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CHEMIN DE CROIX EN COMPAGNIE DES SAINTS
(pour le Jubilé des
Prêtres)
Texte du P. André Marie Sicari o.c.d.
Présentation
C’est bien volontiers que je présente ce texte du « Chemin de Croix
en compagnie des Saints », pour le recommander à la piété et à la
prière des prêtres et de tous ceux qui désirent porter la Croix avec Jésus,
guidés et réconfortés par le témoignage de tant de saints.
Léon Bloy écrivait qu’il n’y avait qu’une seule tristesse en cette
vie : celle de ne pas être des saints. C’est très probablement pour ce
motif que nous nous sentons attirés et fascinés par ceux qui ont obtenu le
bonheur en parcourant le chemin de la sainteté.
Avec le Christ – le seul Saint – et en compagnie de ceux qui dans leur
vie sont devenus d’authentiques disciples du Christ, parcourons, nous aussi,
le chemin de la Croix, chemin ardu mais heureux, pour parvenir avec Lui à la
gloire de la résurrection.
Du Vatican, Jeudi Saint 2000.
Darío Card. Castrillón Hoyos
Préfet de la Congrégation pour le Clergé
Prière d’introduction
Seigneur Jésus, aujourd’hui c’est à nous de t’accompagner
au long du Chemin de Croix, nous tes prêtres, les serviteurs que tu t’es
choisi pour continuer à construire et guider ton Église.
Tu as voulu te servir de notre personne pour rendre présent
ta Personne à la communauté des croyants.
Chaque jour tu nous impliques dans le mystère de ta Passion
et de ta Résurrection.
Chaque jour tu nous confies ta Parole et ta Miséricorde pour
les semer dans le monde.
Chaque jour résonne dans notre coeur et dans notre âme ton
invitation douce et sévère : " Qui veut venir derrière
moi,¼ qu’il prenne sa Croix et me suive ! "
En commençant ce chemin de Croix, nous écoutons l’avertissement
que tu adressas à l’apôtre Thomas : " Je suis la voie ! "
nous savons qu’il nous faut parcourir un chemin que tu es toi-même ;
une voie douloureuse creusée dans ton corps même.
Nous entendons aussi la voix de ton Apôtre Paul qui dit :
" Je complète en ma chair ce qui manque à la passion du Christ¼
" et nous comprenons que ce qui te manque, maintenant, c’est
notre chair notre existence qui t’appartient déjà, mais qui ne s’est pas
encore entièrement offerte et qui recule, surtout quand elle a peur de souffrir.
Nous offrons chaque jour ton Corps sacrifié et ton Sang
répandu, mais nous sommes toujours tentés de nous soustraire quand nous devons
être, avec toi, des grains de blé moulus ou des grains de raisin pressés.
C’est pourquoi, Seigneur, pour apprendre à t’accompagner
vraiment dans ce chemin douloureux et glorieux, nous demanderons l’aide de tes
prêtres saints.
Fait que les mystères d’amour et de douleur de ta passion
se gravent en nous, tes ministres, comme ils se sont gravés, au vif, dans leur
corps et dans leur âme.
1 ère station
Jésus est condamné à mort
J’ai pensé et j’ai souvent dit, moi ton prêtre, que tu as été condamné
injustement.
Judas t’a trahi, en proie à l’ingratitude, à l’avarice
et au Mauvais.
Les Prêtres et le Sanhédrin t’ont refusé parce qu’ils
étaient aveuglés devant l’inattendu de ta splendeur divine.
Les soldats t’ont flagellé et se sont moqués de toi,
parce qu’ils étaient inconscients et abrutis.
Pilate t’a donné aux mains des bourreaux par peur et
scepticisme.
Et la foule criait : " Crucifie-le ! "
parce qu’elle y était incitée, oubliant que " tu étais passé
parmi eux en faisant du bien. "
Condamné injustement, innocent condamné.
Mais maintenant je pense, Seigneur, avoir négligé la
vérité la plus profonde et la plus bouleversante.
Tu as été condamné justement, parce que tu as
vraiment voulu prendre sur toi le poids horrible de tous nos péchés, en
assumer la responsabilité devant Dieu, notre Créateur et Père.
Encore plus : pour nous et à notre place, tu as voulu " te
faire péché pour nous ", et tu es devenu – face au monde – " comme
quelqu’un devant qui on se voile la face de honte ".
" Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du
monde¼ " tu les enlèves parce que tu continues à les
prendre sur toi et à les expier un par un.
Et chaque jour de notre histoire est pour toi un Vendredi
saint.
Je pense à ton prêtre, S. Léopold Mandic, renfermé
pendant des années et des années en son confessionnal, submergé par les
péchés que les pénitents lui reversaient sur le dos. Tourné en dérision par
certains parce qu’il les rendait tous innocents, en les acquittant avec une
largesse miséricordieuse, pour passer ensuite de longues nuits en expiation, en
tremblant de la peur du jugement de Dieu. Il avait en effet congédié les
pécheurs les plus fragiles en s’offrant à leur place : " C’est
moi qui ferai pénitence pour vous, c’est moi qui prierai¼ "
Et, riche de miséricorde pour tous, il acceptait de trembler
devant la justice de Dieu.
II STATION
Jésus est chargé de la Croix
Nous sommes restés presque seuls au monde – nous, tes prêtres – à dire
que la souffrance peut racheter, que la douleur peut se remplir de sens et
devenir salvifique.
Mais nous le disons timidement, comme si nous devions nous
faire pardonner ce langage étrange et difficile.
Il y a tellement de douleur dans le monde ! Tant de
peines quotidiennes, et nombreux sont ceux sur qui pèse la croix, sans qu’ils
puissent l’éviter.
Et nous devrions les inviter à la porter en l’embrassant,
comme tu le fais pendant que le bois te creuse les épaules et s’imbibe de ton
sang !
" Je te salue, ô Croix désirée depuis si
longtemps ! " disait ton disciple André. L’apôtre Paul
aussi annonçait qu’il était joyeusement " crucifié avec toi "
et qu’il ne voulait connaître que " la sagesse de la Croix. "
Un de tes poètes a dit : " Jésus prend la
Croix, comme nous prenons l’Eucharistie. "
C’est nous, tes prêtres, qui tenons chaque jour entre les
mains ton corps sacrifié, qui le présentons à l’adoration, et qui l’offrons
en nourriture.
Tu ne nous demandes pas d’être plus forts dans la
patience, mais plus heureux dans la manière de transsubstantier nos petites
souffrances en ta souffrance infinie, et d’en faire une nourriture pour l’Église.
S. Jean de la Croix – qui composa les plus beaux poèmes d’amour
mystique dans une prison sombre et pleine de tourments – enseignait : " Contente-toi
du Christ crucifié. Souffre avec lui et repose-toi avec Lui " et
il sut se serrer tellement à toi que, sur son lit de mort, il s’émouvait en
regardant son propre corps malade, en considérant ses plaies " dévotement "
parce qu’elles ressemblaient aux tiennes.
Accorde-nous, Seigneur, d’adorer nos petites croix –
surtout celles qui sont inhérentes à notre ministère – comme des fragments
de ta Croix glorieuse.
III STATION
Jésus tombe sous la Croix pour la première fois
Toi, ô Seigneur, " tu tombes pour la première fois " :
par trois fois, tu t’abattras au sol et tu te relèveras difficilement avant d’arriver
sur le Calvaire.
Ton épuisement, je l’ai souvent montré aux fidèles, pour
qu’ils en prennent exemple.
" Jésus aussi est tombé " –
disais-je - même le Fils de Dieu a expérimenté la faiblesse qui fracasse
nos pauvres forces ! ". Mais je le disais comme si, de ta
part, nous étions en droit d’attendre une énergie plus indomptée.
Et j’ai oublié que tes chutes furent les derniers pas,
décisifs, de ton Incarnation.
Toi, pour nous, tu es descendu du ciel : tu es descendu
dans une pauvre grotte à Bethléem ; tu es descendu au milieu d’une
foule de pécheurs et de malades.
Tu es descendu¼ , mais cela n’aurait pas suffi, sans ces
derniers pas d’obéissance qui te rapprochent du coeur de la terre, de ton
sépulcre neuf.
Ainsi toi, en tombant, tu commences à adhérer au sol de
tout ton corps.
Tu embrasses la terre comme le fait le missionnaire qui
arrive dans le pays étranger qui devient sa patrie.
Tu te prosternes au sol et tu l’embrasses comme nous les
prêtres nous l’avons fait au jour de notre ordination.
Je me souviens des paroles que dit à son fils la mère de
Saint Jean Bosco, le jour de sa première Messe solennelle (et c’était la
fête du Corpus Domini !) : " Tu es prêtre :
tu dis la Messe, tu es donc plus près de Jésus-Christ. Rappelle-toi, cependant,
que commencer à dire la Messe veut dire commencer à souffrir. "
On commence inévitablement à souffrir, parce qu’il faut
porter le Corps et la Parole de Dieu à tous les hommes, et le chemin est
inégal et souvent accidenté.
Mais toi, Seigneur, accorde-nous de ne tomber que sur ton
chemin.
IV STATION
Jésus rencontre sa Mère
Le long du chemin, Seigneur, tu as certainement rencontré ta Mère.
Cela faisait plus de trente ans qu’elle attendait le jour
annoncé où " une épée lui aurait transpercé l’âme ".
Elle t’accompagnait ainsi au Calvaire, et le centurion avait déjà en main la
lance qui aurait blessé vos coeurs.
La tradition a mis dans la bouche de la Vierge la plainte du
prophète : " O vous qui passez le long du chemin,
arrêtez-vous et regardez s’il y a une douleur semblable à ma douleur¼
"
Mais nous nous sommes tous arrêtés sur le seuil du mystère,
ne prenant garde qu’à la douleur provoquée par les insultes et les blessures.
Nous n’avons pas considéré la vraie et bienheureuse
douleur de ta Vierge Mère, silencieuse, devant le dialogue que tu entretenais
avec ton Père, avant qu’il t’abandonnât.
Certainement Marie se rappelait les paroles de l’ange :
" tu enfanteras un Fils¼ , · il sera grand¼ et son royaume n’aura
pas de fin¼ "
C’est ce qu’on lui avait promis, et voilà que par contre
le Père " se défaisait de son Fils par amour du
monde " : " il ne l’épargnait
pas ! "
Et à elle, on demandait encore de consentir, de répéter le
Fiat, d’abandonner son Fils à la mort pour recevoir un disciple en
échange ¼
Mais comment aurait-elle pu ne pas consentir, si elle était
appelée – elle la première – à considérer " le prix du
rachat " ? Pas seulement notre rachat de fils
pécheurs, mais plus encore : son propre rachat de Femme Immaculée,
rachetée d’avance par le sacrifice de son Fils.
Marie accompagnait Jésus sur le mont, là où elle devait
comprendre, dans un frisson mystérieux, qu’elle était, elle la première, " Fille
de son Fils ".
Aux pieds de la Croix, en se voyant depuis toujours immergée
dans une mer de grâce, elle devint pour nous Mère de miséricorde.
En cette station, nous n’apprenons que de sa part : la
Toute Sainte.
V STATION
Jésus est aidé par le Cyrénéen
Un homme, passant par hasard en revenant des champs, fut obligé de porter ta
Croix pour te donner un peu de soulagement. Nous ne savons rien de lui, mais
nous savons que ses fils, Alexandre et Rufus, devinrent chrétiens. Et il est
émouvant de penser que ce fut peut-être l’implication soudaine et
miséricordieuse de leur père, dans ce chemin de passion, qui les engendra dans
le Christ.
Je repense à beaucoup de méditations décolorées,
préoccupées de demander aux chrétiens de bien vouloir porter eux aussi, " un
peu de Croix ", avec Jésus.
En vérité, tu étais épuisé, Seigneur, et il aurait été
logique de te traîner tant bien que mal derrière le Cyrénéen qui t’enlevait
la croix du dos.
Pourtant l’évangéliste observe qu’ " ils
lui mirent la Croix sur le dos, pour la porter derrière Jésus, et le suivait
une grande multitude de peuple. "
En portant ta Croix, le Cyrénéen apprit à te suivre et,
avec toi, il devint un guide pour le peuple.
Nous les prêtres, nous ne devons pas porter seulement
nos croix quotidiennes, nous devons porter vraiment la tienne, pour pouvoir
demander à notre peuple de nous suivre. Nous les prêtres, nous ne devons pas
porter seulement nos croix quotidiennes, nous devons porter vraiment la tienne,
pour pouvoir demander à notre peuple de nous suivre.
Le Saint Curé d’Ars tenta plusieurs fois de s’enfuir de
sa paroisse : non qu’il ne voulût pas souffrir, mais saisi par l’idée
qu’il était indigne de te représenter : trop misérable pour être Ton
image miséricordieuse. Et toujours – par toi et par le peuple – il était
jalousement ramené à ce confessionnal où l’attendaient des foules de
pèlerins. Alors il s’excusait en disant humblement : " J’ai
fait l’enfant ! " et il recommençait à porter avec toi la
Croix, se consolant en disant : " Qu’en serait-il, autrement,
de tant de pauvres pécheurs ? " Le Saint Curé d’Ars tenta
plusieurs fois de s’enfuir de sa paroisse : non qu’il ne voulût pas
souffrir, mais saisi par l’idée qu’il était indigne de te représenter :
trop misérable pour être Ton image miséricordieuse. Et toujours – par toi
et par le peuple – il était jalousement ramené à ce confessionnal où l’attendaient
des foules de pèlerins. Alors il s’excusait en disant humblement : " J’ai
fait l’enfant ! " et il recommençait à porter avec toi la
Croix, se consolant en disant : " Qu’en serait-il, autrement,
de tant de pauvres pécheurs ? "
VI STATION
Véronique essuie le visage de Jésus
C’est l’unique épisode inventé par la piété populaire pour donner à
tous et à chacun une place dans le chemin de croix : la place d’amour et
de tendresse qui revient à l’Épouse.
Entre Véronique et Jésus – entre nous et le Crucifié –
un voile : un voile pour essuyer le visage tourmenté de l’Époux, pour
lui rendre forme et beauté.
Véronique représente et décrit la destinée féminine et
sponsale de toute l’humanité ; la nature intime de l’Église née du
côté du Christ et irrévocablement unie à Lui ; la vocation et la
mission pour lesquelles est choisie, ici-bas, chaque âme chrétienne.
Véronique est la femme du Cantique des Cantiques,
celle dont la passion d’amour est devenue com-passion, une vraie
souffrance à côté de l’Aimé.
Il est Véronique, celui qui garde en soi l’image de l’Aimé,
pour savoir toujours le retrouver.
Nos communautés chrétiennes sont Véronique, quand elles
cherchent dans la foule le visage de l’Aimé, qu’elles le découvrent dans
les visages les plus humiliés et qu’elles s’attardent à les nettoyer avec
une douceur infinie.
Véronique, ce sont aussi tes saints prêtres, chaque fois qu’ils
s’attendrissent en rencontrant ton visage défiguré, et qu’ils l’honorent
avec une charité inépuisable et une diligence géniale.
On a souvent vu S. Camille de Lellis s’agenouiller à
côté du lit des malades, écrasé par la certitude d’être devant " son
aimable Seigneur Jésus-Christ ", et parfois il confondait, au
point de se mettre à leur raconter ses péchés, convaincu de les confier
directement au Crucifié. Et son biographe ajoute : " quand il
prenait dans les bras l’un d’entre eux, pour lui changer les draps, il le
faisait avec tellement d’affection et de diligence qu’il semblait manier la
personne même de Jésus. "
Mais ce furent ce " regard " et cette
" tendresse " qui lui permirent de renouveler, de fond en
comble, l’assistance médicale de son temps.
VII STATION
Jésus tombe pour la deuxième fois
À mi-chemin, Jésus, tu tombes encore, comme si le chemin s’ouvrait et s’éboulait
sur toi des deux côtés.
Et c’est une chute encore plus humiliante, parce que la
Croix est sur les épaules du Cyrénéen. Ils pensaient que tu aurais pu
résister¼
Mais tu tombes parce que tu as sur le dos le poids
incommensurable de la misère humaine, et c’est une charge invisible pour les
yeux.
Tu tombes parce que tu es un Créateur qui s’est fait
créature, et les créatures t’ont pris au lacet comme une proie.
Tu tombes parce que ta place est celle de l’esclave battu
jusqu’au sang et abandonné pour gémir inutilement sur le côté.
Tu tombes parce que tu es devenu semblable à une bête de
somme, qui s’abat à terre, et dont la charge s’écrase sur le dos.
Et pendant que tu tombes, tu nous accordes de ne pas
distraire notre regard de la vision de ton pauvre corps abattu ; aide-nous
à ne pas détourner le regard de ton visage contusionné au milieu des cailloux.
Seigneur, fais que nous acceptions volontiers de tomber,
mais à côté de toi, toutes les fois que tu voudras nous relever renouvelés.
Ton prêtre, Saint Joseph Benoît Cottolengo, vécut de
longues années de son sacerdoce en parcourant une voie riche d’aises et d’honneurs,
jusqu’à ce que tu le fisses " tomber " devant le
grabat sanglant d’une pauvre parturiente, à laquelle tous avaient refusé l’assistance¼
Il eut seulement le temps de donner l’extrême-onction à
la mère et le baptême à l’enfant, avant de les voir mourir. Mais il se
releva, saisi par la grâce. Il était devenu – comme ensuite il aimera se
dénommer – " le manoeuvre de la Divine Providence. "
VIII STATION
Les mères pleurent sur Jésus
Les mères pleurent sur le Fils de Marie, humilié et conduit à la mort, même
s’il est encore comme un bois vert.
Mais à l’inverse, c’est Jésus qui s’émeut pour elles :
il voudrait que les mères pleurassent plutôt sur elles-mêmes, pour avoir
engendré et allaité des enfants qui – sans Lui – seraient destinés à
brûler comme du bois sec, dans l’incendie d’un monde privé de
salut.
Jésus connaît la douleur des mères de chaque
époque : celles qui sont inconsolables devant la férocité d’Hérode
(un Hérode aux mille visages), qui leur arrache les enfants des bras, et
celles qui s’accusent de ne pas avoir su ou voulu les protéger.
Jésus connaît aussi les larmes des enfants, qui coulent de
génération en génération : les enfants auxquels leurs propres mères
ont refusé le sein ; les enfants reniés par leur père ; les enfants
privés de maison, de soins, de pain, de jeu ; les enfants vendus au
plaisir et au lucre.
Il connaît aussi la douleur sourde des rapports déçus :
les parents qui n’ont pas su devenir pères et mères ; et les enfants
qui n’ont pas su devenir des fils.
Ces souffrances, Seigneur, tu les connais parce que tu es
Fils : parce que – plus que toute autre peine – elles touchent le
mystère même de ta Personne.
Accordes-nous, à nous tes Prêtres, de ne savoir voir que
tes fils autour de nous.
Donne-nous le regard de ton S. Vincent de Paul, quand il
confiait encore à ses soeurs – déjà très surchargées de travail – l’ " Oeuvre
des enfants trouvés ", en expliquant avec enthousiasme : " Vous
serez comme la Sainte Vierge, parce que vous serez mères et vierge. Voyez-vous
ce que fait pour vous le Seigneur ? Depuis l’éternité, il a établi ce
temps pour vous inspirer le désir de prendre soin de ces petiots qu’il
considère comme siens : depuis l’éternité, il vous a choisies, mes
filles, pour les servir. Quel honneur pour vous, servir les fils de Dieu ! "
IX STATION
Jésus tombe pour la troisième fois
C’est la troisième fois que tu tombes, Seigneur, et, selon l’imagerie
traditionnelle, ils te contraignent à te relever à force de coups : comme
s’il te fallait un surplus de souffrance pour te donner la force de souffrir
encore.
Mais tu connais la vérité cachée.
Avant d’être élevé entre terre et ciel, avant de pouvoir
revenir " à la droite du Père ", tu dois, une
dernière fois, manifester ta donation complète à notre terre et à la
poussière dont nous sommes faits.
Tu tombes parce que tu veux pouvoir nous embrasser tous, en
nous recevant d’en bas entre tes bras, pendant que nous tombons.
Tu tombes pour la troisième fois, comme trois fois tu as
été tenté, par Satan, de te soustraire à ta vraie " incarnation. "
Tu tombes trois fois, comme le premier de tes apôtres est
tombé trois fois quand il t’a renié.
Tu tombes trois fois, parce que la troisième fois est
toujours définitive et, si tu te relèves, c’est parce que le Père est " plus
fort que tous " et qu’il te fera renaître aussi " après
trois jours " de ta chute mortelle.
Seigneur donne-nous de comprendre que certaines chutes ne
sont que présage de résurrection.
Ainsi en est-il de ton Bienheureux serviteur, Daniel Comboni :
il avait rêvé d’embrasser l’Afrique entière de façon missionnaire – et
au terme de sa vie, il se trouva fracassé par la calomnie et vit s’approcher
la destruction de toute son oeuvre.
Il mourut à cinquante ans, épuisé par les veillées et les
fatigues apostoliques, mais fidèle à ce qu’il avait promis au début à ses
très chers Africains : " Le plus heureux de mes jours, ce
sera celui où je pourrai donner ma vie pour vous. "
X STATION
Jésus est dépouillé de ses vêtements
Pendant que les soldats se répartissent tes vêtements et tirent au sort la
tunique indivisible, ton corps nu resplendit d’humiliation et de gloire.
L’arrêt sur cette dixième station, Seigneur, a toujours
été pour moi le plus difficile ; j’ai eu du mal aussi à parler aux
fidèles de ce point, et à les aider à te contempler.
Pas pour ta nudité douloureuse et tremblante, mais pour les
mystères que je devine et qui exigeraient une sensibilité mystique :
celle des innombrables Saintes et Saints qui t’ont adoré comme leur " Époux
Crucifié. "
À bien y penser, mon Jésus, dans tout le Chemin de Croix
se cache un drame nuptial : d’un côté il y a l’humanité perdue
qui te refuses comme Époux et te trahit, et de l’autre il y a ton Humanité
qui accepte le refus et la trahison et les transforme en communion sponsale.
Il en a été ainsi dans la dernière rencontre avec Judas
que tu as vraiment étreint et embrassé.
Il en a été ainsi quand ils t’ont revêtu de pourpre et
couronné, comme on couronne l’Époux au moment des noces.
Il en a été ainsi quand ils t’ont " présenté "
devant la foule des invités : " Voici l’homme ",
voilà l’élu, l’aimé !
Il en est ainsi maintenant que les serviteurs t’aident à
te déshabiller, et tu t’offres à l’Épouse en nudité joyeuse et innocente
(celle du nouvel Adam, qui n’a aucun motif de honte).
Il en sera ainsi sous peu, quand tu t’étendras sur le lit
de la Croix, pour un vrai mariage avec Dame Pauvreté.
C’est ainsi qu’aimait à te contempler ton saint Diacre
François d’Assise, qui raconta au monde ces noces sublimes, au point de
vouloir les renouveler lui-même dans l’Église, en aimant la pauvreté comme " sa
plus tendre épouse ".
XI STATION
Jésus est cloué à la Croix
Dans la prière que Jésus récitait sur la croix – dans le psaume qui
commence par " mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? "
– il y avait aussi ces paroles : " Ils ont creusé mes
mains et mes pieds / je peux compter tous mes os. " Mais
ensuite la prière continuait : " J’annoncerai ton Nom à
mes frères / je te louerai au milieu de l’assemblée. "
La Croix était donc la chaire que le Père t’assignait, ô
Jésus, pour nous révéler son nom, et pour que tu le loues en même temps que
nous, tes pauvres bourreaux.
Pardonne-moi, si maintenant je pense au ministère que tu m’as
confié et à l’annonce que tu me demandes chaque jour de répéter " à
mes frères. "
Mon obéissance t’est certes due, mais j’ai rarement
pensé à ton obéissance absolue : au fait que tu as été
irrémédiablement " fixé " à la croix.
Un ancien texte médiéval offrait aux moines " tes "
conseils : " Comme un crucifié ne peut mouvoir ses
membres selon son caprice, ni se retourner, mais doit adhérer immobile là où
il a été cloué, ainsi faut-il que tu adhères à ta croix et que tu renonces
à toi-même, sans permettre à ta volonté de suivre tes imaginations ou le
plaisir d’un instant, mais en l’appliquant entièrement là où ma volonté
t’a fixé. "
Accordes-nous, à nous aussi tes Ministres, de rester
joyeusement crucifiés – en pauvre et nue obéissance – au ministère que tu
nous as confié.
C’est ainsi que resta quotidiennement fixé à ta croix –
pendant plus de cinquante ans – le Bienheureux Padre Pio de Pietrelcina, en
portant dans son corps tes propres blessures.
Les stigmates montrèrent au monde le miracle du sacerdoce
chrétien : en rendant visible le " grand prix " du
sang caché en chaque sacrifice eucharistique, en chaque absolution
sacramentelle, en chaque intercession de grâce et en chaque conflit avec le
Mauvais ; le prix caché même dans la sujétion humble et constante à ton
Église.
XII STATION
Jésus meurt sur la Croix
Après avoir pardonné la méchanceté bornée des hommes, après avoir écouté
la première douce prière d’un bandit repenti (" Jésus,
souviens-toi de moi ! "), après avoir
crié " j’ai soif ! " – presque
un dernier testament pour nous – Jésus meurt.
Seigneur, les mystiques médiévaux disaient que nous
devrions méditer ta mort en croix " insatiabiliter ",
sans nous fatiguer jamais d’entrer dans les profondeurs du ton " trop
grand amour ".
Le disciple Jean – le seul des Douze qui t’ai vu mourir
– t’a observé au moment de la mort, et il a conservé pour nous un souvenir
précieux : " Jésus, après avoir baissé la tête, exhala l’esprit ".
Pour tout mourant, le dernier souffle s’échappe d’abord
des lèvres, et ensuite la tête s’abandonne sur la poitrine.
Toi, par contre, tu as d’abord baissé la tête et c’est
ensuite que " tu as donné l’Esprit " : ton
dernier souffle descendit ainsi sur la petite Église déjà réunie aux pieds
de la Croix.
Ce dernier souffle de mourant était comme l’haleine du
Créateur sur le premier homme ; il était comme l’Esprit envoyé à la
Vierge au moment de ton Incarnation, et il annonçait déjà ce souffle de vie
nouvelle que tu aurais répandu sur les disciples le soir de Pâques et au jour
de Pentecôte.
Je revois ton martyr S. Maximilien Kolbe, stationner épuisé
devant le tas de cadavres qu’il a été contraint de traîner, sur une
brouette, au four crématoire d’Auschwitz. Avant de s’éloigner, il murmure
dans un souffle : " Et Verbum caro factum est¼ Sainte Marie,
priez pour nous. "
Même sur l’échafaud d’un lager, ce dernier soupir d’un
martyr – une respiration de foi en toi et de charité pour les autres victimes
– fut une anticipation de la " victoire par la foi et l’amour ".
XIII STATION
Jésus est déposé dans le sein de sa Mère
Avant les derniers pas qui te mèneront au sépulcre, ô Jésus, repose en paix
un instant, entre les bras de Marie, comme un fils fatigué après une journée
trop longue.
C’était la " journée " que le
Père t’avait assignée – une bonne journée de travail – et lui aussi est
prêt à te reprendre avec Lui.
Comme Marie, le Père céleste aussi te réaccueille en Son
sein et il te murmure déjà : " Tu es mon Fils : aujourd’hui
je t’ai engendré ! "
La Vierge Mère retient ton corps mort silencieusement entre
ses bras, en foi, espérance et charité.
En elle nous voyons l’image et le modèle de l’Église
qui – en joie et souffrance – engendre continuellement les fils de Dieu et
attend leur résurrection.
À nous, tes ministres, accorde Seigneur d’avoir
" pitié " : pitié pour ton sacrifice éternel
que nous devons quotidiennement renouveler en te tenant entre les mains ; pitié
pour ceux que nous devons engendrer comme tes fils, en les accompagnant dans
la passion et en les préparant à la vie ressuscitée.
Le Bienheureux P. Titus Brandsma, au camp de Dachau, donna
son pauvre Chapelet, fait en cachette avec des petits bouts de cuivre et de
bois, à l’infirmière haïe et méprisée de tous les prisonniers qui devait
lui injecter l’acide phénique – à Dachau, le médecin du camp parlait
sarcastiquement de " l’injection de grâce ".
" Je ne sais pas prier ! " – ce
fut la réponse irritée de la femme. Il lui répondit avec douceur :
" Tu n’as pas besoin de dire tout le Je vous
salue Marie ; dit seulement : " Priez pour nous pécheurs ". "
Et elle ne réussit plus à oublier le visage du prêtre
âgé auquel elle avait donné la mort. Elle racontera ensuite : " Lui,
il avait de la compassion pour moi ! " Elle l’avait tué,
mais il l’avait engendrée à la grâce.
XIV STATION
Jésus est déposé dans le sépulcre
En Marie, l’Église t’a accueilli pour toujours entre ses bras et attend le
miracle.
Dans la tombe obscure, gît ton corps veillé par la Trinité :
et c’est dans le grand silence que survient le dialogue de la Résurrection.
Le coeur du Père a été blessé par ta prière, quand tu
lui as demandé " avec des cris forts et des larmes d’être
libéré de la mort ", et le Père – qui " t’exauce
toujours " – ne peut permettre " que son Saint voie
la corruption ".
Ainsi, dans la nuit du sépulcre, comme il l’a déjà fait
dans l’obscurité de la grotte de Bethléem, en puissance d’Esprit Saint, le
Père t’engendre de nouveau : " lumière de lumière, vrai
Dieu de vrai Dieu. "
Ni la grosse pierre scellée, ni les gardes députés pour
surveiller la tombe ne purent empêcher la transsubstantiation de ton cadavre en
corps ressuscité.
Depuis lors tous tes fidèles acceptent, dans le Baptême, d’être
" enterrés avec toi ", pour pouvoir renaître avec
toi.
Aide-nous, Seigneur, à ne pas craindre les sépulcres de
cette terre, et aide-nous à y descendre, certains de tomber dans les mains de
ton Père.
Ainsi le Bienheureux P. Damien de Veuster descendit dans la
léproserie de Molokai – considérée alors " le cimetière et l’enfer
des vivants " – et, dès sa première prédication, il embrassa
tous ces malheureux en disant simplement : " Nous lépreux. "
Et au premier malade qui lui dit : " Attention, Père, vous
pourriez attraper mon mal ", il répondit : " Mon
fils, si la maladie m’emporte le corps, Dieu m’en donnera un autre. "
Permets, Seigneur, que nous puissions rester devant ton
sépulcre en attente adorante, comme y resta Marie de Béthanie, la femme qui t’avait
d’avance donné " l’huile parfumée pour la sépulture "
et que tu choisie comme premier témoin de ta Résurrection.
FORMULE D’ENGAGEMENT
au terme du Chemin de Croix
Seigneur Jésus,
Nous t’avons accompagné dans le dur " Chemin de
la Croix ", avec foi, amour et espérance.
Nous avons compris combien il t’en a coûté de t’offrir
à nous comme Chemin pour nous faire revenir au Père ; combien il t’en
a coûté de tomber dans l’abîme pour t’interposer entre nous et l’enfer,
pour nous embrasser dans notre perdition et pour nous donner ta Vie elle-même.
Dans ton Souverain Sacerdoce nous avons aussi considéré notre
sacerdoce ministériel.
Dans ton Saint Sacrifice nous avons contemplé le
sacrifice que tu nous demandes d’offrir avec nos mains et avec notre
vie : l’Eucharistie totale que nous devons et voulons
présenter à ton Père.
Dans ton Obéissance jusqu’à la mort de la Croix, nous
avons aussi contemplé l’obéissance que nous avons promise à toi et
à ton Église.
Dans la passion de ton Amour absolu, nous avons enfin contemplé
l’offrande chaste de tout notre moi – dans le corps et dans l’âme –
parce qu’il est destiné à transmettre ton amour.
Fais que cette contemplation répétée devienne une action
humble et quotidienne, un service fidèle et indomptable.
En ce Chemin de Croix, le vif souvenir de la Sainte
Vierge des Douleurs – Mère aussi de notre sacerdoce – nous a accompagnés,
et l’exemple généreux de Saints Prêtres nous a aidés.
Par leur intercession, Seigneur, accordes-nous de savoir " donner
notre vie " pour notre troupeau, comme le bon pasteur qui ne fuit
jamais, mais qui garde toujours et protège ses brebis.
Donne-nous ton Saint Esprit qui nous rend saints, et
renouvelle en nous la conscience heureuse d’être " fils "
de ton Père céleste : fils en toi le Fils, envoyés dans le
monde " pour ramener tous les enfants de Dieu disparus. "
Amen.
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