, d’une certaine façon, d’être un fardeau. C’est la « représentation » du Christ et de l’Eglise que nous accueillons volontiers et l’esprit libre, même quand cela nous expose à des oppositions, des contradictions, ou même des dérisions. Un évêque et un prêtre heureux de représenter l’Eglise franchement, avec sincérité et authenticité, y compris dans les aspects les plus contestés de son enseignement et de sa discipline, donnent un témoignage et exercent une « prophétie » d’une incalculable fécondité spirituelle. Au contraire, quand nous nous soustrayons à la charge de représenter l’Eglise, ou pire quand nous prenons le rôle du contestateur et du contradicteur, sans même souvent nous rendre compte que nos protestations et nos « distinguo » finissent par frapper non seulement l’Eglise, mais aussi le Christ et son Evangile, nous devenons à notre insu semblables aux faux prophètes dont parlent amplement les Ecritures. Nous pourrons en effet obtenir quelque applaudissement mondain dans l’immédiat, mais nous faisons du tort au peuple de Dieu, nous faisons prendre des risques à son sens de la foi et à son appartenance ecclésiale, et en dernière analyse nous nous appauvrissons et nous nous humilions nous-mêmes, en nous privant de la joie la plus vraie qui consiste dans la pleine fidélité à sa vocation.

6. Je ne peux conclure cette méditation sur la spiritualité de communion du prêtre sans me référer à ce qui est le centre visible de cette communion, c'est-à-dire le ministère de Pierre et la personne du Pape.

Nous n’avons pas le temps de nous étendre sur l’enracinement de ce ministère dans le Nouveau Testament et dans la Tradition ecclésiale, ni non plus d’examiner de plus près la distinction désormais classique entre les formes d’exercice du service de Pierre au cours du premier puis du second millénaire chrétien. Nous pouvons pourtant faire au moins quelque considération concernant l’époque où nous vivons. Tandis que s’affirment, parfois de façon violente, des esprits de clochers, des particularismes de chaque culture, peuple ou nation, l’unité du genre humain croît de façon toujours plus rapide, dans ses expressions pratiques et concrètes, à travers les communications sociales, les échanges et l’interdépendance économique, les migrations, le tourisme, le caractère unitaire et universel de la recherche scientifique et des réalisations technologiques. Cette unité croissante réclame, au plan spirituel, non seulement l’unité oecuménique des chrétiens et le dialogue entre les grandes religions, mais aussi l’unité concrète et visible de l’Eglise catholique, sa présence comme unique sujet sur la scène mondiale, en conformité à ce caractère « public » et non seulement privé que le christianisme a eu depuis les origines. Ce n’est pas un hasard si cela s’est réalisé en notre siècle, en particulier à partir du pontificat de Léon XIII et au plus haut point avec Jean-Paul II, à travers son magistère, ses voyages, son témoignage public en faveur du Christ et des droits de l’homme.

Notre Pape a pu réaliser cela dans une situation dans laquelle, comme j’y faisais allusion, les tendances à la critique restent fortes, y compris dans l’Eglise. C’est vraiment un don de la Providence de Dieu qu’au sommet de la dimension également institutionnelle de l’Eglise, il y ait un homme qui soit en même temps un grand exemple incontestable de prière, comme en ont l’intuition et le reconnaissent même les journalistes qui l’approchent pour raisons professionnelles ; un vrai homme de Dieu, un chrétien et un prêtre au sens fort du mot. De nouveau, ce n’est pas un hasard si à partir de Pie IX, à travers des personnalités extrêmement diverses entre elles, la Providence a systématiquement mis sur la chaire de Pierre d’authentiques et clairs témoins du Christ : c’est ainsi qu’a été confirmé historiquement pour tous qu’il n’existe aucune opposition, mais qu’il y a au contraire une intime parenté entre l’Evangile du Christ et l’institution ecclésiale.

Le millénaire qui va s’ouvrir devant nous ne sera donc pas seulement, s’il m’est permis d’hasarder une telle prévision, le temps du retour à la situation du premier millénaire, en ce qui concerne le rapport entre la dimension locale et la dimension universelle de l’Eglise ; comme d’ailleurs il ne sera pas non plus une simple continuation du second millénaire. Il sera plutôt le temps de la synthèse, de cette présence simultanée d’universalité et de particularité dont le Concile Vatican II, sous l’impulsion du Saint-Esprit, a jeté les bases, et qui maintenant, sous l’impulsion du même Esprit saint, devra être réalisée dans l’entrelacs humainement inextricable de l’histoire du salut, marquée par le péché mais aussi par la surabondance de la grâce.

Chers prêtres, en regardant avec les yeux de la foi l’Eglise et l’humanité à laquelle l’Eglise est envoyée, et au milieu d’elle notre mission et notre existence personnelle, nous n’avons pas de motifs de découragement ni de confusion, mais plutôt de gratitude, de confiance et de joie. La Parole du Christ vaut aussi pour nous : « Ne crains pas, petit troupeau, parce qu’il a plu à votre Père de vous donner son Royaume » (Lc 12, 32).

 

Le prêtre époux de l’Eglise

Cardinal Camille Ruini

Vicaire de Sa Sainteté pour le diocèse de Rome

Président de la Conférence des Evêques d’Italie

1. Je me permets de commencer cette seconde méditation par un souvenir personnel : la réaction qu’avait l’évêque de mon diocèse d’origine, Reggio Emilia, quand on touchait au thème du célibat des prêtres. Mon évêque, Mgr Gilberto Baroni, renvoyait régulièrement cette boutade : « Moi, je ne suis pas célibataire, je suis marié ». Pourtant pour lui c’était bien plus qu’une plaisanterie : c’était l’expression de la vérité de sa vie, la mise au jour de quelque chose qui avait crû longuement en lui. C’était justement le thème de notre méditation actuelle : l’Evêque, et le prêtre, époux de l’Eglise.

A la base de cette vérité et de ce critère de notre existence sacerdotale, il y a quelque chose d’originaire et de fondamental dans la révélation biblique et chrétienne : le rapport sponsal de Dieu avec son peuple, tel que nous le présentent déjà les prophètes de l’Ancien Testament, par exemple Osée dans les trois premiers magnifiques chapitres de son livre. Et, dans la même ligne, le mystère du Christ Epoux de l’Eglise. Ecoutons à ce propos les célèbres paroles de l’Apôtre Paul : « Le mari est le chef de son épouse, comme aussi le Christ est le chef de son Eglise, lui qui est le Sauveur de son corps... et vous, maris, aimez vos épouses comme le Christ a aimé l’Eglise et s’est donné lui-même pour elle, pour la rendre sainte, en la purifiant par le moyen du bain d’eau accompagné de la parole, afin de faire comparaître devant lui son Eglise toute glorieuse, sans tâche ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée... personne n’a en effet jamais haï sa propre chair ; au contraire, on la nourrit et on en prend soin, comme le fait le Christ envers l’Eglise. ... Ce mystère est grand, je veux dire par rapport au Christ et à l’Eglise ! (Eph. 5, 22-33).

L’Apocalypse fait écho à l’Apôtre Paul, quand il parle de la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel, d’auprès de Dieu, prête comme une épouse parée pour son époux (Ap. 21, 2). Jésus lui-même, du reste, en plusieurs occasions, s’était présenté lui-même comme l’époux qui vient : ainsi dans la discussion avec les disciples de Jean sur le jeûne, et ensuite dans la parabole des dix vierges (Mt 9, 15 ; 25, 1-12).

Dans la grande tradition patristique, l’Evêque représente le Christ dans son rapport avec l’Eglise, et en tant que tel on le présente, lui aussi comme l’époux de l’Eglise elle-même ; ce fut la source de tout un courant de spiritualité ecclésiale et ministérielle.

L’exhortation apostolique Pastores dabo vobis reprend avec grande incisivité ce thème, en l’appliquant non seulement aux Evêques mais aussi aux prêtres. Je me souviens du vif débat qui s’était développé sur ce thème durant le synode de 1990, et qui s’était conclu positivement, avec cette unique remarque : que le caractère sponsal du rapport entre le prêtre et l’Eglise soit proposé non pas dans le chapitre deux, consacré à la nature et à la mission du sacerdoce ministériel, mais dans le chapitre trois, qui traite de la vie spirituelle du prêtre.

Ecoutons les paroles de l’Exhortation Apostolique : « Le prêtre est appelé à être l’image vivante de Jésus-Christ, Epoux de l’Eglise : ... c’est pourquoi il est appelé, dans sa vie spirituelle, à revivre l’amour du Christ époux envers l’Eglise épouse. Sa vie doit donc être illuminée et orientée par ce caractère sponsal qui lui demande d’être témoin de l’amour sponsal du Christ ; ainsi sera-t-il capable d’aimer les gens avec un coeur nouveau, grand et pur, avec un authentique détachement de lui-même, dans un don de soi total, continu et fidèle. Et il en éprouvera comme une « jalousie » divine (cf. 2 Co 11, 2), avec une tendresse qui se pare même des nuances de l’affection maternelle, capable de supporter les « douleurs de l’enfantement » jusqu’à ce que « le Christ soit formé » dans les fidèles » (Pastores dabo vobis, 22). Beaucoup de richesses sont à savourer, il y a de quoi se nourrir dans ce que propose ce texte assez court. Il a le mérite de mettre en évidence combien notre rapport à l’Eglise, depuis l’Eglise universelle et notre Diocèse jusqu’à la portion du Peuple de Dieu qui est concrètement confiée à notre ministère, est sacramentellement et doit être existentiellement un rapport global, qui investit également notre affectivité et notre perception la plus intime. Ce n’est qu’ainsi, avec cet amour tenace et exigeant avant tout envers nous-mêmes, que nous pouvons nous configurer réellement au Christ prêtre.

2. Mais Pastores dabo vobis, non seulement dans le chapitre sur la spiritualité mais aussi dans celui consacré à la nature du sacerdoce ministériel, traduit ce rapport sponsal qui, à la ressemblance du Christ, lie le prêtre à l’Eglise, par un concept précis et très exigeant ; on l’a parfois un peu négligé ces dernières années, mais il est essentiel de le récupérer si nous voulons saisir la physionomie authentique du sacerdoce ministériel.

Certainement, dit l’Exhortation Apostolique, le prêtre comme croyant demeure toujours membre de la communauté, avec tous ses autres frères et soeurs convoqués par l’Esprit, et pourtant « En tant qu’il représente le Christ Tête, Pasteur et Epoux de l’Eglise, le prêtre a sa place non seulement dans l’Eglise, mais aussi en face de l’Eglise » (n. 22, qui reprend à la lettre la Propositio 7). C’est ce « face à face » de l’époux et de l’épouse que Pastores dabo vobis au n. 16 approfondit ultérieurement en disant que les apôtres et leurs successeurs, en tant que détenteurs d’une autorité qui leur vient du Christ tête et pasteur, sont placés – de par leur ministère – face à l’Eglise, comme prolongement visible et signe sacramentel du Christ dans son être face à l’Eglise et au monde, comme origine permanente et toujours nouvelle du salut, « Lui qui est le Sauveur de son corps » (Eph. 5, 23).

Il est facile de comprendre la signification de cette précision : dans l’élan de la redécouverte de la centralité du sacerdoce commun du Peuple de Dieu tout entier, il y a eu une forte tendance à placer le sacerdoce ministériel simplement à l’intérieur de la communauté croyante, comme un ministère parmi d’autres. L’élément de vérité, indubitablement grande et fondamentale, que contient cette conception, est exprimé par la formule « dans l’Eglise ». Il n’est pourtant pas possible de réduire à cela le ministère apostolique et sa continuation dans le sacerdoce ministériel. C’est en effet l’unique ministère à être « constitutif » de l’être même de l’Eglise, et non simplement utile et bénéfique à sa vie et à son développement. Et c’est ce ministère qui rend sacramentellement présent le Christ en tant que principe de la vie de l’Eglise. C’est pourquoi il se place, simultanément et indissociablement, « dans l’Eglise » et « face à l’Eglise ». Ce « face à » est le signe et la conséquence de l’irréductibilité du Christ à l’Eglise.

Pastores dabo vobis sait saisir avec une grande efficacité le sens spirituel que revêt tout cela, non seulement pour notre vie de prêtre et pour la conscience de notre ministère, mais aussi pour la communauté ecclésiale tout entière et pour la justesse de sa position envers le Seigneur. Ecoutons de nouveau les paroles même de l’exhortation : « Dans son être même et dans sa mission sacramentelle, le prêtre apparaît, dans la structure de l’Eglise, comme signe de la priorité absolue et de la gratuité de la grâce, qui est donnée à l’Eglise par le Christ ressuscité. Par le sacerdoce ministériel, l’Eglise prend conscience, dans la foi, de ne pas exister par elle-même, mais par la grâce du Christ dans l’Esprit Saint. » Nous comprenons ainsi combien il est important, au sens positif et non seulement pour s’opposer à quelque partialité ou quelque erreur, d’avoir une perception correcte et pleine de ce qu’est le s