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Troisième rencontre internationale des
prêtres
en préparation au grand jubilé de l'an 2000
(Guadalupe, Mexico, 7 - 12 juillet 1998)
Se convertir pour convertir
conférence de son Éminence Révérendissime
le cardinal Darío Castrillón H.
Préfet de la Congrégation pour le Clergé
Mardi 7 juillet 1998
Introduction
Je voudrais ouvrir les bras à la mesure des
côtés de ce sanctuaire pour vous embrasser tous et vous dire ainsi mon bonheur
de me trouver parmi vous, qui représentez moralement tous les prêtres du
monde, et pour vous dire ainsi mon " merci " pour votre présence ici,
qui montre que vous avez bien compris les motifs profonds pour lesquels la
Congrégation pour le Clergé désire accompagner l’Ordo sacerdotal tout
entier, dans un pèlerinage évocateur, pour arriver à franchir dans les justes
dispositions la porte sainte du grand jubilé.
Nous devons franchir cette porte dans une
attitude profonde de conversion personnelle, pour pouvoir devenir de manière
crédible et efficace, dans les mains du Rédempteur, des instruments de
conversion.
Ce sera justement ce " vertere contra
", cette dépossession volontaire et aimante, qui permettront au Seigneur -
qui nous a appelé et qui ne nous abandonne jamais - de reverser en nous ses
charismes et ses consolations.
En nous ouvrant à l'Esprit Saint, à son
action de conversion, nous voulons faire émerger la dimension objective et
sacrificielle à laquelle nous sommes appelés.
Nous avons reçu la mission de prononcer les
paroles : " ceci est mon corps, ceci est mon sang ". Par conséquent
nous devons être prêts à nous offrir nous-mêmes, âme et corps, à tous :
pour expier leurs péchés. Nous sommes appelés à être prêtres et victimes.
De la même manière que Jésus : " Sacerdos et Hostia " !
Ces jours-ci, sous la protection de la vierge
Marie, nous voulons nous entraider pour être conscients de tout cela, de
manière plus vitale, dans un climat de famille.
Je me réjouis de la présence de si nombreux
frères cardinaux et évêques, que je remercie de tout cœur. Ces présences
sont un acte d'amour envers le sacerdoce du Christ et envers chacun de vous,
envers chaque prêtre.
Mais il y a une très haute présence
spirituelle, qui garantit l'affection de communion qui nous relie : à travers
son message c'est le Souverain Pontife lui-même qui a voulu nous rejoindre !
Ainsi se manifeste de manière éloquente, de
façon sacramentelle, l'amour fraternel ; la communion vécue par le Seigneur
avec les apôtres se fait visible, elle devient un ferment pour la communion de
l'Église.
En jouissant de cette " familiarité
" sacrée, entrons donc dans le thème de cette conférence.
1) De quoi avons nous besoin, nous qui vivons
en cette époque l'identité d'autres Christs, à divers degrés, et qui
exerçons le ministère pastoral qui en découle ?
Nous avons besoin de réflexion, de silence et
de méditation.
Le grand prophète Jérémie a déterminé que
le motif des malheurs de l'homme sur la terre était le manque de réflexion.
Voici comment il exprime la plainte de Dieu : " de nombreux pasteurs ont
dévasté ma vigne, ils ont foulé mon champ. Ils ont fait de mon champ
préféré un désert désolé... tout le pays est dévasté et personne ne s'en
préoccupe... ils ont semé du blé et ils ont récolté des épines, ils se
sont donnés du mal sans aucun profit ; ils sont honteux de leur récolte (Jer
12, 10 - 13). Pour quel motif ? Parce que personne n'y réfléchit ". Le
manque de réflexion est le motif pour lequel tout le pays est dévasté.
Ce cadre tracé par Jérémie il y a 2600 ans
ne présenterait-il pas des analogies avec le monde d'aujourd'hui, désolé
spirituellement et matériellement, plein de tensions et d'anxiétés - bien que
celui qui a l'intelligence de la foi sait reconnaître " au-delà "
des motifs d'espérance fondée ?
Pie XI, d’immortelle mémoire, dans son
Encyclique Mens nostra (20 XII 1929) sur les exercices spirituels,
observe que " la plus grande maladie de l'époque moderne est le manque de
réflexion ". Et la symptomatologie de cette infirmité se manifesterait,
toujours selon le grand Pontife, dans une " perpetua et vehemens ad
exteriora effusio " et dans une " inexplebilis divitiarum atque
voluptatum cupiditas ". L'homme, " raptus externis atque fluxis rebus
", n'examine pas son intérieur et ne pense pas à Dieu, alors que celui-ci
est notre principe et notre fin (Pie XI, Encyclique Mens Nostra, AAS 12,
1929, pp. 691 - 692).
Ce diagnostique d'il y a un demi siècle vaut
encore plus aujourd'hui.
Aujourd'hui, en nous regardant de l'intérieur,
" hommes du sacré " et " missionnaires " par constitution
ontologique, consacrés toujours aux choses de Dieu, en même temps nous
constatons tous, malheureusement, que nous sommes poussés par mille choses qui
passent, même quand elle sont liées à des activités recommandables, et que
nous réduisons le temps consacré à regarder à l’intérieur de nous-mêmes
et à reconnaître en permanence le murmure de l'Esprit Saint.
On ne peut substituer l'écran de la
télévision ou quoi que ce soit d'autre au miroir de la conscience, dans lequel
l'homme s'entrevoit lui-même. La voix de Dieu, portée sur les ondes de l'âme,
ne peut être remplacée par les ondes électromagnétiques. Voilà pourquoi la
maladie de l'homme contemporain - et nous n'en sommes pas exempts - réside,
dans une large mesure, dans le manque de réflexion, et est une " fecundus
malorum fons ".
Quand il y a trente ans, en juillet 1969, l'homme
pris pied pour la première fois sur la lune, l'un des philosophes contemporains
les plus connus, Bertrand Russel, déclara : " le mal existe, parce que
nous sommes dévorés par la fièvre d'agir ; or l'humanité a davantage besoin,
avant toute chose, du silence, de la réflexion et de la méditation ".
Le mal que provoque le manque de silence, de
réflexion et de méditation nous menace également fortement, nous les prêtres
et les évêques d'aujourd'hui.
L'administration ordinaire, la vie de chaque
jour nous font nous mouvoir dans une jungle touffue de réunions, de bureaux et
de bureaucraties énervantes qui, souvent, ne sont pas au bénéfice des
rapports personnels nécessaires.
Chacun de nous est exposé, si l'on peut dire,
au danger de la " perpetua et vehemens ad exteriora effusio ", au
danger de se perdre dans l'extériorité en négligeant sa propre intériorité.
Et pourtant, c'est de notre rapport intime avec Dieu que dépend la perfection
de nos actions externes.
Dans l'Apocalypse, nous rencontrons un
avertissement insistant : " à l'Ange de l'Église de Sardique écrit... je
connais tes œuvres, tu passes pour vivant alors que tu est mort ; parce que je
n'ai pas trouvé tes œuvres parfaites devant Dieu. Rappelle-toi donc comment tu
as accueilli la parole, conserve-la " (Ap 3, 1 - 3). Rappelle-toi, repense,
médite ce que tu a reçu de la part de Dieu.
La réflexion, la méditation et le silence
sont nécessaires à tous. C'est pourquoi ces journées sont particulièrement
précieuses, surtout les trois premières, toutes concentrées sur les thèmes
fondamentaux de la conversion, de la communion et de la mission. Le tout dans ce
climat idéal du Cénacle, rassemblés autour de notre très sainte mère de
Guadalupe, dans un climat fervent de communion ecclésiale et de fraternité,
dans l'attente confiante de l'effusion de l’Esprit Saint qui nous anime pour
la nouvelle évangélisation.
2) Nouvelle évangélisation ! Ce n'est pas un
" slogan " mais c'est une exigence devant laquelle le Saint Père nous
met de façon providentielle, surtout en lien avec le grand jubilé de l'an
2000, dans la grande perspective du troisième millénaire. Il ne s'agit pas
d'une phrase magique mais d'une mission à accomplir, aussi ardue que fascinante
et nécessaire, et qui doit mobiliser tous les baptisés qui sont les
protagonistes principaux et autorisés de l'évangélisation.
Les premiers responsables de cette nouvelle
évangélisation du troisième millénaire de l’Incarnation du Verbe, ce sont
nous, les prêtres ! Il doit donc être clair que pour pouvoir réaliser notre
mission nous avons besoin d'alimenter en nous-mêmes une vie qui soit une pure
transparence de notre identité, et de vivre une union d'amour avec
Jésus-Christ, Prêtre Souverain et Eternel, Tête et Maître, Époux et Pasteur
de son Église, en nourrissant notre spiritualité et notre ministère avec une
formation permanente et complète. Je crois que la référence constante, comme
cadre d'orientation à la fois personnel et pour tout le presbyterium, sera
toujours et seulement le Christ. Pour notre chemin sacerdotal l'Église nous a
remis un instrument, comme point pratique de référence, le Directoire pour
le ministère et la vie des prêtres, qui est vraiment indispensable, y
compris pour garantir la communion ecclésiale nécessaire et effective.
3) " Comme le Père m'a envoyé, moi
aussi je vous envoie " (Jn 20, 21). La dimension missionnaire est
ontologiquement présente dans l'ordination sacrée elle-même. Nous avons été
choisis, consacrés et envoyés pour rendre efficace et toujours actuelle cette
mission Éternelle du Christ.
Nous, tout en étant nés au sein d'une
Église particulière - ne l'oublions jamais ! - nous appartenons " in modo
immediato " à l'Église universelle (cf. Congrégation pour la doctrine de
la foi, Lettre sur l'Église comme communion Communionis notio, 28 mai
1992, 10 : AAS 85, 1993, p. 844) et avec elle nous partageons, selon les
modalités propres à chacun de nous, la mission d'annoncer la bonne nouvelle
jusqu'aux " extrémités de la terre " (Ac 1, 8) (cf. Jean-Paul II,
Encyclique Redemptoris missio, 23a : AAS 83, 1991, p. 269). Maintenant,
il peut se faire que dans le plan de Dieu les plus proches constituent des
frontières lointaines, et vice-versa. La mission la plus ardue, en certaines
circonstances, pourrait être celle au sein de sa propre famille.
Il s'agit de la mission d'annoncer la
conversion et de rendre disciples du Christ toutes les nations, afin qu'elles
connaissent le salut. Convertir, oui, mais pour convertir nous devons nous
convertir. Et cela non pas parce que la parole et les sacrements n'auraient pas
de force intrinsèque, mais parce que nous devons être des canaux limpides pour
que la grâce puisse passer rapidement et irriguer le monde entier pour son
salut.
Notre ministère est irremplaçable, on ne
peut lui trouver de succédanés, en vertu de la volonté divine de celui qui a
fondé l'Église avec une structure hiérarchique et communionnelle. Cela
comporte de graves responsabilités pour nous. Tant de dignité va avec tant de
responsabilité, que rend possible la grâce de notre état.
4) Chaque jubilé a toujours eu
nécessairement un caractère propédeutique pénitentiel, il pousse à la
conversion, à la sincérité du "cor semper poenitens ". Dans cette
ligne, toujours en fonction de la nouvelle évangélisation, je voudrais me
proposer à moi-même et à vous tous, chers confrères dans le sacerdoce, un
examen de conscience sur une catégorie particulière de péchés que je
définirais " intellectuels ", bien qu’ils se répercutent sur les
attitudes pastorales. Ils peuvent nuire à l’œuvre missionnaire, et à l'image
même de l'Église. Dans ce climat de charité fraternelle, je vous invite à
partager une analyse qu'il me semble devoir faire dans un but constructif. C’est
pleins de confiance dans l’œuvre du Saint Esprit, et dans cet amour profond
pour l'Église qui est enraciné en notre être - je dirais presque dans nos
chromosomes sacerdotaux - que nous pouvons entrer en matière.
Je commence par préciser que les situations
auxquelles je ferai référence ne sont pas universellement répandues, qu'elles
ne sont pas non plus majoritaires, et qu’elles ne sont le fait d’aucun d’entre
nous, sans quoi nous ne serions pas ici ces jours-ci. Il s'agit cependant d’idées
qui circulent et qui, si on les reçoit même par inadvertance, pourraient
gravement nuire à tant de sacrifices dans l’apostolat, aux si nombreuses
héroïcités cachées et à la fidélité de tous les jours qui caractérisent
votre ministère sacré quotidien.
La pastoralité nous oblige à la prudence et
à la hauteur de vue.
La perfection sacerdotale exige la conformité
de l'intelligence avec la pensée du Christ, et la forme historique de cette
conformation réside dans la communion effective et cordiale avec l'Église et
avec le vicaire du Christ. Cette perfection de l'être se répercute dans
l'action, à un double niveau :
A au niveau de l'étude, qui dans le
domaine intellectuel approfondit la pensée ;
B au niveau de la diffusion de la
pensée, tant sur le plan magistériel que sur le plan génériquement culturel,
dans les contextes de l'école et de l'opinion publique.
Il faut enrichir la communauté en lui
présentant les développements de la pensée, mais ce serait un péché contre
la foi, et spécialement contre la foi simple des personnes humbles, de diffuser
des conclusions que le Magistère authentique n’a pas accepté, pour ne rien
dire de celles qu’il a rejeté.
A
5) Parmi les " péchés " commis de
manière plus diffuse, en général, revient celui de se réclamer d'un
prétendu " esprit du Concile Vatican II ", lequel n'aurait pas encore
été assimilé, surtout par l'Église institutionnelle.
Le cardinal Ratzinger a dit - si je me
rappelle bien - qu'il s'agit plutôt un " anti-esprit du Concile ". Et
cela se remarque déjà dans le fait que la demande de se référer à "
l'esprit du Concile " ne concerne pas tant, comme ce devrait être, l’Esprit
Saint qui a guidé et enseigné l'Église dans le Concile " en prenant du
bien de Jésus " (cf. Jn 16, 13) et en la conduisant encore plus profond
dans sa vérité, mais elle se réfère à une lecture des textes conciliaires
qui est dans la ligne, de fait, d'une ancienne hérésie ; celle précisément
qui attend " l'ère de l'Esprit " définitive, dans laquelle la
référence à l'incarnation concrète du Christ sera dépassée, comme aussi la
référence à son corps ecclésial concret, ou celle à ses dons
institutionnels concrets.
L'influence de cet (" anti ") esprit
du Concile se constate, à mon avis, dans l’attitude de fond que voici : les
problèmes de la vie ecclésiale sont affrontés comme si rien ne devait être
définitivement normatif. Et même si on admet que quelque chose doit être
normatif, on ne le perçoit et on ne le présente pas comme une richesse, mais
comme une limite fastidieuse. Par conséquent, la fermeté avec laquelle l'Église
veut s’en référer à son " depositum fidei " (dans le domaine
dogmatique et moral) est facilement considérée comme une volonté abusive de
restauration. En particulier :
- On tend à séparer l'Esprit Saint de ce qui
est " corps " : de la vie historique de Jésus, de l'institution
ecclésiastique, des sacrements, du Magistère et, surtout, du droit canonique,
le tout sur la base d'un préjugé généralisé selon lequel l'Esprit "
souffre " à chaque fois qu'il est contraint de " s'incarner ".
- On se sert de la terminologie théologique
traditionnelle (" peuple de Dieu ", " Règne de Dieu "...)
mais en changeant le sens des mots, en s’inspirant plus de l'idéalisme que de
la Révélation.
- Parfois, on considère valable par principe
toute forme d'expérimentation qui tend à inculturer et à indigéniser l'Évangile,
toute " théologie " nouvelle. Nous sommes inclinés à parler d'inculturation,
mais nous devrions employer la même emphase, en parallèle, quand il s’agit d’évangéliser
la culture, parce que les deux réalités sont absolument indissociables.
- Ne manquent pas non plus ceux qui cherchent
une solution au problème œcuménique sur la base d'une déconfessionalisation
progressive (c'est-à-dire en considérant les diverses " confessions
chrétiennes " comme des formes légitimes de pluralisme) ; on cherche
également à ouvrir le chemin à un œcuménisme entre les religions, à un
" souhaitable " retour au théocentrisme, en réduisant par diverses
précautions les caractéristiques universelles du christianisme et l'unique
centralité salvifique du Christ.
- Parfois, c’est l'histoire de l'Église qui
n'est plus tellement considérée comme un dépôt de sainteté (de vie et de
doctrine) dans lequel puiser joyeusement, à pleines mains, mais comme un
dépôt de problématiques pesantes qu'il faut expliquer et supporter.
- On rencontre souvent une attitude qui tend
à éroder ou à diminuer (en les considérant opinables ou non définitives)
certaines doctrines, par ailleurs très claires, comme par exemple celle sur la
différence essentielle entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun,
celle sur l’impossibilité de l'ordination des femmes, celle sur le caractère
définitif des prises de position sur l’éthique sexuelle, etc. Parfois le
Magistère du Souverain Pontife est considéré d’avance avec suspicion, et il
est plus l’objet d'une exégèse attentive que d'une transmission cordiale et
fidèle. Il en va de même pour beaucoup de documents du Saint-Siège, sur
lesquels on étend parfois le voile de l'oubli et de l'indifférence, comme s'ils
n'existaient pas.
- Les affaissements et les hésitations dans
le domaine de l'orthodoxie sont considérés comme moins graves que les
affaissements dans la morale, voir même, on les considère avec une sympathie
cachée. De toute façon ils apparaissent comme " intéressants ",
" ouverts " et signes de liberté intellectuelle.
- Le relativisme sur la vérité ne manque pas
d’un certain nombre de prosélytes ; on le propage comme un devoir qu'imposerait
la charité. En ce sens, certaines expressions apparemment " charitables
" et lourdes de sagesse deviennent habituelles : " chacun cherche la
vérité ", " chacun ne peut voir la vérité que d'un point de vue
particulier ", etc. On ne réalise pas que des expressions comme celles-ci
finissent par engendrer un scepticisme pratique et universel. Or le pasteur a
une responsabilité catéchistique remarquable, y compris par sa façon courante
de parler.
- Le devoir de la " présence chrétienne
" est étendu à tout le domaine de l'expérience, et la présence dans le
social en est une part importante. L'évangélisation de la vérité, avec toute
la lutte qu'elle exige inévitablement, est facilement cachée derrière l'évangélisation
de la charité " pratique ", que le monde reconnaît plus facilement
et qu’il accepte, mais qu'il phagocite également, étant donné ses immenses
besoins.
6) En résumé, on tend à séparer l'Esprit
Saint des événements historiques de Jésus de Nazareth, de la vérité et du
salut qu'Il est en sa personne. Et plus encore, on tend à le séparer de toutes
les dimensions concrètes et existentielles de l'Église.
Dans le meilleur des cas on considère que
seule est acceptable une Église qui, sans aucun lien, se laisse façonner
continuellement par l'Esprit Saint, avec une référence au Christ la plus
idéale possible.
L'Esprit, en somme, devrait libérer l'Église
du scandale de " l'incarnation particulière " : le dogme du "
Dieu qui s'est fait cet homme Jésus " tend à s'estomper - en
récupérant de nombreuses subtilités hérétiques anciennes - dans le dogme du
" Dieu qui s’est fait chaque homme ", ou celui de " l'homme
incarnation de Dieu ".
Évidemment, aucun d'entre nous ne serait
disposé à reconnaître comme siennes toutes les positions dont je viens de
faire la liste, mais l'acceptation, même voilée, de l'une ou l'autre d'entre
elles, donne une orientation et un goût même aux autres enseignements
formellement irréprochables.
B
7) La très grande majorité des clercs, en
réalité et grâce à Dieu, n'est pas impliquée dans les problématiques que
je viens de décrire, mais elles constituent une sorte de pseudo-dépôt, auquel
il est facile de puiser dans les moments de difficultés, ou dans les moments de
superficialité.
Au plan pratique il y a un autre affaissement
macroscopique qui fait son chemin, et qui par certains aspects, se rattache aux
doctrines auxquelles j'ai fait allusion. Et même, il me semble que ce que je
présenterai maintenant est comme le bassin collecteur dans lequel peuvent se
verser et être reçus également d’autres éléments plus "
intellectuels ".
Il s'agit d'une version mise à jour du
vieux pélagianisme.
On sait que dans la vision pélagienne l'homme
était considéré comme naturellement bon et capable de se sauver par lui-même,
même si la grâce de Dieu et, surtout, l'illumination du Christ, étaient des
instruments très utiles. Quoi qu'il en soit, c'était une vision qui exigeait
de l'homme un grand engagement moral et une ascèse non négligeable.
Que s'est-il passé ? Certains, de fait,
emploient leurs énergies dans une annonce, et par suite dans une prédication,
dans une catéchèse, dans une vision globale du christianisme, qui sont
substantiellement pélagiennes, en ce qu’elles réduisent le Christ à "
un bon exemple ". Il suffit de faire attention à la prédication des
confrères, même vertueux et orthodoxes, lors des Baptême, des mariages, des
premières communions, etc., mais aussi lors de l'homélie dominicale habituelle.
Presque toute l'annonce concerne les engagements que prend le chrétien ou qu'il
devrait prendre ; on ne parle presque exclusivement que de ce que l'homme
devrait faire. On en arrive ainsi, sans s'en apercevoir, à des formulations
qui, à bien y réfléchir, sous l'aspect matériel, seraient en soi
hérétiques, en tant qu'elles manquent de référence à " l'ex opere
operato ", au " caractère " et à la " grâce ".
8) De plus, il n'est pas rare que nous
négligions l'expérience mystique que peut faire tout chrétien, parce que nous
la confondons avec les phénomènes mystiques extraordinaires, et par
conséquent, nous n'encourageons pas les croyant à aller vers les profondeurs
mystiques de leur être.
Il n'y a pas d'erreur nouvelle, même si la
forme actuelle du pélagianisme est comme pulvérisée dans l'air que nous
respirons. À ce titre, nous risquons de tout réduire à de vagues recettes
psychologiques et " de bons sentiments ".
Voici quelle est la typologie actuelle du
pélagianisme, qui pourrait polluer également notre prédication, nos
communautés et nos associations, nos paroisses, nos diocèses, et priver de son
ressort la nouvelle évangélisation :
D'un côté, peu de renvois à la richesse
sans fin des dons chrétiens, peu de description du projet de Dieu, lequel est
déjà réalisé en substance ; et de l'autre côté, très peu de renvois à la
véritable ascèse et à la vraie moralité.
En échange, le nouveau pélagianisme offre
beaucoup d'analyses et de recettes psychologiques, et de très nombreux appels
aux bons sentiments.
L'éventuelle présence de tant " d’œuvres
", de " groupes ", de " célébrations ", de "
rencontres ", ne change pas grand chose, étant donné que l'annonce
transmise, en définitive, tend toujours aux conclusions dont nous parlions. L'évangélisation
en ressort exténuée, parce qu’elle ne peut plus s’appuyer sur sa force
originaire : la beauté et le caractère unique de l'événement de l'Incarnation
dans lequel nous avons été saisis, et la persuasion d'une Vie à laquelle on
ne peut répondre que par toute sa vie.
Qu'est-ce que l'Église, que devrait-elle
être, sinon la vie entière des chrétiens, vie qui adhère à la Vie entière
du Christ sous la conduite personnelle de l'Esprit Saint ?
9) Chers amis, ce splendide exemple sacerdotal
qu'est Saint Jean-Marie Vianney disait qu'à un curé excellent correspond une
bonne communauté, à un bon curé une assez bonne communauté, à un assez bon
curé une mauvaise communauté. Voici pourquoi, en fonction de l'évangélisation
pour laquelle nous sommes constitués prêtre, j'ai voulu mener cet examen de
conscience. Le sacerdoce dans lequel nous sommes constitués existe en fonction
du ministère, ce pourquoi notre conversion personnelle doit se refléter dans
les exigences pastorales. Nous ne serons saints que si nous sommes pasteurs,
quel que soit le lieu dans lequel le Seigneur nous a appelés, aussi bien dans
une paroisse que parmi les jeunes ou dans une chaire ou dans une Curie ou
ailleurs. N'importe où, mais avec le cœur et le style des pasteurs.
Nous convertir pour convertir ! Et nous
convertir en tant que pasteurs authentiques.
L'homme nouveau à qui le pasteur suprême
confie le soin du troupeau est appelé à vivre de façon particulière et
spécifique la charité pastorale.
On a beaucoup parlé et écrit de cette
dernière, y compris récemment, avec le risque habituel de rhétorique qui,
comme cela arrive, tend à transformer une formule théologiquement correcte et
significative en un lieu commun au sens plutôt vague.
Pourtant la physionomie de la charité
pastorale est décrite par le Nouveau Testament avec des traits précis et bien
marqués, et c'est elle qui nous contraint à une conversion constante.
Le mercenaire fuit et abandonne les brebis
quand il voit venir le loup, et celui-ci les enlève et les disperse (cf. Jn 10,
12). Le mercenaire est peureux et sa vie est dominée par la crainte et les
calculs de son avantage propre. Ne jamais dire les choses telles qu'elles sont
vraiment, si l'on n'est pas disposé à en subir les conséquences : la vérité
suscite la haine de qui n'est pas de son côté !
On réclame du bon Pasteur cette marque
définitive qui est le courage. Nous devons avoir du courage. Le courage de nous
regarder de l'intérieur, le courage de nous confronter avec la vérité de
notre être, de notre agir sacerdotal, et le courage pastoral d'affronter n'importe
quelle contradiction et incompréhension de la part du monde pour le vrai amour
des âmes. Nous devrions pouvoir dire en vérité comme Saint Jean Bosco :
" da mihi animas, cetera tolle ! "
Cette attitude du coeur ne s'improvise pas, et
elle ne résiste pas longtemps si on ne la préserve pas des agents de
corruption, de la dégradation qu'apporte l'habitude, du fait d'être à l'écoute
du monde au lieu de Dieu, d'être a priori du côté des majorités plutôt que
de la vérité, et de la dérive de la " bureaucratie " pastorale.
Cette attitude du cœur est suscitée par l'admiration
de la majesté de Dieu, par l'amour pour les âmes vues à travers les plaies du
Sauveur crucifié.
C'est alors qu'on s'aperçoit mieux de nos
manquements, de nos fragilités face aux exigences de la charité pastorale.
L'Esprit Saint se sert également de cela pour nous pousser à la conversion
personnelle et nous rendre ainsi plus crédibles pour être des instruments de
Dieu pour la conversion de nos frères.
Nous savons que saint Antoine l'abbé pleurait
souvent, en considérant ses manquements. Et saint Athanase écrit à cause de
cela : " le visage de saint Antoine avait une grâce surprenante... il ne
se troublait jamais, tant son âme était pacifiée ". " Un visage
lavé par les larmes - dit saint Ephrem - est d'une beauté qui ne passe pas
".
Il est bien de se rappeler cet aspect
consolant de la Pénitence chrétienne, de la conversion.
Le jubilé, selon la Sainte Écriture,
comportait également la remise des dettes.
Implorons donc le Dieu de miséricorde pour
qu'il nous remette les dettes que nous avons contractées au cours de notre vie
et dans l'exercice du ministère sacré.
Considérons le chemin, qu'il soit long, moyen
ou bref, que nous avons parcouru jusque-ici, et durant lequel notre vie s’est
confirmée, approfondie et consolidée. Considérons-le, pour prendre une
conscience plus claire de l'action aimante de Dieu dans notre vie. C’est dans
cette perspective, chers frères dans le sacerdoce, que je désire vous inviter
à vous unir à moi dans l'action de grâce pour le don de la vocation et du
sacerdoce, exprimé à travers la ferme volonté de nous laisser convertir.
Rappelons-nous de cela : nous ferons beaucoup
plus avec ce que nous sommes réellement, qu'avec ce que nous ferons. Et même
quand nous ferons, notre voix aura une portée bien différente, et de même
notre conviction, quand elles jailliront d'une âme qui demeure constamment en
Dieu.
Vivons donc le sacerdoce avec la conviction
que le premier instrument de celui-ci pour le ministère sera toujours notre vie
intérieure, c'est-à-dire l'état dans lequel nous nous trouverons devant le
Seigneur, plein de grâce et de vérité, en l'intime de notre âme !
Merci !
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