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CONGRÉGATION POUR LE CULTE DIVIN
ET LA DISCIPLINE DES SACREMENTS

DIRECTOIRE
SUR LA PIÉTÉ POPULAIRE ET LA LITURGIE

PRINCIPES ET ORIENTATIONS

Cité du Vatican
Décembre 2001


PLAN

Abréviations et sigles
Extraits du "Message" de Sa Sainteté Jean-Paul II
Décret

***

INTRODUCTION (1-21)

Nature et structure (4)
Les destinataires (5)
La terminologie (6-10)
Quelques principes (11-13)
Le langage de la piété populaire (14-20)
Responsabilités et compétences (21)

PREMIÈRE PARTIE

CARACTÉRES PRINCIPAUX
DÉTERMINÉS PAR L’HISTOIRE, LE MAGISTÈRE, LA THÉOLOGIE
(22-92)

Chap. I. LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE À LA LUMIÈRE DE L’HISTOIRE (22-59)

La liturgie et la piété populaire au cours des siècles (22-46)
Les premiers siècles chrétiens
(23-27)
Le Moyen Âge
(28-33)
L’époque moderne
(34-43)
L’époque contemporaine
(44-46)
Liturgie et piété populaire: la problématique actuelle (47-59)
Les indications de l’histoire: les causes de déséquilibre
(48-49)
À la lumière de la Constitution liturgique
(50-58)
L’importance de la formation
(59)

Chap. II. LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE DANS LE MAGISTÈRE DE L’ÉGLISE (60-75)

Les valeurs de la piété populaire (61-64)
Quelques dangers qui peuvent faire dévier la piété populaire (65-66)
Le sujet de la piété populaire (67-69)
Les pieux exercices (70-72)
Liturgie et pieux exercices (73-74)
Critères généraux pour le renouveau des pieux exercices (75)

Chap. III. PRINCIPES THÉOLOGIQUES EN VUE DE L’ÉVALUATION ET DU RENOUVEAU DE LA PIÉTÉ POPULAIRE (76-92)

La vie cultuelle: la communion avec le Père, par le Christ dans l’Esprit Saint (76-80)
L’Église, communauté cultuelle (81-84)
Sacerdoce commun et piété populaire (85-86)
Parole de Dieu et piété populaire (87-89)
Piété populaire et révélations privées (90)
Inculturation et piété populaire (91-92)

DEUXIÈME PARTIE

ORIENTATIONS

EN VUE DE L’HARMONISATION DE LA PIÉTÉ POPULAIRE AVEC LA LITURGIE (93-287)

Avant-propos (93)

Chap. IV. ANNÉE LITURGIQUE ET PIÉTÉ POPULAIRE (94-182)

Le dimanche (95)
Le temps de l’Avent
La Couronne de l’Avent
(98)
Les Processions de l’Avent
(99)
Les "Quatre-Temps d’hiver"
(100)
La Vierge Marie dans le temps de l’Avent
(101-102)
La Neuvaine de Noël
(103)
La Crèche
(104)
La piété populaire et l’esprit de l’Avent
(105)
Le temps de Noël (106-123)
La Nuit de Noël
(109-111)
La fête de la Sainte Famille
(112)
La fête des Saints Innocents
(113)
Le 31 décembre
(114)
La solennité de la sainte Mère de Dieu
(115-117)
La solennité de l’Épiphanie du Seigneur
(118)
La fête du Baptême du Seigneur
(119)
La fête de la Présentation du Seigneur
(120-123)
Le temps du Carême (124-137)
La vénération de Jésus crucifié
(127-129)
La lecture de la Passion du Seigneur
(130)
La Via Crucis
(131-134)
La Via Matris
(136-137)
La Semaine Sainte (138-139)
Le dimanche des Rameaux
Les palmes et les rameaux d’olivier ou d’autres arbres
(139)
Le Triduum pascal (140-151)
Le Jeudi Saint
La visite au reposoir
(141)
Le Vendredi Saint

La procession du Vendredi Saint
(142-143)
La représentation de la Passion du Christ
(144)
L’évocation de la Vierge des Douleurs
(145)
Le Samedi Saint
"L’Heure de la Mère"
(147)
Le Dimanche de Pâques
La rencontre de Jésus Ressuscité avec sa Mère
(149)
La bénédiction de la table familiale
(150)
Le salut pascal à la Mère du Ressuscité
(151)
Le temps pascal (152-156)
La bénédiction annuelle des familles dans leurs maisons
(152)
La "Via Lucis"
(153)
La dévotion à la divine miséricorde
(154)
la neuvaine de la Pentecôte
(155)
le dimanche de la Pentecôte
(156)
Le temps ordinaire (157-182)
La solennité de la Très Sainte Trinité
(157-159)
La solennité du Corps et du Sang du Seigneur (la Fête-Dieu)
(160-163)
L’adoration du Saint-Sacrement
(164-165)
Le Sacré-Cœur de Jésus-Christ
(166-173)
Le Cœur Immaculé de Marie
(174)
Le Très Précieux Sang de Jésus-Christ
(175-179)
La solennité de l’Assomption
(180-181)
La Semaine de prières pour l’unité des chrétiens
(182)

Chap. V. LA VÉNÉRATION ENVERS LA SAINTE MÈRE DU SEIGNEUR (183-207)

Quelques principes
Les temps des pieux exercices mariaux (187-189)
La célébration de la fête
(187)
Le samedi
(188)
Triduums, septénaires, neuvaines
(189)
Les "mois de Marie"
(190-191)
Quelques pieux exercices recommandés par le Magistère (192-207)
La méditation de la Parole de Dieu
(193-194)
L’Angelus
(195)
Le "Regina cæli"
(196)
Le Rosaire
(197-202)
Les Litanies de la Sainte Vierge
(203)
La consécration à la Vierge Marie
(204)
Le scapulaire du Carmel et les autres scapulaires
(205)
Les médailles de la Vierge Marie
(206)
L’hymne "Akathistos" (207)

Chap. VI. LA VÉNÉRATION DES SAINTS ET DES BIENHEUREUX (208-247)

Quelques principes (208-212)
Les Saints Anges (213-217)
Saint Joseph (218-223)
Saint Jean Baptiste (224-225)
Le culte des Saints et des Bienheureux (226-247)
La célébration des Saints
(227-229)
Le jour de la fête
(230-233)
Au cours de la célébration de l’Eucharistie
(234)
Dans les Litanies des Saints
(235)
Les reliques des Saints
(236-237)
Les saintes images
(238-244)
Les processions
(245-247)

Chap. VII. LES SUFFRAGES POUR LES DÉFUNTS (248-260)

La foi dans la résurrection des morts (248-250)
La signification des suffrages (251)
Les obsèques chrétiennes (252-254)
Les autres suffrages (255)
La mémoire des défunts dans la piété populaire (256-260)

Chap. VIII. LES SANCTUAIRES ET LES PÈLERINAGES (261-287)

Le Sanctuaire (262-279)
Quelques principes
(262-263)
La reconnaissance canonique
(264)
Le sanctuaire, lieu des célébrations cultuelles
(265-273)
La valeur exemplaire du sanctuaire
(266)
La célébration de la Pénitence
(267)
La célébration de l’Eucharistie
(268)
La célébration de l’Onction des malades
(269)
La célébration des autres sacrements
(270)
La célébration de la Liturgie des Heures
(271)
La célébration des sacramentaux
(272-273)
Le sanctuaire, lieu d’évangélisation
(274)
Le sanctuaire, lieu de la charité
(275)
Le sanctuaire, lieu culturel
(276)
Le sanctuaire, lieu de l’engagement œcuménique
(277-278)
Le Pèlerinage (279-287)
Les pèlerinages bibliques
(280)
Le pèlerinage chrétien
(281-285)
La spiritualité du pèlerinage
(286)
Le déroulement du pèlerinage
(287)

CONCLUSION (288)


ABREVIATIONS ET SIGLES

AAS Acta Apostolicae Sedis

CEC Catéchisme de l’Église Catholique

CCL Corpus Christianorum (Series Latina)

Cf. comparez

CIC Codex Iuris Canonici

CSEL Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum

DS H. DENZINGER - A. SCHÖNMETZGER, Enchiridion Symbolorum definitionum et declarationum de rebus fidei et morum

EI Enchiridion Indulgentiarum. Normae et concessiones (1999)

Ibid Ibidem

LG CONCILE ŒCUMÉNIQUE VATICAN II, Constitution Lumen gentium

PG Patrologia graeca (I.P. MIGNE)

PL Patrologia latina (I.P. MIGNE)

SC CONCILE ŒCUMÉNIQUE VATICAN II, Constitution Sacrosanctum Concilium

SCh Sources chrétiennes


Extrait du "MESSAGE" de Sa Sainteté JEAN-PAUL II
à l’Assemblée Plénière de la Congrégation
pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements

(21 septembre 2001)

2. La Sainte liturgie, que la Constitution Sacrosanctum Concilium qualifie de sommet de la vie ecclésiale, ne peut jamais être réduite à une simple réalité esthétique, ni être considérée comme un outil aux finalités purement pédagogiques ou œcuméniques. La célébration des saints mystères est avant tout un acte de louange à la souveraine majesté de Dieu, Un et Trine, et c’est une expression voulue par Dieu Lui-même. Avec elle l’homme, de façon personnelle ou communautaire, se présente devant Lui pour lui rendre grâce, conscient que son être ne peut trouver sa plénitude sans Le louer et sans accomplir Sa volonté, dans la recherche constante du Règne qui est déjà présent, mais qui arrivera définitivement au jour de la Parousie du Seigneur Jésus. La liturgie et la vie sont des réalités indissociables. Une liturgie qui ne se refléterait pas dans la vie deviendrait vide, et ne serait certainement pas agréée par Dieu.

3. La célébration liturgique est un acte de la vertu de religion qui, de façon cohérente avec sa nature, doit se caractériser par un sens profond du sacré. En elle l’homme et la communauté doivent être conscients de se trouver d’une façon particulière devant Celui qui est trois fois saint et transcendant. Par conséquent, l’attitude requise ne peut qu’être pénétrée de respect, de ce sens de stupeur qui provient du fait de se savoir en présence de la majesté de Dieu. Peut-être était-ce ce que Dieu voulait exprimer, en commandant à Moïse d’enlever ses sandales devant le buisson ardent ? L’attitude de Moïse et d’Élie ne naissait-elle pas de cette conscience, quand ils n’osèrent pas regarder Dieu facie ad faciem ?

Le Peuple de Dieu a besoin de voir dans les prêtres et les diacres un comportement plein de révérence et de dignité, capable de l’aider à pénétrer les choses invisibles, même avec peu de paroles et d’explications. Dans le Missel Romain, dit de Saint Pie V, comme dans diverses liturgies orientales, on trouve de très belles prières avec lesquelles le prêtre exprime le plus profond sens d’humilité et de révérence face aux saints mystères: celles-ci révèlent la substance même de toute liturgie.

La célébration liturgique présidée par le prêtre est une assemblée priante, rassemblée dans la foi et attentive à la Parole de Dieu. Son premier but est de présenter à la divine Majesté le Sacrifice vivant, pur et saint, offert sur le Calvaire une fois pour toutes par le Seigneur Jésus, qui se rend présent chaque fois que l’Église célèbre la Sainte Messe pour exprimer le culte dû à Dieu en esprit et en vérité.

Je connais l’engagement de cette Congrégation pour promouvoir, avec les Évêques, l’approfondissement de la vie liturgique dans l’Église. En vous exprimant ma satisfaction, je souhaite que cette œuvre précieuse contribue à rendre les célébrations toujours plus dignes et fructueuses.

4. Votre assemblée plénière, en vue également de préparer un directoire approprié, a choisi comme thème central celui de la religiosité populaire. Celle-ci constitue une expression de la foi qui bénéficie d’éléments culturels d’un milieu déterminé, en interprétant et en interpellant la sensibilité des participants de façon vive et efficace.

La religiosité populaire, qui s’exprime dans des formes diversifiées et diffuses, quand elle est sincère, a comme source la foi et doit être, par conséquent, favorisée. Dans ses manifestations les plus authentiques, elle ne s’oppose pas au caractère central de la Sainte Liturgie, mais, en favorisant la foi du peuple qui la considère comme une expression religieuse connaturelle, elle prédispose à la célébration des mystères sacrés.

5. Une juste notion du rapport entre ces deux expressions de foi doit maintenir fermement certains points et, parmi ceux-ci, essentiellement que la liturgie est le centre de la vie de l’Église et qu’aucune autre expression religieuse ne peut s’y substituer ou être considérée au même niveau.

Il est important de répéter, en outre, que la religiosité populaire a son couronnement naturel dans la célébration liturgique, vers laquelle elle doit s’orienter idéalement, bien qu’habituellement elle en reste distincte, et cela doit être expliqué par une catéchèse appropriée.

Les expressions de la religiosité populaire apparaissent parfois corrompues par des éléments incompatibles avec la doctrine catholique. Dans ce cas il faut les purifier avec prudence et patience, à travers des contacts avec les responsables et par une catéchèse attentive et respectueuse, à moins que des incohérences radicales ne rendent nécessaires des mesures claires et immédiates.

Une telle évaluation est avant tout de la compétence de l’Évêque diocésain ou des Évêques concernés par de telles formes de religiosité sur un territoire. Dans ce cas, il est opportun que les Pasteurs confrontent leurx expériences pour offrir des orientations pastorales communes, en évitant les contradictions dommageables au peuple chrétien. Toutefois, que les Évêques aient à l’égard de la religiosité populaire une attitude positive et encourageante, à moins de motifs contraires évidents.

***

CONGRÉGATION POUR LE CULTE DIVIN
ET LA DISCIPLINE DES SACREMENTS

Prot. N. 1532/00/L

DÉCRET

En affirmant la primauté de la Liturgie, "sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps, la source d’où découle toute sa certu" (Sacrosanctum Concilium 10), le Concile Œcuménique Vatican II rappelle, toutefois, que "la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule liturgie" (ibidem 12). En effet, la vie spirituelle des fidèles est aussi alimentée par "les pieux exercices du peuple chrétien", et en particulier par ceux qui sont préconisés par le Siège Apostolique et pratiqués dans les Églises particulières sur mandat de l’Évêque, et avec son approbation. En rappelant qu’il est important que de telles expressions cultuelles soient conformes aux lois et aux normes de l’Église, les Pères conciliaires ont délimité le domaine de leur signification sur les plans théologique et pastoral: "les pieux exercices doivent être réglés de façon à s’harmoniser avec la liturgie, à en découler d’une certaine manière, et à y introduire le peuple parce que, de sa nature, elle leur est de loin supérieure" (ibidem 13).

À la lumière d’un tel enseignement autorisé et aussi d’autres règlements du Magistère de l’Église concernant les pratiques de piété du peuple chrétien, et après avoir recueilli les demandes qui ont été adressées ces dernières années par les pasteurs, l’Assemblée plénière de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, qui s’est déroulée du 26 au 28 septembre 2001, a approuvé le présent Directoire. Ce dernier présente, selon une forme organique, les liens existant entre la Liturgie et la piété populaire, tout en rappelant les principes qui régissent ces relations et en donnant des orientations destinées à leur application fructueuse dans le cadre des Églises particulières, selon la tradition particulière de chacune d’entre elles. Ainsi, il revient aux Évêques, à un titre spécial, de favoriser la piété populaire, qui a contribué dans le passé et contribue toujours à maintenir la foi du peuple chrétien, en entretenant une attitude pastorale positive à son égard et en l’encourageant.

Le Souverain Pontife Jean-Paul II ayant approuvé le projet de publication du "Directoire sur la piété populaire et la Liturgie. Principes et orientations" (Lettre de la Secrétairerie d’État du 14 décembre 2001, Prot. N. 497.514), la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements est heureuse de le rendre public, en souhaitant que, par ce moyen, les Pasteurs et les fidèles puissent bénéficier d’un renouveau qui leur permette de croître dans le Christ, par Lui et avec Lui, dans l’unité du Saint esprit, à la louange du Père des cieux.

Nonobstant toutes choses contraires.

Du siège de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, le 17 décembre 2001.

Jorge A. Card. Medina Estévez
Préfet

 Francesco Pio Tamburrino
Archevêque Secrétaire


INTRODUCTION

1. Afin d’assurer la croissance et la promotion de la Liturgie, "sommet auquel tend l’action de l’Église et la source d’où découle toute sa vertu" , cette Congrégation est attentive à ce qu’on ne néglige pas les autres formes de piété du peuple chrétien, dont l’apport fructueux est l’union de la vie des fidèles à celle du Christ, dans l’Église, selon l’enseignement du Concile Vatican II.

Au cours de cette période consécutive au renouveau conciliaire, la situation de la piété populaire chrétienne se présente de manières diverses en fonction des pays et des traditions locales. On note des attitudes contrastées, parmi lesquelles, il convient de citer: l’abandon manifeste et hâtif de formes de piété héritées du passé, qui a pour effet de laisser des vides qu’il est souvent impossible de combler; l’attachement à des formes imparfaites ou erronées de dévotion, qui éloignent les fidèles de la révélation biblique authentique et qui entrent en concurrence avec l’économie sacramentelle; des critiques injustifiées à l’encontre de la piété du peuple des humbles au nom d’une prétendue "pureté" de la foi; l’exigence de sauvegarder les richesses de la piété populaire, qui est l’expression d’un sentiment religieux profond et mûr des croyants dans un espace et à une époque déterminés; le besoin d’une purification des équivoques et la nécessité de se prémunir contre les dangers du syncrétisme; la vitalité renouvelée de la religiosité populaire, qui exprime une résistance et une réaction envers une certaine culture technologico-pragmatique et l’utilitarisme économique; un manque d’intérêt envers la piété populaire, qui n’a cessé de croître, et qui est dû aux idéologies de la sécularisation et à l’agression des "sectes" qui lui sont hostiles.

Cette question requiert l’attention constante des Évêques, des prêtres et des diacres, ainsi que des fidèles qui sont engagés dans la vie pastorale, et aussi des chercheurs, qui ont à cœur d’assurer la promotion de la vie liturgique auprès des fidèles, autant que le développement de la piété populaire.

2. Les relations existant entre la Liturgie et les pieux exercices ont été exprimées explicitement par le Concile Vatican II dans la Constitution sur la sainte Liturgie. En diverses circonstances, le Siège Apostolique et les Conférences des Évêques ont traité plus amplement de ce sujet de la piété populaire, et elle fut de nouveau présentée par Jean-Paul II lui-même, parmi les tâches à accomplir dans le cadre du renouveau liturgique, dans la Lettre apostolique Vicesimus Quintus Annus: la "piété populaire ne peut être ni ignorée, ni traitée avec indifférence ou mépris, car elle est riche de valeurs et déjà par elle-même elle exprime le fond religieux de l’homme devant Dieu. Mais elle a besoin sans cesse d’être évangélisée, pour que la foi qui l’inspire s’exprime par un acte toujours plus réfléchi et authentique. Les "pieux exercices" du peuple chrétien, comme aussi les autres formes de dévotion, sont accueillis et recommandés, pourvu qu’ils ne se substituent pas et qu’ils ne se mélangent pas aux célébrations liturgiques. Une authentique pastorale liturgique saura s’appuyer sur les richesses de la piété populaire, les purifier et les orienter vers la liturgie comme offrande des peuples".

3. Ainsi, dans le but d’aider "les Évêques afin que, outre le culte liturgique, soient favorisées et tenues en honneur les prières et les pratiques de piété du peuple chrétien qui sont pleinement en accord avec les normes de l’Église", il a semblé opportun à ce Dicastère de rédiger le présent Directoire, qui contient un exposé aussi complet que possible des relations entre la Liturgie et la piété populaire, ainsi que certains principes et des indications concernant leur application pratique.

 

Nature et structure

4. Le Directoire est constitué de deux parties. La première partie, intitulée Caractères principaux, fournit des éléments destinés à harmoniser le culte liturgique et la piété populaire. Il est tout d’abord question de l’expérience mûrie tout au long de l’histoire et de la description de la situation complexe propre à notre temps (chap. I); puis, le Directoire présente l’ensemble des enseignements du Magistère, qui constituent les bases indispensables pour réaliser la communion ecclésiale et mener une action pastorale bénéfique (chap. II); enfin, le document expose les principes théologiques, à la lumière desquels il est possible d’affronter et de résoudre les problèmes concernant les rapports entre la Liturgie et la piété populaire (chap. III). Le développement d’une harmonie vraie et féconde entre ces deux réalités dépend du respect effectif et sage de ces présupposés. Au contraire, leur non-respect a pour conséquences une ignorance mutuelle, qui est stérile, une confusion dommageable ou une opposition polémique.

La seconde partie, intitulée Orientations, présente un ensemble de propositions concrètes, sans oublier néanmoins de mentionner les usages et les pratiques de piété de certains lieux particuliers. Il reste qu’en mentionnant les différentes expressions de la piété populaire, on n’a pas voulu pour autant encourager leur adoption là où elles n’existent pas. La présentation est réalisée en se référant à la célébration de l’Année liturgique (chap. IV), à la vénération particulière que l’Église porte à la Mère du Seigneur (chap. V), à la dévotion envers les Anges, les Saints et les Bienheureux (chap. VI), aux suffrages destinés aux frères et sœurs défunts (chap. VII), à l’accomplissement des pèlerinages et aux manifestations de piété dans les sanctuaires (chap. VIII).

L’ensemble de ce Directoire, qui a pour but d’orienter et aussi, dans certains cas, de prévenir de possibles abus et déviations, se distingue en outre par son caractère constructif et son ton positif. Dans cette perspective, les Orientations comprennent, au sujet des dévotions particulières, de brèves notices historiques, suivies du rappel des divers pieux exercices, auxquels elles donnent lieu, et elles exposent les raisons théologiques qui constituent leur fondement, en donnant des suggestions pratiques concernant le temps, le lieu, le langage et les autres éléments qui sont nécessaires pour réaliser l’harmonie indispensable entre les actions liturgiques et les pieux exercices.

 

Les destinataires

5. Les propositions concrètes, qui concernent seulement l’Église latine et en premier lieu le Rite Romain, sont adressées avant tout aux Évêques, à qui il appartient de présider la communauté cultuelle de leur diocèse, de faire progresser la vie liturgique et de coordonner cette dernière avec les autres formes cultuelles; les destinataires de ces propositions sont aussi les collaborateurs directs des Évêques, c’est-à-dire leurs Vicaires, les prêtres et les diacres, et, à un titre particulier, les recteurs des sanctuaires. Enfin, elles sont adressées aux Supérieurs majeurs des instituts de vie consacrée, masculins et féminins, parce qu’un grand nombre de manifestations de la piété populaire se sont développées à leur contact, et que, de cette collaboration des religieux, des religieuses et des membres des instituts séculiers, on peut attendre beaucoup de résultats positifs pour une juste harmonisation entre la Liturgie et la piété populaire.

 

La terminologie

6. Au cours des siècles, les Églises d’Occident se sont distinguées par leur capacité de développer et d’enraciner, dans le peuple chrétien, avec et à côté des célébrations liturgiques, des formes à la fois multiples et variées pour exprimer, avec simplicité et ferveur, la foi en Dieu, l’amour envers le Christ Rédempteur, l’invocation de l’Esprit Saint, la dévotion envers la Vierge Marie, la vénération des Saints, le devoir de la conversion et la charité fraternelle. Il reste que, dans ce domaine si complexe, désigné communément par les expressions de "religiosité populaire" ou de "piété populaire", la terminologie employée n’est pas univoque, et c’est pourquoi il est indispensable d’apporter quelques précisions. Tout en n’ayant pas la prétention de trancher définitivement chacune des questions, il a paru important de présenter la définition usuelle des locutions employées dans ce document.

Les pieux exercices

7. Dans le Directoire, la locution "pieux exercice" désigne les expressions publiques ou privées de la piété chrétienne qui, bien que ne faisant pas partie de la Liturgie, sont en harmonie avec cette dernière, c’est-à-dire conformes à son esprit, à ses normes et à ses rythmes; de plus, ces expressions tirent d’une certaine manière leur inspiration de la Liturgie, et elles doivent y conduire le peuple chrétien. Certains pieux exercices sont accomplis sur l’ordre du Siège Apostolique, d’autres sur l’ordre des Évêques; beaucoup appartiennent aux traditions cultuelles des Églises particulières et des familles religieuses. Les pieux exercices ont toujours une référence dans la révélation divine publique, et un fondement ecclésial: ils concernent, en effet, les réalités de la grâce révélées par Dieu en Jésus Christ; de plus, ils doivent se conformer "aux lois et aux normes de l’Église", et ils sont célébrés "selon les coutumes ou les livres légitimement approuvés".

Les dévotions

8. Dans ce document, le terme "dévotions" est employé pour désigner les diverses pratiques extérieures (par exemple, les prières ou les chants; le respect de certains temps et la visite de lieux particuliers, les insignes, les médailles, les habitudes et les normes), qui, animées de l’intérieur par la foi, mettent un accent particulier sur la relation entre, d’une part, le fidèle et, d’autre part, les Divines Personnes de la Très Sainte Trinité, ou la bienheureuse Vierge Marie en se référant à ses privilèges de grâce ou aux titres qu’ils expriment, ou encore les Saints, considérés dans leur configuration au Christ ou dans le rôle qu’ils ont exercé dans la vie de l’Église.

La piété populaire

9. La locution "piété populaire" désigne ici les diverses manifestations cultuelles de nature privée ou communautaire qui, dans le cadre de la foi chrétienne, s’expriment d’abord, non pas selon les formes de la sainte Liturgie, mais en empruntant des aspects particuliers appartenant en propre au génie d’un peuple ou d’une ethnie, et donc à leur culture.

La piété populaire, définie très justement comme un "vrai trésor du Peuple de Dieu", "traduit une soif de Dieu que seuls les simples et les pauvres peuvent connaître. Elle rend capable de générosité et de sacrifice jusqu’à l’héroïsme, lorsqu’il s’agit de manifester la foi. Elle comporte un sens aigu d’attributs profonds de Dieu: la paternité, la providence, la présence amoureuse et constante. Elle engendre des attitudes intérieures rarement observées ailleurs au même degré: patience, sens de la croix dans la vie quotidienne, détachement, ouverture aux autres dévotions".

La religiosité populaire

10. Les réalités désignées par la locution "religiosité populaire" renvoient à une expérience universelle: une certaine dimension religieuse est toujours présente dans le cœur de chaque personne, comme dans la culture de chaque peuple, en particulier dans le cadre de ses manifestations collectives. De fait, chaque peuple tend à exprimer sa propre vision totalisante de la transcendance, ainsi que sa conception de la nature, de la société et de l’histoire en se servant des médiations cultuelles, et il réalise ainsi une synthèse particulière qui a une dimension humaine et spirituelle de grande valeur.

La religiosité populaire ne concerne pas uniquement la révélation chrétienne. En effet, en de nombreuses régions, où vivent des sociétés imprégnées d’éléments chrétiens selon des modes différents et variables, jaillit une sorte de "catholicisme populaire", où coexistent, d’une manière plus ou moins harmonieuse, divers éléments provenant du sens religieux de la vie, de la culture propre du peuple et de la révélation chrétienne.

 

Quelques principes

Afin d’avoir une vision d’ensemble de la question, il est indispensable d’exposer succinctement différents éléments qui seront ensuite développés et expliqués dans le présent Directoire.

Le primat de la Liturgie

11. L’histoire enseigne que, à certaines époques, la foi a été soutenue par des formes et des pratiques de piété, qui, dans la majorité des cas, ont été souvent considérées par les fidèles comme des événements particulièrement marquants et indissociables des célébrations liturgiques. En vérité, "toute célébration liturgique, en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église, est l’action sacrée par excellence, dont nulle action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré". Cependant, il faut surmonter l’équivoque qui consiste à soutenir que la Liturgie ne serait pas "populaire": le renouveau conciliaire s’est fixé comme objectif de promouvoir la participation du peuple à la célébration de la Liturgie, en favorisant des moyens et des éléments (les chants, la participation active, les ministères dévolus aux laïcs...) qui, en d’autres temps, avaient suscité l’élaboration de prières qui alternaient avec l’action liturgique ou se substituaient à elle.

La primauté de la Liturgie sur les autres formes de prières chrétiennes, qui sont possibles et légitimes, doit trouver un écho dans la conscience des fidèles: si les sacrements sont indispensables pour pouvoir vivre unis au Christ, les diverses formes de la piété populaire ont, en revanche, un caractère facultatif. On peut citer, à titre d’illustration particulièrement importante et vénérable, le précepte de la participation à la Messe dominicale; de leur côté, les pieux exercices, qui, pourtant, peuvent être recommandés et répandus parmi les fidèles d’une manière habituelle, ne font jamais l’objet d’une obligation, même si certaines communautés ou des fidèles, à titre personnel, ont toujours la possibilité de considérer qu’ils ont un caractère impératif.

Ce principe doit être enseigné aux prêtres et aux fidèles dans le cadre de leur formation respective; en effet, il faut affirmer sans ambiguïté la primauté de la prière liturgique et de l’année liturgique sur toutes les autres pratiques de dévotion. Il est vrai, toutefois, que cette même primauté ne peut en aucun cas être synonyme d’exclusion, d’opposition et de marginalisation.

Valorisation et renouveau

12. Le caractère facultatif des pieux exercices ne peut en aucun cas signifier une quelconque méconnaissance, ni même le mépris à leur égard. L’attitude juste qu’il convient d’adopter est, au contraire, celle qui consiste à valoriser d’une manière adéquate et avec sagesse, les richesses non négligeables de la piété populaire, avec ses potentialités et la qualité de la vie chrétienne qu’elle est capable de susciter.

Puisque l’Évangile est la mesure et le critère de toute forme, ancienne et nouvelle, de la piété chrétienne, la valorisation des pieux exercices et des pratiques de dévotion doit aller de pair avec un travail de purification, en vue de les harmoniser avec le mystère chrétien. Cette remarque vaut particulièrement pour les éléments de la piété populaire assumés par la Liturgie chrétienne, car cette dernière "ne peut absolument pas accueillir des rites de magie, de superstition, de spiritisme, de vengeance ou à connotation sexuelle".

Ainsi, on comprend que le renouveau liturgique voulu par le Concile Vatican II doive aussi, en quelque sorte, inspirer l’évaluation et le renouveau des pieux exercices et des pratiques de dévotion. La piété populaire doit faire apparaître les éléments suivants: l’inspiration biblique, car on ne peut concevoir une prière chrétienne sans référence directe ou indirecte à un passage de la Bible; l’inspiration liturgique, puisque la piété populaire met en relief ou du moins se fait l’écho des mystères célébrés dans les actions liturgiques; l’inspiration œcuménique, c’est-à-dire la prise en compte des sensibilités et des traditions chrétiennes diverses, tout en évitant de se prêter à des expériences inopportunes; l’inspiration anthropologique, qui s’exprime, soit dans l’accueil de symboles et d’expressions propres à un peuple, en évitant, toutefois, un archaïsme qui serait privé de toute signification, soit dans l’effort qui vise à engager un dialogue avec les sensibilités contemporaines. Un tel renouveau ne sera fructueux que s’il est réalisé graduellement et avec pédagogie, en tenant compte des lieux et des circonstances.

Distinction et harmonie avec la Liturgie

13. La différence objective entre, d’une part, les pieux exercices et les pratiques de dévotion, et, d’autre part, la Liturgie, doit apparaître clairement dans les expressions du culte chrétien. Cela signifie, d’une part, que les formes particulières des pieux exercices ne peuvent pas se mêler aux actions liturgiques, et, d’autre part, que les actes de piété et de dévotion ont une place qui leur est propre, en dehors de la célébration de l’Eucharistie et des autres sacrements.

De plus, il faut éviter le phénomène de la superposition, afin que le langage, le rythme, la configuration, les accents théologiques de la piété populaire se différencient bien des éléments correspondants dans les actions liturgiques. De même, si cela est nécessaire, il convient de remédier à une éventuelle concurrence ou opposition avec les actions liturgiques, en garantissant en particulier le caractère primordial du dimanche, des solennités, des temps et des jours liturgiques.

Enfin, il faut éviter de qualifier les pieux exercices de "célébrations liturgiques", car ils doivent conserver leur propre style, leur simplicité et leur langage particulier.

 

Le langage de la piété populaire

14. Le langage verbal et gestuel de la piété populaire, tout en conservant sa simplicité et sa spontanéité d’expression, doit néanmoins toujours être particulièrement soigné, afin de laisser apparaître, dans tous les cas et en même temps, la vérité de la foi et la grandeur des mystères chrétiens.

Les gestes

15. La piété populaire se caractérise par une variété très riche d’expressions corporelles, de gestes et de symboles. On peut citer, par exemple, l’usage d’embrasser ou de toucher avec la main les images et les lieux saints, les reliques ou les objets sacrés; le fait d’entreprendre des pèlerinages ou d’organiser des processions, de parcourir des tronçons de route ou certains parcours "spéciaux" à pieds ou à genoux; la présentation d’offrandes, de cierges et d’ex-voto; le port d’habits particuliers; le fait de s’agenouiller et de se prosterner, de porter des médailles et des insignes... De telles expressions, qui se transmettent depuis des siècles de père en fils, constituent des moyens directs et simples destinés à manifester extérieurement les sentiments présents dans le cœur des fidèles, et aussi leur volonté de vivre d’une manière authentiquement chrétienne. Sans cette dimension d’intériorité, les gestes symboliques risquent de devenir des coutumes vides de sens et, dans le pire des cas, de dégénérer en superstition.

Les textes et les formules

16. Bien que les énoncés des prières et les formules de dévotion soient rédigés en employant un langage que l’on pourrait qualifier de moins rigoureux, si on les compare aux prières de la Liturgie, ils doivent néanmoins s’inspirer des textes de la Sainte Écriture, de la Liturgie, des Pères et du Magistère, tout en étant conformes à la foi de l’Église. L’emploi des textes des prières et des actes de piété, qui ont un caractère stable et public, requiert l’approbation de l’Ordinaire du lieu.

Le chant et la musique

17. De même, le chant, qui est l’expression naturelle de l’âme d’un peuple, occupe une place de choix dans le cadre de la piété populaire. Le soin apporté à conserver les chants traditionnels transmis par les générations précédentes, doit être associé au sens biblique et ecclésial, et, par conséquent, doit se conjuguer avec la nécessité de révisions successives ou de nouvelles compositions.

Certains peuples ont coutume d’associer le chant avec le battement des mains, le mouvement rythmique du corps et la danse. Ces manières particulières d’exprimer les sentiments intérieurs font partie des traditions populaires, spécialement à l’occasion des fêtes des saints Patrons; elles sont recevables dans la mesure où elles constituent les expressions d’une vraie prière commune, et non pas simplement un spectacle. Le fait qu’elles aient cours habituellement dans des lieux bien déterminés ne signifie pas pour autant qu’on doive encourager leur extension à d’autres lieux, dans lesquels leur usage ne conviendrait pas par manque de connaturalité.

Les images

18. Une autre expression très importante de la piété populaire est le recours aux images sacrées; celles-ci sont réalisées en tenant compte des règles de la culture ambiante et en fonction de la grande diversité des artistes, et elles aident les fidèles à accéder aux mystères de la foi chrétienne. Il convient d’affirmer que la vénération envers les images sacrées appartient, par nature, à la piété catholique: le signe tangible de cet attachement est constitué par le grand patrimoine artistique, présent dans les églises et les sanctuaires, à la constitution duquel la dévotion populaire a souvent contribué.

Il convient de rappeler le principe relatif à l’emploi liturgique des images du Christ, de la Vierge Marie et des Saints, qui est traditionnellement affirmé et défendu par l’Église, consciente que "l’honneur rendu à l’image est adressé à la personne qui est représentée". Les directives qui s’imposent aux images sacrées présentées dans les églises - concernant la vérité de la foi qu’elles expriment, ainsi que leur hiérarchie, leur beauté et leur qualité - doivent s’appliquer aussi aux images et aux objets destinés à la dévotion privée et personnelle.

Puisque l’iconographie, qui a sa place dans les édifices sacrés, n’est pas laissée à l’initiative privée, les responsables des églises et des oratoires doivent exercer la vigilance nécessaire, afin de garantir la dignité, la beauté et la qualité des images présentées à la vénération publique des fidèles, en veillant en particulier à ce que des tableaux ou des statues inspirés par les dévotions privées de quelques personnes, ne soient pas imposés de facto à la vénération commune.

Les Évêques, de même que les recteurs des sanctuaires, doivent s’assurer que les images sacrées destinées à l’usage des fidèles, qui sont réalisées de manières diverses, pour être exposées dans les maisons, ou portées en pendentif, ou encore conservées personnellement, ne dégénèrent ni dans la banalité, ni dans l’erreur.

Les lieux

19. En plus de l’église, la piété populaire a comme espace privilégié le sanctuaire - il ne s’agit pas toujours d’une église -, qui se distingue par des formes et des pratiques particulières de dévotion, dont la plus notable est le pélerinage. À côté de ces lieux de culte, qui sont explicitement réservés à la prière communautaire et privée, il en existe d’autres, non moins importants, à savoir la maison, les lieux de vie et de travail, et, en certaines circonstances, les rues et les places, qui, ainsi, sont appelées à devenir elles aussi des lieux de manifestation de la foi.

Les temps

20. L’alternance des jours et des nuits, la succession des mois et le changement des saisons sont accompagnés par des expressions variées de la piété populaire. De même, cette dernière est associée à des jours particuliers, où sont célébrés des événements joyeux et tristes de la vie personnelle, familiale et communautaire. Surtout, la "fête", avec ses journées de préparation, est destinée à donner du relief aux manifestations religieuses qui ont contribué à forger la tradition particulière d’une communauté déterminée.

 

Responsabilité et compétence

21. Les manifestations de la piété populaire sont placées sous la responsabilité de l’Ordinaire du lieu: c’est à lui qu’il appartient de les réglementer, de les encourager dans le cadre de sa fonction propre qui consiste à stimuler la vie chrétienne des fidèles, de les purifier là où cela s’avère nécessaire, et de les évangéliser. Il revient aussi à l’Ordinaire du lieu de veiller à ce que les manifestations de la piété populaire ne se substituent pas et ne se mélangent pas aux célébrations liturgiques; de même, il lui revient d’approuver les textes des prières et des formules, qui sont employés durant les actes publics de piété et dans le cadre des pratiques de dévotion. Les dispositions prises par un Ordinaire, qui sont destinées à son propre territoire de juridiction, concernent l’Église particulière qui lui est confiée.

Il reste que des fidèles, à titre personnel - qu’ils soient clercs ou laïcs - ainsi que des groupes particuliers doivent éviter de proposer publiquement et de propager des prières, des formules et des initiatives, sans le consentement de l’Ordinaire.

Selon la norme de la Constitution apostolique Pastor Bonus précitée (n. 70), cette Congrégation est compétente pour aider les Évêques dans la détermination des prières et des pratiques de piété du peuple chrétien, pour émettre des dispositions qui s’appliquent à des cas dépassant le cadre territorial d’une Église particulière, et pour imposer des mesures complémentaires, si cela s’avère nécessaire.

***

PREMIÈRE PARTIE

CARACTÈRES PRINCIPAUX

DÉTERMINÉS PAR L’HISTOIRE, LE MAGISTÈRE, LA THÉOLOGIE

Chapitre I

LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE
À LA LUMIÈRE DE L’HISTOIRE

La liturgie et la piété populaire au cours des siècles

22. Les rapports entre la Liturgie et la piété populaire sont très anciens. Dans un premier temps, il est nécessaire de présenter succinctement comment ces relations ont été vécues tout au long des siècles. Sur ces fondements, il sera ensuite possible d’émettre des idées ou d’énoncer des suggestions, dans le but de contribuer, dans un nombre non négligeable de cas, à résoudre certaines questions qui se posent à notre époque.

Les premiers siècles chrétiens

23. La période apostolique et post-apostolique a été marquée par une interpénétration profonde entre les diverses expressions liturgiques, qui sont qualifiées de nos jours respectivement de "Liturgie" et de "piété populaire". Dans les communautés chrétiennes les plus anciennes, la seule réalité qui est prise en considération est le Christ (cf. Col 2, 16), avec ses paroles de vie (cf. Jn 6, 63), son commandement de l’amour réciproque (cf. Jn 13, 34), et les actions rituelles qu’il a commandées d’accomplir en mémoire de lui (cf. 1 Cor 11, 24-26). Tout le reste - les jours et les mois, les saisons et les années, les fêtes et les nouvelles lunes, la nourriture et les boissons... (cf. Gal 4, 10; Col 2, 16-19) - est secondaire.

Dès les premières générations chrétiennes, il est possible de relever l’existence de signes et de gestes se rapportant à la piété personnelle; ceux-ci, en tout premier lieu, provenaient de la tradition judaïque; de plus, tout en se conformant à l’exemple donné par Jésus et saint Paul, ces initiatives des chrétiens s’inspiraient de leurs conseils au sujet de la prière incessante (cf. Lc 18, 1; Rm 12, 12; 1 Th 5, 17), qui doit être adressée à Dieu pour obtenir ou commencer toute chose dans l’action de grâce (cf. 1 Co 10, 31; 1 Th 2, 13; Col 3, 17). Le pieux Israëlite commençait la journée en louant et en rendant grâce à Dieu, et il accomplissait chaque action dans cet esprit tout au long du jour; ainsi, chaque moment, qu’il fût joyeux ou triste, était l’occasion d’exprimer une prière de louange, de demande ou de pardon. Les Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament contiennent des invocations adressées à Jésus, qui, répétées par les fidèles en dehors du contexte liturgique, étaient devenues en quelque sorte des prières jaculatoires, par lesquelles ils exprimaient leur dévotion centrée sur le Christ. On peut penser que les fidèles avaient l’habitude de répéter des locutions bibliques telles que: "Jésus, Fils de David, aie pitié de moi" (Lc 18, 38); "Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir" (Mt 8, 1); "Jésus, souviens-toi de moi quand tu entreras dans ton royaume" (Lc 23, 42); "Mon Seigneur et mon Dieu" (Jn 20, 28); "Seigneur Jésus, reçois mon esprit" (Ac 7, 59). Cette forme de piété constituera le modèle à partir duquel se développeront d’innombrables prières adressées au Christ par les fidèles de tous les temps.

On a pu remarquer que, jusqu’à la fin du II siècle, diverses formes et expressions de la piété populaire, qui étaient d’origine judaïque, ou qui étaient basées sur des éléments appartenant à la culture gréco-romaine, ou à d’autres cultures, avaient pénétré spontanément dans la Liturgie. Ainsi, par exemple, il a été souligné que le document connu sous le nom de Traditio apostolica comprend un certain nombre d’éléments qui proviennent de la culture populaire de cette époque.

De même, le culte des martyrs, si important dans les Églises locales, contient des éléments qui proviennent d’usages populaires concernant la mémoire des défunts. De tels éléments de la piété populaire se retrouvent aussi dans certaines expressions de vénération à l’égard de la bienheureuse Vierge Marie, parmi lesquelles on peut citer la prière du Sub tuum praesidium, et l’iconographie mariale présente dans les catacombes de Priscille, à Rome.

Il est vrai que l’Église fait preuve de beaucoup de rigueur pour exiger les dispositions personnelles requises de la part des fidèles, et pour imposer les conditions indispensables en vue d’une célébration des mystères divins qui soit empreinte de dignité (cf. 1 Cor 11, 17-32); pourtant, elle n’hésite pas à incorporer elle-même dans les rites liturgiques des formes et des expressions de la piété individuelle, familiale et communautaire.

À cette époque, la Liturgie et la piété ne s’opposent pas, aussi bien sur le plan doctrinal que pastoral: de fait, elles concourent toutes les deux d’une manière harmonieuse à la célébration de l’unique mystère du Christ, considéré dans son unité, et au soutien de la vie surnaturelle et morale des disciples du Seigneur.

24. À partir du IV siècle, le nouveau contexte politique et social dans lequel se trouve l’Église, encourage cette dernière à poser la question des rapports entre les expressions liturgiques et celles de la piété populaire en des termes, non seulement de convergence spontanée, mais aussi d’adaptation volontaire et d’inculturation.

Les diverses Église locales, mues par des intentions intensément missionnaires et pastorales, acceptaient volontiers d’accueillir dans la Liturgie, tout en les purifiant, des formes cultuelles solennelles et festives, appréciées par le peuple, qui, tout en provenant de l’univers du paganisme, étaient capables d’émouvoir les âmes et de toucher l’imagination. Ces formes, mises au service du culte, ne paraissaient pas contraires à la Vérité de l’Évangile, ni à l’authenticité du vrai culte chrétien. Ainsi, il s’avérait que les multiples expressions cultuelles ancrées dans les sentiments religieux les plus profonds de la personne humaine, qui s’adressaient habituellement à des faux dieux et à des faux sauveurs, trouvaient leur juste et véritable place dans le seul culte rendu au Christ, vrai Dieu et vrai Sauveur.

25. Au cours des IV et V siècles, le sens du sacré marque de plus en plus explicitement le temps et les lieux. De fait, en ce qui concerne tout d’abord le temps, les Églises locales, qui se référaient déjà aux événements du Nouveau Testament relatifs au "jour du Seigneur", aux festivités pascales et aux périodes réservées au jeûne (cf. Mc 2, 18-22), établirent en outre des jours bien déterminés en vue de la célébration de certains mystères du Christ Sauveur, dont, en particulier, l’Épiphanie, Noël et l’Ascension. Elles fixèrent aussi certains jours pour honorer les mémoires des martyrs, le jour de leur dies natali, pour évoquer l’entrée dans la vie éternelle de leurs pasteurs en l’anniversaire de leur dies depositionis, enfin, pour célébrer certains sacrements ou des engagements solennels. La sacralisation d’un lieu a pour origine la convocation, à cet endroit, de la communauté en vue de la célébration des mystères divins et de la louange du Seigneur; ce lieu, qui est alors soustrait au culte païen ou tout simplement à l’usage profane, est exclusivement dédié au culte divin, et devient, du fait de la disposition même de son espace architectonique, un reflet du mystère du Christ et une image de l’Église célébrante.

26. C’est de cette époque que date le processus de formation, et, par la suite, de différenciation des diverses familles liturgiques. En effet, les plus importantes Églises métropolitaines, pour des motifs tenant à la langue, à la tradition théologique, à la sensibilité spirituelle et au contexte social, célèbrent l’unique culte du Seigneur en se référant à leurs propres usages culturels et populaires. Cette démarche conduit progressivement à la création de familles liturgiques qui possèdent chacune leur propre style de célébration et un ensemble complexe de textes et de rites. Il convient de relever la présence, dans ces diverses Liturgies, de nombreux éléments d’origine populaire, y compris durant ces périodes, qui sont généralement considérées comme particulièrement brillantes.

De plus, les Évêques et les synodes régionaux interviennent dans l’organisation du culte, en promulguant des normes, en vérifiant la rectitude doctrinale des textes et en veillant sur leur beauté formelle, enfin en évaluant l’ordonnancement des rites. Ces interventions contribuent à fixer les formes liturgiques, ce qui a pour conséquence d’affaiblir la créativité, dépourvue de tout caractère arbitraire, qui prévalait à l’origine. L’analyse de ce phénomène a permis à certains spécialistes de mettre en évidence l’une des causes de la future prolifération des textes destinés à la piété privée et populaire.

27. Le pontificat de saint Grégoire le Grand (590-604), éminent pasteur et liturgiste, est généralement considéré comme une référence exemplaire dans le domaine de la fécondité des rapports entre la Liturgie et la piété populaire. De fait, ce Pontife entreprit de réaliser une importante œuvre liturgique destinée à offrir au peuple romain, par l’organisation des processions, des stations et des rogations, des formes liturgiques qui, tout en correspondant à la sensibilité populaire, étaient solidement ancrées dans la célébration même des mystères divins; il promulgua de sages directives afin d’éviter que la conversion des nouveaux peuples à l’Évangile ne se fasse au détriment de leurs propres traditions culturelles, mais, que, au contraire, la Liturgie puisse être enrichie de nouvelles expressions cultuelles légitimes; il harmonisa les nobles expressions du génie artistique avec celles, plus simples, de la sensibilité populaire; il renforça l’unité du culte chrétien en le centrant d’une manière intangible sur la célébration de Pâques, de telle sorte que les divers événements de l’unique mystère du salut - comme, par exemple, Noël, l’Épiphanie et l’Ascension... - soient célébrés d’une manière particulière; enfin, il favorisa l’extension du culte des Saints par la multiplication des mémoires.

Le Moyen Âge

28. Dans l’Orient chrétien, spécialement byzantin, la période médiévale est marquée par la lutte contre l’hérésie iconoclaste, qui s’est déroulée en deux phases (725-787 et 815-843); cette époque est considérée comme une ligne de partage en ce qui concerne le développement de la Liturgie; celle-ci est bien visible autant dans les commentaires classiques sur la Liturgie eucharistique que dans l’iconographie intéressant les édifices du culte.

Dans le domaine de la Liturgie, on assiste à la fois à un accroissement considérable du patrimoine iconographique, et à la fixation définitive des formes rituelles. La Liturgie reflète la vision symbolique de l’univers, et la conception hiérarchique et sacrale du monde. En elle convergent des éléments aussi divers que les traits dominants de la société chrétienne, les idéaux et les structures du monachisme, les aspirations populaires, les intuitions des mystiques et les règles des ascètes.

Après la fin de la crise iconoclaste due au décret De sacris imaginibus du Concile œcuménique de Nicée II (787) - une victoire qui fut consolidée dans le "Triomphe de l’Orthodoxie" (843) - l’iconographie se développe, s’organise d’une manière définitive et se dote d’une légitimation doctrinale. L’icône, hiératique, d’une grande qualité symbolique, constitue elle-même un élément de la célébration liturgique: elle est un reflet du mystère qui est célébré, elle en constitue même une forme de présence permanente, et elle le propose au peuple fidèle.

29. En Occident, la rencontre, qui remonte au V siècle, entre, d’une part, le christianisme et, d’autre part, les nouveaux peuples, spécialement les Celtes, les Wisigoths, les Anglo-saxons, les Francs et les Germains, donne lieu, durant le haut Moyen Âge , à un processus de formation de nouvelles cultures et de nouvelles institutions politiques et sociales.

Durant la longue période qui s’étend du VII siècle à la moitié du XV siècle, la différenciation entre la Liturgie et la piété populaire commence, dans un premier temps, à s’affirmer, puis elle ne cesse de s’accentuer, dans un deuxième temps, jusqu’à la constatation de l’existence d’un véritable dualisme dans les célébrations: à côté de la Liturgie, célébrée en langue latine, on assiste au développement d’une piété populaire communautaire, qui est exprimée en langue vernaculaire.

30. Parmi les causes qui, durant cette période, ont déterminé un tel dualisme, on peut citer essentiellement:

- l’idée selon laquelle la Liturgie relève plutôt de la compétence des clercs, les laïcs devant se contenter d’en être en quelque sorte les spectateurs;

- la différenciation particulièrement accentuée entre les diverses composantes de la société chrétienne - c’est-à-dire entre les clercs, les moines et les laïcs - donne naissance à des formes et à des styles très divers de prières;

- l’attention, à la fois distincte et approfondie, portée aux divers aspects de l’unique mystère du Christ, dans les domaines liturgique et iconographique; si, d’un côté, cet intérêt particulièrement vif peut être considéré comme l’expression d’un attachement ardent à la vie et à l’œuvre du Seigneur, d’un autre côté, il ne facilite pas la perception claire de l’importance centrale de Pâques, et il favorise même la multiplication des moments et des formes de célébration de caractère populaire;

- la connaissance insuffisante des Écritures de la part, non seulement des fidèles laïcs, mais aussi de celle de nombreux clercs et religieux, rend difficile l’accès à la clef indispensable qui permet d’ouvrir le cœur à la compréhension de la structure et du langage symbolique de la Liturgie;

- en revanche, la diffusion de la littérature apocryphe, riche de récits miraculeux et d’épisodes anecdotiques, exerce une influence considérable sur l’iconographie et attire l’attention des fidèles en touchant leur imagination;

- la rareté des homélies, la disparition presque complète de la mystagogie et l’insuffisance de la formation catéchétique, qui ont pour effet de fermer la célébration liturgique à l’intelligence et à la participation active des fidèles, encouragent ces derniers à adopter des formes et des moments cultuels de substitution;

- la tendance à l’allégorisme qui, en exerçant une trop grande influence sur l’interprétation des textes et des rites, détourne les fidèles de la compréhension de la vraie nature de la Liturgie;

- l’adoption de formes et de structures d’origine populaire peut être considérée en quelque sorte comme une revanche inconsciente contre une Liturgie qui, à divers titres, s’est éloignée du peuple, tout en devenant pour beaucoup incompréhensible.

31. Durant le Moyen Âge, on vit surgir un grand nombre de mouvements spirituels et d’associations, au profil juridique et ecclésial très divers, dont la vie et les activités influèrent sur la mise en place des rapports entre la Liturgie et la piété populaire.

Ainsi, par exemple, les nouveaux ordres religieux de vie apostolique et évangélique, dédiés à la prédication, adoptèrent des formes de célébration plus simples que celles qui avaient cours dans les monastères, et aussi plus proches du peuple et de ses manières de s’exprimer. De plus, ils contribuèrent à la création d’un certain nombre de pieux exercices, dans lesquels ils exprimaient leur propre charisme, ce qui leur permit ainsi de le transmettre aux fidèles.

Les confréries religieuses de toutes sortes, de nature cultuelle ou caritative, et les corporations laïques, constituées à des fins professionnelles, furent à l’origine d’une activité liturgique importante de caractère populaire: elles érigèrent des chapelles pour leurs rassemblements cultuels, elles choisirent un Patron, dont elles célébrèrent la fête, et elles composèrent assez souvent, pour leur propre usage, des petits offices et des formulaires de prières, dans lesquels transparaissaient à la fois l’influence de la Liturgie et la présence d’éléments appartenant à la piété populaire.

De leur côté, les écoles de spiritualité constituaient alors des points de référence importants dans la vie de l’Église; elles inspiraient des attitudes et des modes de vie ancrés dans le Christ et dans l’Esprit Saint, qui, tout en exerçant une influence non négligeable sur le choix de certaines célébrations (par exemple, l’évocation des épisodes de la Passion du Christ), étaient aussi à l’origine de nombreux pieux exercices.

De même encore, la société civile, qui se définissait elle-même volontiers comme une societas christiana, modelait certaines de ses structures sur celles de l’Église, allant jusqu’à fixer ses propres points de repère sur les rythmes liturgiques; ainsi, par exemple, lorsque, le soir venu, le son des cloches se faisait entendre, les paysans, qui travaillaient dans les champs, savaient que le temps était venu de rentrer au village, et cette sonnerie des cloches les invitait en même temps à adresser une salutation à la Vierge Marie.

32. Ainsi, le Moyen Âge a vu naître et se développer de nombreuses expressions de la piété populaire, dont beaucoup, parmi elles, sont parvenues jusqu’à notre époque. Citons notamment:

- l’organisation de représentations sacrées, ayant pour objet les mystères célébrés durant l’année liturgique, en particulier les événements du salut que sont la Nativité du Christ, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection;

- la naissance de la poésie en langue vernaculaire qui, en trouvant une application large dans le domaine de la piété populaire, favorise la participation des fidèles;

- l’apparition, auprès ou à la place de certaines expressions liturgiques, de formes alternatives ou parallèles, comme, par exemple, les diverses modalités d’adoration du Saint-Sacrement destinées à compenser la rareté de la communion eucharistique; la prière du Rosaire qui, vers la fin du Moyen Âge, tend à se substituer à celle des Psaumes; et la tendance à remplacer la Liturgie du Vendredi Saint par de pieux exercices en l’honneur de la Passion du Seigneur.

- la multiplication des formes populaires du culte adressé à la bienheureuse Vierge Marie et aux Saints: pèlerinages aux lieux saints de la Palestine, et aux tombes des Apôtres et des martyrs, vénération des reliques, suppliques litaniques, suffrages pour les défunts;

- le développement considérable des rites de bénédiction, constitués à la fois d’éléments exprimant une foi chrétienne authentique, et d’autres qui relèvent plutôt d’une sensibilité naturaliste, de croyances et de pratiques populaires pré-chrétiennes;

- la constitution de certains ensembles de "temps sacrés" , d’origine populaire, qui se forment en marge de l’année liturgique: jours de fêtes à la fois sacrées et profanes, triduums, septénaires, octaves, neuvaines et mois dédiés à des dévotions particulières.

33. Au Moyen Âge, les relations entre la Liturgie et la piété populaire sont à la fois permanentes et complexes. De fait, durant toute cette période, il est possible d’observer le double mouvement suivant: si, d’une part, la liturgie inspire et produit certaines expressions de la piété populaire, d’autre part, et en sens contraire, des formes de la piété populaire sont accueillies et intégrées dans la Liturgie. Ce double phénomène se produit surtout en ce qui concerne les rites de consécration des personnes ou qui ont pour objet des engagements personnels, les rites qui ont trait à la dédicace des lieux sacrés, dans le domaine de l’institution d’un certain nombre de fêtes, et, enfin, dans celui, ample et varié, des bénédictions.

Toutefois, on note, à cette époque, un certain dualisme dans les rapports entre la Liturgie et la piété populaire. Vers la fin du Moyen Âge, ces deux réalités traversent une période de crise: dans la Liturgie, à cause de la rupture de l’unité cultuelle, il arrive que des éléments secondaires acquièrent une importance excessive au détriments des éléments principaux; dans le domaine de la piété populaire, par manque d’une catéchèse approfondie, des déviations et des exagérations altèrent l’expression appropriée du culte chrétien.

L’époque moderne

34. Il ne semble pas que l’époque moderne, du moins à ses débuts, ait été une période très favorable pour l’élaboration d’une solution équilibrée dans le domaine des relations entre la liturgie et la piété populaire. Dans la seconde moitié du XV siècle, la devotio moderna, qu’illustrèrent d’éminents maîtres de la vie spirituelle, et qui connut une diffusion importante parmi les clercs et les laïcs érudits, favorisa le développement d’un certain nombre de pieux exercices, marqués par un style méditatif et un ton affectif, qui se référaient essentiellement à l’humanité du Christ - c’est-à-dire, en l’occurrence, les mystères de son enfance, de sa vie cachée, de sa Passion et de sa Mort -. Toutefois, la primauté accordée à la contemplation et la valorisation de la subjectivité, elles-mêmes unies à un certain pragmatisme ascétique, qui exaltait le devoir à accomplir, avaient pour conséquence que la Liturgie, en tant que source primordiale de la vie chrétienne, n’exerçait pas une grande ascendance spirituelle sur les hommes et les femmes de cette époque.

35. Parmi les expressions les plus typiques de la devotio moderna, il convient de citer l’ouvrage De imitatione Christi; ce livre a exercé une influence extraordinaire et salutaire sur de nombreux disciples du Seigneur, qui désiraient parvenir à la perfection chrétienne. L’œuvre De imitatione Christi oriente les fidèles vers un type de piété plutôt individuelle, en mettant l’accent sur le détachement du monde et l’invitation à écouter la voix du Maître intérieur; en revanche, il semble que, dans ce même ouvrage, la place dévolue aux aspects communautaires et ecclésiaux de la prière, ainsi qu’aux éléments de la spiritualité liturgique, soit trop restreinte.

Les milieux qui pratiquent la devotio moderna mettent en valeur un certain nombre de pieux exercices de qualité, qui, certes, manifestent sur le plan cultuel la dévotion de personnes sincérement dévotes, mais qui, néanmoins, ont pour limite de ne pas toujours contribuer à la valorisation pleine et entière de la célébration liturgique.

36. Entre la fin du XV siècle et le début du XVI siècle, les grandes découvertes géographiques - en Afrique, en Amérique, et ensuite dans l’Extrême-Orient - ont pour effet de présenter la question des rapports entre la Liturgie et la piété populaire d’une manière complètement nouvelle.

L’œuvre d’évangélisation et de catéchèse, qui se déploie dans des pays éloignés du centre, à la fois culturel et cultuel, du rite romain, est accomplie non seulement grâce l’annonce de la Parole et à la célébration des sacrements (cf. Mt 28,19), mais aussi au moyen des pieux exercices propagés par les missionnaires.

Les pieux exercices deviennent, par conséquent, un moyen de transmission de l’annonce de l’Évangile, et, ils contribuent ensuite à maintenir la ferveur de la foi chrétienne. Il reste que l’influence réciproque entre la Liturgie et la culture autochtone demeure rare à cause des normes qui régissaient alors la liturgie romaine (à l’exception, toutefois, de ce qui s’est passé d’une certaine manière dans les Reducciones du Paraguay). En revanche, dans le domaine de la piété populaire, la rencontre avec cette culture locale n’a pas rencontré de difficulté majeure.

37. Dans les premières années du XVI siècle, parmi les hommes les plus convaincus de la nécessité d’une réforme appropriée de l’Église, on peut citer les moines camaldules Paul Giustiniani et Pierre Querini, auteurs d’un Libellus ad Leonem X, qui contient d’importantes indications en vue de revitaliser la Liturgie et d’en ouvrir les trésors à tout le peuple de Dieu: il convient de citer, notamment, la nécessité de l’instruction du clergé et des religieux, qui doit surtout être un enseignement biblique; l’adoption de la langue vernaculaire dans la célébration des mystères divins; la réorganisation des livres liturgiques; l’élimination des éléments illégitimes et altérés de certaines formes erronées de la piété populaire; et la nécessité d’une catéchèse destinée, en particulier, à transmettre aux fidèles la valeur de la Liturgie.

38. Peu de temps après la clôture du Concile œcuménique de Latran V (16 mars 1517), qui édicta quelques règles concernant l’éducation des jeunes à la Liturgie, débuta la crise due à l’apparition du protestantisme, dont les protagonistes soulevèrent de nombreuses objections sur des points essentiels de la doctrine catholique à propos des sacrements et du culte promu par l’Église, y compris la piété populaire.

Au cours de ses trois phases, le Concile œcuménique de Trente (1545-1563), convoqué pour faire face à la situation résultant de la propagation du mouvement protestant parmi les membres du peuple de Dieu, s’attacha à étudier les questions touchant la Liturgie et la piété populaire sous le double aspect de la doctrine et du culte. Toutefois, étant donné le contexte historique et le caractère dogmatique des thèmes qu’il était appelé à traiter, le Concile aborda principalement les questions d’ordre liturgique et sacramentel d’un point de vue doctrinal: il réalisa cette étude en adoptant une attitude où se mêlaient la dénonciation des erreurs et la condamnation des abus, ainsi que la défense de la foi et de la tradition liturgique de l’Église; il se montra aussi très attentif aux problèmes concernant l’instruction liturgique du peuple, en proposant, dans le décret De reformatione generali , un programme pastoral, dont la réalisation était confiée au Saint-Siège et aux Évêques.

39. Conformément aux dispositions émises par le Concile, de nombreuses provinces ecclésiastiques tinrent des synodes, au cours desquels se manifesta la préoccupation de conduire les fidèles à une participation active durant la célébration des mystères divins. De leur côté, les Pontifes Romains entreprirent une réforme liturgique de grande ampleur: en effet, en un temps relativement bref, c’est-à-dire exactement entre 1568 et 1614, le Calendrier et les livres liturgiques du Rite romain furent révisés; de plus, en 1588, la Sacrée Congrégation des Rites fut créée dans le but de veiller au bon ordonnancement des célébrations liturgiques de l’Église romaine. Enfin, le Catechismus ad parochos était destiné à remplir un rôle de formation pastorale et liturgique.

40. La Liturgie tira de nombreux avantages de la réforme opérée à la suite du Concile de Trente: de nombreux rites furent renouvelés en tenant compte des "normes vénérables et antiques des Pères", dans les limites des connaissances scientifiques de l’époque; des éléments et des ajouts étrangers à la Liturgie, trop liés à la sensibilité populaire, furent supprimés; le contrôle du contenu doctrinal des textes fut institué, afin que ces derniers soient le reflet exact de la pureté de la foi; une unité rituelle remarquable fut restituée à la Liturgie romaine, qui retrouva sa dignité et sa beauté.

Toutefois, il convient de noter que cette réforme eut aussi, indirectement, quelques effets négatifs: le caractère invariable, dont était revêtue la Liturgie, semblait provenir des indications fournies par les rubriques, plus que de sa propre nature; de plus, le fait que la Liturgie paraissait résulter de l’action de la seule hiérarchie contribuait à renforcer le dualisme, qui existait déjà entre cette dernière et la piété populaire.

41. La Réforme catholique, dans le cadre de son entreprise positive de rénovation doctrinale, morale et institutionnelle de l’Église, unie à une intention manifeste d’arrêter la propagation du protestantisme, favorisa en un certain sens le développement de la culture baroque aux contours si complexes. Et cette dernière, de son côté, exerça une influence considérable sur les expressions littéraires, artistiques et musicales de la piété catholique. Durant la période post-tridentine, le rapport entre la Liturgie et la piété populaire se présente sous un apect quelque peu différent: de fait, la Liturgie entre dans une période d’uniformité substantielle et de statisme constant; à l’inverse, la piété populaire connaît un développement sans précédent.

Sans franchir certaines limites, dues à la nécessité d’empêcher l’apparition de formes exubérantes et fantaisistes, la Réforme catholique encouragea la création et la diffusion des pieux exercices, qui, de fait, constituèrent un moyen important pour la défense de la foi catholique et l’entretien de la piété des fidèles. Ce fut le cas, par exemple, des confréries vouées aux mystères de la Passion du Seigneur, à la Vierge Marie et aux Saints, qui se multiplièrent, ayant pour triple finalité la pénitence, la formation des laïcs et les œuvres de charité. Cette piété populaire a laissé derrière elle de très belles images, pleines d’émotion, dont la contemplation continue à alimenter la foi et l’expérience religieuse des fidèles.

Les "missions populaires", qui datent de cette époque, contribuent elles aussi à la diffusion des pieux exercices. Celles-ci font apparaître la coexistence entre la Liturgie et la piété populaire, tout en manifestant un certain déséquilibre entre les deux composantes de cette même réalité: en effet, les missions, dont le but est essentiellement de conduire les fidèles à s’approcher du sacrement de la réconciliation et à recevoir la communion eucharistique, recourent abondamment aux pieux exercices; ceux-ci constituent donc le moyen le plus sûr pour inciter ces mêmes fidèles à la conversion dans le cadre d’une action de type cultuel, elle-même marquée par une participation populaire qui ne fait jamais défaut.

Les pieux exercices étaient souvent recueillis et consignés dans des livres de prières qui, munis de l’approbation ecclésiastique, constituaient de véritables manuels destinés au culte; ils étaient utilisés aussi bien durant les divers moments de la journée, du mois et de l’année, que dans les circonstances innombrables de la vie.

À l’époque de la Réforme catholique, les relations entre la Liturgie et la piété populaire ne se présentent pas seulement dans les termes contraires de statisme et de développement, mais elles recouvrent aussi des réalités que l’on peut qualifier d’anormales: ainsi, il arrive parfois que les pieux exercices se déroulent à l’intérieur de l’action liturgique elle-même, en se superposant à cette dernière, et que, sur le plan pastoral, ils occupent une place primordiale par rapport à la Liturgie. Ces attitudes ont pour effet d’accentuer l’éloignement des fidèles par rapport à la Sainte Écriture; elles ont aussi pour conséquence de ne pas mettre suffisamment l’accent sur le caractère central du mystère pascal du Christ, qui s’exprime d’une manière privilégiée dans la célébration dominicale.

42. À l’époque de l’Illuminisme, la différence s’accentue entre la "religion des érudits", qui est potentiellement proche de la Liturgie, et la "religion des simples", qui, par nature, s’apparente à la piété populaire. Il reste que si, de fait, les personnes instruites et le peuple sont habitués à recourir aux mêmes pratiques religieuses, les gens "doctes" font néanmoins preuve d’une pratique religieuse éclairée par l’intelligence et le savoir, tout en affirmant leur volonté de se démarquer des formes de la piété populaire qui, à leurs yeux, se nourrissent de superstition et de fanatisme.

La Liturgie est alors influencée par de nombreux facteurs, dont, en particulier, le caractère aristocratique qui imprègne de multiples éléments de la culture de cette époque, la méthode de l’encyclopédie qui permet de rassembler tous les éléments de la connaissance, l’esprit critique et de recherche qui conduit à la publication des antiques sources liturgiques, et le caractère ascétique de certains mouvements qui, bien qu’influencés par le jansénisme, incitent au retour à la pureté de la Liturgie des premiers siècles chrétiens. Tout en répercutant des éléments de la culture ambiante de cette époque, l’intérêt renouvelé pour la Liturgie est animé par des considérations de nature pastorale, qui concernent aussi bien les clercs que les laïcs, comme on peut le constater en France, à partir du XVII siècle.

L’Église ne manque pas de prêter attention à la piété populaire dans les divers secteurs, très vastes, de son action pastorale. De fait, elle n’hésite pas à promouvoir un type d’action apostolique qui, dans une certaine mesure, tend à une intégration réciproque de la Liturgie et de la piété populaire. Ainsi, par exemple, la prédication est intégrée dans des temps liturgiques significatifs, tels que le Carême et les dimanches consacrés à la catéchèse des adultes; elle est destinée à la conversion des âmes et des mœurs des fidèles, qui sont incités à s’approcher du sacrement de la réconciliation, et à revenir à la pratique de la Messe dominicale, tout en rappelant la valeur du sacrement de l’Onction des malades et du Viatique.

La piété populaire, qui, dans le passé, s’était révélée efficace pour endiguer les effets négatifs du protestantisme, se révèle capable de contrer les idées corrosives du rationalisme et, à l’intérieur de l’Église, de remédier aux conséquences néfastes du jansénisme. Cette double confrontation, ainsi que le développement ultérieur des missions populaires, ont pour conséquence d’enrichir encore la piété populaire: certains aspects du Mystère de la foi sont ainsi mis en valeur d’une manière toute nouvelle; tel est le cas, par exemple, du Cœur du Christ, et des nouveaux "jours" qui polarisent la piété des fidèles, comme les neuf "premiers vendredis" du mois.

Au XVIII siècle, il convient de souligner, en particulier, l’activité de Louis Antoine Muratori qui sut conjuguer l’érudition avec la nécessité de s’adapter aux nouvelles situations pastorales, en proposant dans son ouvrage demeuré célèbre: Della regolata devozione dei cristiani, une religiosité capable de tirer sa substance de la Liturgie et de l’Écriture Sainte, tout en demeurant étrangère à toute superstition et à toute activité relevant de la magie. De même, il est important de faire référence à l’œuvre accomplie par le pape Benoît XIV (Prospero Lambertini), à qui l’on doit l’initiative de premier plan consistant à permettre l’usage de la Bible dans les langues vernaculaires.

43. La Réforme catholique avait renforcé les structures et l’unité du rite de l’Église romaine. Durant le XVIII siècle, qui fut marqué par une grande expansion missionnaire, l’Église avait introduit sa propre Liturgie et ses structures institutionnelles au milieu des peuples à qui le message évangélique était annoncé.

Au XVIII siècle, dans les territoires de mission, les rapports entre la Liturgie et la piété populaire se définissent en des termes semblables à ceux qui étaient déjà observés aux XVI et XVII siècles, tout en les accentuant:

- Dans le domaine de la Liturgie, par crainte d’éventuelles conséquences négatives dans le domaine de la foi, le problème de l’inculturation ne se pose pratiquement pas à cette époque - même s’il convient pourtant de mentionner les louables efforts de Matteo Ricci dans la question des Rites chinois, et ceux de Roberto de’ Nobili à propos des Rites indiens - ce qui a pour effet de maintenir intacte sa physionomie romaine, tout en lui conférant un aspect qui demeure, au moins en partie, étranger à la culture autochtone.

- Quant à la piété populaire, elle est, d’une part, soumise au danger du syncrétisme religieux, surtout là où l’évangélisation demeure superficielle; et, d’autre part, elle acquiert progressivement une autonomie plus grande et une maturité plus profonde, du fait qu’elle ne se limite pas aux seuls pieux exercices diffusés par les évangélisateurs, mais qu’elle en crée d’autres, qui s’enracinent dans la culture locale.

L’époque contemporaine

44. Au XIX siècle, après la crise provoquée par la Révolution française, dont l’intention était d’éradiquer la foi catholique en s’attaquant notamment au culte chrétien, on assiste à un renouveau très significatif de la Liturgie.

Cette renaissance fut précédée et préparée par un développement vigoureux de l’ecclésiologie, qui présentait l’Église, non seulement comme une société hiérarchique, mais aussi comme le Peuple de Dieu et comme une communauté réunie pour la célébration du culte. Parallèlement à ce réveil de l’ecclésiologie, il convient de relever, comme prémices du renouveau liturgique, la floraison des études bibliques et patristiques, et le dynamisme ecclésial et œcuménique de certains hommes tels que Antonio Rosmini († 1855) et John Henry Newman († 1890).

Dans le processus de renouveau du culte liturgique, il convient de mentionner particulièrement l’œuvre de l’abbé bénédictin Prosper Guéranger († 1875), restaurateur du monachisme en France et fondateur de l’abbaye de Solesmes: sa conception de la Liturgie est empreinte d’amour de l’Église et de la tradition; toutefois, la vénération dont il fait preuve envers la Liturgie romaine, considérée par lui comme un élément indispensable de l’unité de l’Église, l’incite à adopter une attitude d’opposition à l’égard des expressions liturgiques autochtones. Le renouveau liturgique promu par Dom Guéranger a le mérite de ne pas constituer seulement un mouvement de type académique, mais il a a surtout comme objectif de faire de la Liturgie l’expression cultuelle, intériorisée et active de tout le Peuple de Dieu.

45. Le XIX siècle n’est pas seulement marqué par le renouveau de la Liturgie mais il est caractérisé aussi par un développement de la piété populaire, qui s’effectue d’une manière autonome. Ainsi, la renaissance du chant liturgique coïncide avec la création de nouveaux chants populaires; de même, la diffusion de certains ouvrages liturgiques, tels que les missels bilingues à l’usage des fidèles, s’accompagne de la prolifération des livrets de dévotion.

Le mouvement culturel connu sous le nom de romantisme, qui met en valeur les sentiments humains et religieux de l’homme, favorise la recherche, la compréhension et la valorisation de la dimension populaire, y compris dans le domaine cultuel.

Durant ce siècle, on assiste aussi à un phénomène qui a une portée considérable: des expressions cultuelles promues localement sur la base d’initiatives venant du peuple, et se référant à des événements exceptionnels de caractère surnaturel - miracles, apparitions...-, obtiennent successivement une reconnaissance officielle, puis la faveur, et enfin la protection de l’autorité ecclésiale, et elles sont insérées dans la Liturgie elle-même. À titre d’illustration, on peut évoquer les divers sanctuaires, édifiés pour accueillir des pèlerinages, qui constituent à la fois des centres importants pour la Liturgie pénitentielle et eucharistique, et aussi des lieux où s’exprime la piété mariale du peuple.

Il reste qu’au XIX siècle les relations entre, d’une part, la Liturgie, qui se situe dans une phase de réveil, et, d’autre part, la piété populaire, qui traverse une période d’expansion, sont perturbées par un élément négatif: l’accentuation de la superposition des pieux exercices aux actions liturgiques, qui était un phénomène déjà présent à l’époque de la Réforme catholique.

46. Au début du XX siècle, le pape saint Pie X (1903-1914) manifeste sa volonté de rapprocher les fidèles de la Liturgie, c’est-à-dire de la rendre "populaire". De fait, le Souverain Pontife souligne que les fidèles ne peuvent acquérir le "vrai esprit chrétien" qu’en se tournant vers "sa première et indispensable source, qui est la participation active aux saints mystères, et à la prière publique et solennelle de l’Église". Par ces paroles, saint Pie X affirmait avec autorité la supériorité objective de la Liturgie sur toutes les autres formes de piété; de plus, il interdisait toute espèce de confusion entre la piété populaire et la Liturgie et, indirectement, il promouvait au contraire l’idée d’une claire distinction entre ces deux domaines, ouvrant ainsi la voie qui devait conduire à une compréhension plus juste de leurs rapports.

Ainsi, le mouvement liturgique prit naissance et se développa grâce à l’apport d’hommes éminents pour leur science, leur piété et leur attachement passionné à l’Église; il occupa une place remarquable dans la vie de l’Église du XX siècle, et les Souverains Pontifes virent en lui une manifestation de l’Esprit Saint. Le but ultime des protagonistes du mouvement liturgique était de nature pastorale: il s’agissait d’accroître chez les fidèles l’intelligence et donc aussi l’amour envers la célébration des mystères divins, et de les aider à prendre conscience de leur appartenance commune à un peuple sacerdotal (cf. 1 P 2,5).

On peut comprendre les réactions de certains représentants particulièrement exigeants du mouvement liturgique, qui se défiaient des manifestations de la piété populaire, en les considérant comme un motif de décadence de la Liturgie. En effet, ils étaient en présence de nombreux abus provoqués, soit par la superposition de certains pieux exercices à la Liturgie, soit, tout simplement, par la substitution de la Liturgie elle-même par des expressions cultuelles d’origine populaire. En outre, dans l’intention de restaurer le culte dans toute sa pureté, ces mêmes personnes considéraient la Liturgie des premiers siècles de l’Église comme un modèle insurpassable, et, par conséquent, ils rejetaient d’une manière catégorique toutes les expressions de la piété populaire d’origine médiévale, ou qui dataient de la période postérieure au Concile de Trente.

Toutefois, un tel refus ne tenait pas suffisamment compte du fait que les expressions de la piété populaire, qui, généralement, avaient été approuvées et recommandées par l’Église, avaient soutenu la vie spirituelle d’une multitude de fidèles, et qu’elles avaient engendré des fruits incomparables de sainteté, tout en contribuant très largement à la sauvegarde de la foi et à la diffusion du message chrétien. Cela explique pourquoi Pie XII, dans l’encyclique Mediator Dei du 21 novembre 1947, dont le contenu exhaustif manifestait l’intention de son auteur de prendre la tête du mouvement liturgique, opposa à ce refus la défense de ces pieux exercices, avec lesquels s’était identifiée, en quelque sorte, la piété catholique durant les derniers siècles.

Il revient au Concile œcuménique Vatican II, dans la Constitution Sacrosanctum Concilium, d’avoir défini d’une manière juste et équilibrée les relations entre la Liturgie et la piété populaire, en proclamant la primauté indiscutable de la sainte Liturgie et la subordination des pieux exercices par rapport à cette dernière, tout en réitérant leur caractère valide et légitime.

 

Liturgie et piété populaire: la problématique actuelle

47. Le parcours historique, qui a été retracé, met en évidence le fait que la question des rapports entre la Liturgie et la piété populaire ne se posent pas seulement à l’époque contemporaine: tout au long des siècles, elle s’est présentée de nombreuses fois, sous des dénominations et des formes différentes, et il lui a été donné diverses solutions. Il est donc nécessaire de tirer de l’expérience de l’histoire quelques indications permettant de répondre aux exigences pastorales qui se posent fréquemment et de façon urgente.

Les indications de l’histoire: les causes de déséquilibre

48. L’histoire montre tout d’abord que les relations entre la Liturgie et la piété populaire se détériorent durant les périodes où la conscience des valeurs essentielles de la Liturgie s’atténue dans l’esprit des fidèles. On peut citer les trois causes suivantes d’un tel affaiblissement:

- la conscience insuffisante ou sans cesse plus faible de la signification de Pâques et du rôle central que cette célébration occupe dans l’histoire du salut, et dont la Liturgie chrétienne est l’actualisation. Les fidèles font alors preuve de la tendance, presqu’inévitable, d’orienter leur piété vers d’autres épisodes salvifiques de la vie du Christ, et aussi vers la bienheureuse Vierge Marie, les Anges et les Saints, sans tenir compte de la "hiérarchie des valeurs";

- l’affaiblissement du sens du sacerdoce commun, en vertu duquel les fidèles sont habilités à "offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu, par Jésus Christ" (1 P. 2, 5; cf. Rm 12, 1), et à participer pleinement, selon leur condition, au culte de l’Église; un tel affaiblissement, qui va souvent de pair avec une Liturgie célébrée par des clercs qui interviennent même dans certaines parties de la célébration, qui ne relèvent pas de leurs fonctions propres de ministres sacrés, a pour conséquence d’orienter les fidèles vers la pratique des pieux exercices, dont ils se sentent pour leur part les participants actifs.

- la méconnaissance du langage propre à la Liturgie - c’est-à-dire la langue, les signes, les symboles et les gestes rituels - , a pour conséquence que le sens profond de la célébration échappe en grande partie aux fidèles. Cette ignorance peut même produire en eux l’impression qu’ils sont étrangers à l’action liturgique; c’est pourquoi ils marquent volontiers leur préférence pour les pieux exercices, dont le langage correspond mieux à leur formation culturelle, ou bien encore ils ont tendance à opter pour les dévotions particulières, qui répondent d’une manière plus satisfaisante aux exigences et aux situations de la vie quotidienne.

49. Chacun de ces éléments, qu’il n’est pas rare de rencontrer ensemble dans un même lieu, engendre un déséquilibre dans les rapports entre la Liturgie et la piété populaire, au détriment de la première et pour l’appauvrissement de la seconde. Pourtant, ces difficultés doivent être surmontées en recourant à une action catéchétique et pastorale bien menée et persévérante.

Au contraire, les diverses composantes du renouveau liturgique, ainsi que le développement du sens liturgique chez les fidèles, permettent à la piété populaire de trouver une nouvelle dimension par rapport à la Liturgie. Il convient de relever ce fait positif, qui est conforme à l’orientation la plus profonde de la piété chrétienne.

À la lumière de la Constitution liturgique

50. À notre époque, ce thème des rapports entre la Liturgie et la piété populaire est considéré avant tout à la lumière des directives contenues dans la Constitution Sacrosanctum Concilium; celles-ci cherchent à définir des relations harmonieuses entre ces deux expressions de la piété, à partir du double postulat suivant: la piété populaire est objectivement subordonnée à la Liturgie, et elle trouve en même temps dans cette dernière sa finalité.

Par conséquent, il faut avant tout éviter de poser la question des rapports entre la Liturgie et la piété populaire en termes d’opposition, ou même d’équivalence ou de substitution. De fait, la conscience de l’importance primordiale de la Liturgie et la recherche de ses expressions les plus justes ne doivent pas conduire à obscurcir la nature profonde de la piété populaire, et tout autant à la mépriser ou à la considérer comme superflue ou, tout simplement, à estimer qu’elle serait préjudiciable à la vie cultuelle de l’Église.

Il est vrai qu’une méconnaissance plus ou moins importante de la piété populaire, ou des manifestations d’hostilité à l’égard de celle-ci, révèlent chez leurs auteurs une évaluation inadéquate de certains éléments qui constituent la vie de l’Église, et semblent plus provenir de préjugés idéologiques que de la doctrine de la foi. De telles attitudes ont les conséquences suivantes:

- elles ne tiennent pas compte du fait que la piété populaire est elle aussi une réalité ecclésiale promue et soutenue par l’Esprit Saint,

- elles méconnaissent l’importance des fruits de grâce et de sainteté que la piété populaire a produits et continue de produire dans l’ensemble de l’Église.

- elles sont fréquemment l’expression d’une recherche illusoire de la "Liturgie pure"; de fait, l’expérience séculaire de l’Église montre bien que cette "Liturgie pure" correspond plus à une aspiration illusoire qu’à la réalité historique, à cause du caractère subjectif des critères à partir desquels ladite pureté est établie.

- elle a tendance à confondre une composante noble de l’esprit humain, en l’occurrence les sentiments, qui déterminent légitimement les diverses expressions de la piété liturgique et de la piété populaire, avec sa dégénérescence, c’est-à-dire le sentimentalisme.

51. Toutefois, les rapports entre la Liturgie et la piété populaire font apparaître aussi le phénomène contraire d’une valorisation tellement importante de la piété populaire qu’elle s’exerce au détriment de la Liturgie de l’Église.

Un fait de ce genre est à déplorer tout simplement dans certaines situations concrètes, mais il peut être aussi le fruit d’un choix théorique qui engendre une situation pastorale déviante: la Liturgie ne serait plus dans ce cas "le sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps la source d’où découle toute sa vertu", mais une expression cultuelle qui serait considérée comme étrangère à la compréhension et à la sensibilité du peuple et qui, ainsi, serait négligée et reléguée à une place secondaire, ou encore qui serait réservée à des groupes particuliers.

52. L’intention louable de rendre plus proche le culte chrétien de l’homme contemporain, surtout de celui qui n’a pas reçu une instruction catéchétique suffisante, et la difficulté constante, de la part de quelques cultures, d’assimiler certains éléments de la Liturgie, ne doivent pas avoir pour effet de dévaluer, autant en théorie qu’en pratique, l’expression primordiale et fondamentale du culte liturgique. En agissant de cette manière, au lieu d’affronter les difficultés concrètes avec prévoyance et persévérance, on aurait tendance à les résoudre d’une manière trop simpliste.

53. Pour justifier le choix qui tend à privilégier les exercices de la piété populaire au détriment des actions liturgiques, on entend fréquemment des affirmations de ce genre:

- la piété populaire est un domaine particulièrement approprié pour célébrer d’une manière à la fois libre et spontanée la "Vie" et ses multiples expressions; en revanche, la Liturgie, centrée sur le "Mystère du Christ" est, par nature, tournée vers le passé, elle inhibe la spontanéité et elle se révèle répétitive et formaliste;

- La Liturgie ne parvient pas à impliquer le fidèle dans la totalité de son être, c’est-à-dire dans l’unité de son corps et de son esprit; en revanche, la piété populaire, en s’adressant directement à l’homme, concerne à la fois son corps, son cœur et son esprit;

- la piété populaire est un domaine bien déterminé, qui, de surcroît, est adapté à la vie de prière: en effet, grâce aux pieux exercices, le fidèle est introduit dans un vrai dialogue avec le Seigneur, qui est constitué d’expressions parfaitement compréhensibles et qu’il fait siennes; en revanche, la Liturgie, en faisant prononcer par le fidèle des mots qui ne sont pas les siens et qui sont souvent étrangers à son contexte culturel, se révèle être, dans sa vie de prière, moins un moyen qu’un empêchement.

- les diverses formes de rites, qui constituent la piété populaire, sont reçues et accueillies par le fidèle, à cause de la correspondance existant entre sa propre culture et le langage des rites; en revanche, les rites propres à la Liturgie ne sont pas compris par ce même fidèle, parce que les formes expressives de ces rites proviennent d’un univers culturel qu’il perçoit comme un monde différent et lointain.

54. De telles affirmations accentuent d’une manière exagérée et dialectique la différence indéniable qu’on peut relever, dans certaines aires culturelles, entre les expressions propres à la Liturgie et celles qui dépendent de la piété populaire.

Toutefois, il est certain que la présence en certains endroits de ces idées est le signe qu’une conception juste de la Liturgie chrétienne est fortement compromise, sinon même complétement vidée de son contenu essentiel.

À l’encontre de telles opinions, il convient de rappeler la parole grave et réfléchie du dernier Concile œcuménique: "toute célébration liturgique, en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église, est l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré".

55. L’exaltation unilatérale de la piété populaire, qui a pour corollaire la mise à l’écart de la Liturgie, ne concorde pas avec le fait que les éléments essentiels de cette dernière ont été institués par la volonté du Christ lui-même; de plus, cette position a pour conséquence préjudiciable de ne pas souligner, comme elle le devrait, la valeur sotériologique et doxologique irremplaçable de la Liturgie. Après l’Ascension du Seigneur dans la gloire de son Père et à la suite du don de l’Esprit Saint, la glorification parfaite de Dieu et le salut de l’homme sont réalisés avant tout et par excellence par la célébration de la Liturgie; celle-ci requiert l’adhésion de la foi, et par c’est par elle que le croyant est inséré au cœur de l’événement fondamental du salut: la Passion, la Mort et la Résurrection du Christ (cf. Rm 6, 2-6; 1 Co 11, 23-26).

L’Église, consciente de son mystère et de l’efficacité de son action cultuelle et salvifique, ne cesse pas d’affirmer que "c’est par la Liturgie, surtout dans le divin sacrifice de l’Eucharistie, que "s’exerce l’œuvre de notre rédemption" ", ce qui n’exclut pas l’importance d’autres formes de piété.

56. La dévalorisation de la Liturgie comporte un certain nombre de conséquences sur un plan théorique autant que pratique: ainsi, elle conduit inévitablement à obscurcir la vision chrétienne du mystère de Dieu, qui se penche avec miséricorde vers l’homme déchu pour l’attirer à Lui par l’incarnation de son Fils et le don de l’Esprit Saint. Elle a aussi pour effet d’édulcorer le sens de l’histoire du salut et la perception du rapport entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. De même, elle conduit à sous-estimer la Parole de Dieu, qui est pourtant la seule Parole qui sauve, dont se nourrit et à laquelle se réfère sans discontinuité la Liturgie. Cette dévalorisation a encore pour effet d’atténuer dans l’esprit des fidèles la conscience de la valeur de l’œuvre accomplie par le Christ, le Fils de Dieu et le Fils de la Vierge Marie, le seul Sauveur et l’unique Médiateur (cf. 1 Tm 2, 5; Ac 4, 12). Enfin, elle provoque la perte du sensus Ecclesiae chez les fidèles.

57. L’accent mis exclusivement sur la piété populaire, qui, selon l’affirmation susmentionnée, doit se déployer dans l’orbite de la foi chrétienne, peut comporter les effets négatifs suivants: accélérer le processus de détachement d’une partie des fidèles par rapport à la révélation chrétienne; inclure de nouveau, d’une manière abusive ou déséquilibrée, certains éléments de la religiosité cosmique et naturelle; provoquer l’introduction, dans le culte chrétien, d’un certain nombre d’éléments ambigus provenant de croyances pré-chrétiennes, ou exprimant unilatéralement la culture ou la psychologie d’un peuple ou d’une ethnie; créer l’illusion de pouvoir atteindre la transcendance au moyen d’expériences néfastes; compromettre le sens authentiquement chrétien du salut, qui est le don gratuit de Dieu, en proposant, au contraire, un salut qui proviendrait de la seule conquête de l’homme et serait donc le fruit de ses efforts personnels (de fait, il ne faut jamais oublier le danger potentiel de la déviation pélagienne); enfin, accentuer, dans la mentalité des fidèles, le rôle des médiateurs secondaires, que sont la Bienheureuse Vierge Marie, les Anges, les Saints et parfois, parmi ces derniers, les principaux protagonistes de l’histoire nationale, en leur faisant accomplir une fonction qui n’appartient qu’à l’unique Médiateur, Jésus-Christ.

58. La liturgie et la piété populaire sont deux expressions authentiques, quoique non équivalentes, du culte chrétien. De fait, la Constitution sur la sainte Liturgie montre bien qu’au lieu de vouloir les opposer ou de considérer qu’ils sont deux éléments interchangeables, il convient plutôt de les harmoniser: "Les pieux exercices du peuple chrétien [...] doivent être réglés de façon à s’harmoniser avec la Liturgie, à en découler d’une certaine manière, et à y introduire le peuple parce que, de sa nature, elle leur est de loin supérieure".

La Liturgie et la piété populaire sont donc deux expressions cultuelles qui doivent se situer dans une relation mutuelle et féconde, même si la Liturgie est toujours appelée à constituer un point de référence permettant de "canaliser avec lucidité et prudence les désirs ardents de prière et de vie charismatique" qui se manifestent dans la piété populaire. De son côté, la piété populaire, avec ses valeurs symboliques et expressives, est en mesure d’aider la Liturgie à réussir son travail d’inculturation, et elle peut aussi lui procurer des éléments stimulants en vue d’accroître d’une manière efficace son dynamisme et sa créativité.

L’importance de la formation

59. À la lumière de ce qui vient d’être exposé, la formation, aussi bien des clercs que des laïcs, apparaît bien comme le moyen approprié pour résoudre les causes de déséquilibre ou de tension entre la Liturgie et la piété populaire. En plus de cette nécessaire formation liturgique, qui est une œuvre de longue haleine, toujours à redécouvrir et à approfondir, et en complément de cette dernière, une formation dans le domaine de la piété populaire s’impose dans le but de constituer une spiritualité harmonieuse et de qualité.

De fait, puisque "la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule Liturgie", le fait de se limiter exclusivement à l’éducation liturgique est insuffisante pour assurer correctement la croissance spirituelle des fidèles dans toutes ses dimensions. Du reste, l’action liturgique, et en particulier la participation à l’Eucharistie, ne peut produire de fruit dans une vie marquée par l’absence de toute prière individuelle, et dépourvue des valeurs qui sont transmises par les formes traditionnelles de dévotion du peuple chrétien. L’habitude prise à notre époque de se tourner vers des pratiques "religieuses" en provenance de l’orient, qui sont adaptées de façons diverses sur les autres continents, est un indice de la quête spirituelle de nos contemporains, qui touche le sens même de l’existence, en particulier face à la souffrance et aussi dans un but de partage. Les générations post-conciliaires - d’une manière variable selon les pays - n’ont pas fait l’expérience des formes de dévotion que connaissaient bien les générations précédentes: afin que la vie spirituelle de ces fidèles puisse s’épanouir d’une manière vraiment personnelle, il est donc important d’intégrer pleinement, dans la catéchèse et l’éducation, le patrimoine constitué par la piété populaire, et d’une manière toute spéciale les exercices spirituels recommandés par le Magistère.

 

Chapitre II

LITURGIE ET PIÉTÉ POPULAIRE
DANS LE MAGISTÈRE DE L’ÉGLISE

60. Après avoir exposé, dans un premier temps, l’attention portée à la piété populaire par le Magistère du Concile Vatican II, des Pontifes Romains et des Évêques, il a semblé opportun, dans un deuxième temps, de présenter une synthèse organique des enseignements de ce même Magistère dans le double but de faciliter l’élaboration d’orientations doctrinales dans le domaine de la piété populaire, et de favoriser une action pastorale appropriée.

Les valeurs de la piété populaire

61. Selon le Magistère, la piété populaire est une réalité vivante qui se situe dans l’Église, tout en étant indissociable de l’Église: elle trouve sa source dans la présence constante et active de l’Esprit Saint qui anime l’Église tout entière; son point de référence est constitué par le Mystère du Christ Sauveur; sa finalité est la gloire de Dieu et le salut des hommes; enfin, sa conformation dans l’histoire est constituée par "la rencontre fructueuse entre l’œuvre d’évangélisation et la culture". Le Magistère n’a donc pas manqué d’exprimer maintes fois son estime envers la piété populaire et ses diverses manifestations; en revanche, il n’a pas hésité à faire connaître sa réprobation à tous ceux qui l’ignorent, la négligent ou la méprisent, en leur enjoignant d’adopter envers elle une attitude plus positive qui tienne compte de ses valeurs. Enfin, le Magistère n’a pas hésité à présenter la piété populaire comme le "vrai trésor du peuple de Dieu".

Le grand intérêt manifesté par le Magistère envers la piété populaire est dû essentiellement aux valeurs que cette dernière incarne à ses yeux.

La piété populaire a un sens presqu’inné du sacré et de la transcendance. Elle manifeste une soif de Dieu authentique et "un sens aigu des attributs profonds de Dieu: la paternité, la providence, la présence amoureuse et constante", la miséricorde.

Les documents du Magistère se font l’écho des attitudes intérieures et des vertus promues, mises en valeur et entretenues par la piété populaire d’une manière toute particulière: ainsi, la patience et "la résignation chrétienne dans les situations irrémédiables", la confiance en Dieu, la force de supporter les souffrances et de discerner le "sens de la croix dans la vie quotidienne", le désir sincère de plaire au Seigneur, de réparer les offenses commises à son encontre, et de faire pénitence, enfin, le détachement envers les choses matérielles, la solidarité et l’ouverture aux autres, c’est-à-dire "le sens de l’amitié, de la charité et de l’union familiale."

62. La piété populaire se réfère volontiers au mystère du Fils de Dieu qui, par amour pour les hommes, s’est fait petit enfant et notre frère, en naissant, dans la pauvreté, d’une Femme elle-même humble et pauvre, et elle évoque aussi avec un intérêt très vif le Mystère de la Passion et de la Mort du Christ.

La piété populaire offre une large place à l’évocation de l’au-delà, au désir de communion avec ceux qui demeurent dans le ciel, la bienheureuse Vierge Marie, les Anges et les Saints, et donc à la prière de suffrages pour les âmes des défunts.

63. La fusion harmonieuse entre le message du Christ et la culture d’un peuple, dont les manifestations de la piété populaire constituent bien souvent une bonne illustration, est un motif qui suscite l’estime du Magistère à l’égard de celle-ci.

De fait, les manifestations les plus appropriées de la piété populaire montrent que, d’une part, le message chrétien parvient bien à assimiler les éléments les plus caractéristiques de la culture d’un peuple, et que, d’autre part, il réussit à rendre cette même culture perméable au message évangélique en exerçant une influence bénéfique sur sa conception de la vie, de la liberté, de la mission et du destin de l’homme.

Ainsi, la transmission des expressions propres à une culture, qui s’effectue des parents à leurs enfants,et donc d’une génération à une autre, comporte en même temps la transmission des principes chrétiens. Dans certains cas, la fusion est tellement étroite que les éléments de la foi chrétienne sont devenus en même temps des éléments intégrants de l’identité culturelle d’un peuple. Il en est ainsi, par exemple, de la piété qui s’exprime à l’égard de la Mère du Seigneur.

64. Le Magistère souligne encore l’importance de la piété populaire pour la vie et la conservation de la foi du peuple de Dieu et pour la promotion de nouvelles initiatives dans le domaine de l’évangélisation.

Au sujet des différents apports positifs de la piété populaire, il convient de noter, tout d’abord, qu’il n’est pas possible de ne pas tenir compte de "ces dévotions qui sont pratiquées en certaines régions par le peuple fidèle avec une ferveur et une pureté d’intention émouvantes". De même, on peut affirmer que la saine religiosité populaire, "peut être, grâce à ses racines éminemment catholiques, une antidote contre les sectes et une garantie de fidélité au message du salut". La piété populaire montre aussi qu’elle constitue un instrument providentiel pour la sauvegarde de la foi, dans les régions où les chrétiens sont dépourvus d’assistance pastorale; de plus, là où l’évangélisation s’avère insuffisante, "la population exprime en grande partie sa propre foi en recourant surtout à la piété populaire". Enfin, la piété populaire constitue un "point de départ" approprié et irremplaçable "permettant au peuple de parvenir à une foi plus mûre et plus profonde".

Quelques dangers qui peuvent faire dévier la piété populaire

65. Le Magistère, qui tient à mettre en évidence les valeurs propres de la piété populaire, ne cesse, toutefois, de signaler certains dangers qui peuvent la menacer: ainsi, la présence insuffisante de certains éléments essentiels de la foi chrétienne, parmi lesquels la signification de la Résurrection du Christ pour le salut de l’humanité, le sens de l’appartenance à l’Église et la personne et l’action du Saint Esprit; la disproportion entre, d’une part, l’attachement envers le culte des Saints et, d’autre part, l’affirmation de la souveraineté absolue de Jésus-Christ et de son mystère; le contact direct trop rare avec la Sainte Écriture; l’éloignement de la vie sacramentelle de l’Église; la tendance à séparer le culte des obligations de la vie chrétienne; la conception utilitariste de certaines formes de piété; l’emploi de "signes, de gestes et de formules, qui, parfois, prennent une importance excessive, jusqu’à la recherche du spectaculaire"; le risque, dans des cas extrêmes, de "favoriser la pénétration des sectes et même en arriver à la superstition, à la magie, au fatalisme ou à l’oppression".

66. En vue de remédier à ces carences et à ces défauts éventuels de la piété populaire, le Magistère de notre temps rappelle avec insistance qu’il faut l’"évangéliser", en établissant un contact fécond entre cette dernière et la parole de l’Évangile. Cette relation privilégiée contribuera à "la libérer progressivement de ses défauts, en la purifiant et en la consolidant, et donc en faisant en sorte que ses éléments ambigus acquièrent une physionomie plus claire dans ses contenus de foi, d’espérance et de charité".

Toutefois, cette œuvre d’ "évangélisation" de la piété populaire doit être accomplie en tenant compte des réalités pastorales; celles-ci devraient inciter ses protagonistes à adopter une attitude marquée par une grande patience et un sens prudent de la tolérance, en s’inspirant de la méthodologie suivie par l’Église au cours des siècles face aux problèmes liés à l’inculturation de la foi chrétienne et de la Liturgie, et aux questions inhérentes aux dévotions populaires.

Le sujet de la piété populaire

67. En rappelant que "la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule Liturgie" et que le chrétien "doit aussi entrer dans sa chambre pour prier le Père dans le secret", et qu’ainsi, "enseigne l’Apôtre, il doit prier sans relâche", le Magistère de l’Église rappelle que chaque chrétien - qu’il soit clerc, religieux ou laïc - est le sujet des diverses formes de prières, soit quand il prie en privé, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, soit quand il prie de façon communautaire dans des groupes d’origines et de physionomies diverses.

68. Le Saint-Père Jean-Paul II a tenu à souligner que la famille est particulièrement concernée par la piété populaire. De fait, l’Exhortation apostolique Familiaris consortio, après avoir exalté la famille en tant que sanctuaire domestique de l’Église, affirme que "pour préparer et prolonger à la maison le culte célébré à l’église, la famille chrétienne recourt à la prière privée, qui présente une grande variété de formes: cette variété, tout en témoignant de l’extraordinaire richesse de la prière chrétienne animée par l’Esprit Saint, répond aux diverses exigences et situations concrètes de celui qui se tourne vers le Seigneur". Le même document ajoute que "outre les prières du matin et du soir, sont à conseiller expressément [...]: la lecture et la méditation de la Parole de Dieu, la préparation aux sacrements, la dévotion et la consécration au Cœur de Jésus, différentes formes de piété envers la Vierge Marie, la bénédiction de la table, les pratiques de dévotion populaire".

69. Les confréries et les autres pieuses associations sont aussi des sujets importants de la piété populaire. Outre l’exercice de la charité et l’engagement social, la promotion du culte chrétien constitue l’une des finalités de ces institutions: il s’agit du culte envers la Très Sainte Trinité, le Christ et ses mystères, la bienheureuse Vierge Marie, les Anges, les Saints et les Bienheureux, de même que les prières pour les âmes des fidèles défunts.

Les confréries disposent souvent, en plus du calendrier liturgique, d’une sorte de calendrier propre, dans lequel sont indiqués les fêtes particulières, les offices, les neuvaines, les septénaires, les triduums qui doivent être célébrés, de même que les jours pénitentiels qu’il faut observer, et enfin les jours où doivent être organisées des processions, accomplis certains pèlerinages ou encore réalisées des œuvres de charité bien déterminées. Les confréries disposent aussi de livres de dévotions propres, et d’insignes distinctifs, comme des scapulaires, des médailles, des costumes et des ceintures, et parfois aussi des lieux de culte et des cimetières particuliers.

L’Église reconnaît les confréries et leur accorde la personnalité juridique, elle approuve leurs statuts et considère favorablement leurs finalités et leurs activités cultuelles. Elle veille toutefois à ce que les confréries soient bien insérées dans la vie de la paroisse et du diocèse, en se gardant de toute attitude d’opposition ou d’isolement.

Les pieux exercices

70. Les pieux exercices constituent une expression typique de la piété populaire. Ils sont très divers par leur origine historique et leur contenu, par leur langage et leur style, par leur usage et leurs destinataires. Leur importance a été soulignée par le Concile Vatican II, qui les a vivement recommandés, tout en prenant le soin de mentionner les conditions de leur légitimité et de leur validité.

71. La nature du culte chrétien, ainsi que les caractéristiques qui lui sont propres, exigent que les pieux exercices soient avant tout conformes à la saine doctrine, ainsi qu’aux lois et aux normes de l’Église. Ils doivent aussi être en harmonie avec la sainte Liturgie, tenir compte autant que possible des temps de l’année liturgique et donc favoriser "une participation consciente active à la prière commune de l’Église".

72. Les pieux exercices font partie intégrante du culte chrétien, ce qui explique l’attention constante de l’Église à leur égard, afin que, par leur entremise, Dieu soit glorifié d’une manière qui soit digne de Lui, et que l’homme reçoive les fruits spirituels et l’aide lui permettant de mener une vie chrétienne cohérente.

L’attitude des Pasteurs à l’égard des exercices spirituels a revêtu divers aspects complémentaires: elle a été faite d’incitation et d’encouragement, d’orientation et, parfois, de correction. La vaste gamme des pieux exercices comprend: tout d’abord, les pieux exercices qui sont célébrés avec l’approbation du Siège Apostolique et ceux que ce dernier a recommandés tout au long des siècles; puis, les pieux exercices des Églises particulières "qui sont célébrés sur l’ordre des Évêques, selon les coutumes ou les livres légitimement approuvés" ; puis, les autres pieux exercices prévus par le droit particulier ou les coutumes propres aux familles religieuses ou aux confréries et aux autres pieuses associations de fidèles; ceux-ci ont souvent reçu l’approbation explicite de l’Église; enfin, les pieux exercices qui sont célébrés dans le cadre de la vie familiale ou personnelle.

Certains pieux exercices, introduits de façon coutumière par la communauté des fidèles, et qui sont approuvés par le Magistère, jouissent de la concession d’indulgences.

Liturgie et pieux exercices

73. L’enseignement de l’Église relatif aux rapports entre la Liturgie et les pieux exercices peut être exprimé d’une manière concise de la façon suivante: d’une part, la Liturgie étant, par nature, de loin supérieure aux pieux exercices, il est nécessaire de lui conférer, dans la vie pastorale, "la place primordiale qui lui revient face aux pieux exercices"; d’autre part, la Liturgie et les pieux exercices doivent coexister en tenant compte du respect de la hiérarchie des valeurs et de la nature spécifique de chacune de ces deux expressions cultuelles.

74. Le respect attentif de ces principes doit permettre de consentir un réel effort visant à harmoniser, si possible, les pieux exercices avec les rythmes et les exigences de la Liturgie; ainsi il sera possible, "sans mêler ou confondre les deux formes de piété", d’éviter la confusion ou le mélange hybride entre la Liturgie et les pieux exercices. Le respect de ces mêmes principes doit conduire à ne pas opposer la Liturgie et