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DISCOURS DU PAPE
PAUL VI
AUX PARTICIPANTS AU SYMPOSIUM DES EVÊQUES D’EUROPE
Samedi 18 octobre 1975
Frères
bien-aimés,
Le Symposium
des Evêques d’Europe, que vous clôturez par tette célébration Jubilaire,
Nous tient très à cœur. Par un examen sérieux des questions qui se posent aux
Pasteurs pour un meilleur service de la foi, dans un climat d’amitié fraternelle
et de prière favorisé par la discrétion du cadre choisi, vous avez pu nouer des
liens à un niveau plus profond, élargissant ainsi votre communion indispensable
dans l’épiscopat, et progressant dans votre sens des responsabilités communes au
service des populations européennes.
Vos soucis,
vos espoirs, vos résolutions, Nous les partageons, vous le savez, à un titre
particulier: notre propre foi n’a cessé d’être pétrie de la civilisation
chrétienne de ce continent, de ses maîtres spirituels, et Nous continuons d’être
solidaire de ces efforts pastoraux, tout en ayant le souci de toutes les
Eglises. Réciproquement, vous l’exprimez bien ce matin, votre ministère
apostolique n’atteint sa pleine dimension qu’autour de l’humble Successeur de
Pierre. Au milieu de toutes les manifestations de l’Année Sainte, Celle-ci Nous
est particulièrement chère.
Au delà de vos
personnes, Nous pensons à vos communautés catholiques, à toutes les communautés
catholiques éparses en Europe, à l’Europe elle-même. Aussi, sans perdre de vue
la pertinence des multiples questions pastorales que vous avez abordées ces
jours-ci et dont Nous avons pris connaissance avec intérêt, permettez- Nous de
prendre un peu de recul, ou, si vous le voulez, de hauteur, au regard de cette
Europe. Il s’en dégage une idée et une mission.
L’Europe! Il y
a bien des façons de la considérer. A-t-on jamais pu parler de son unité? Elle
semble avoir été jusqu’à hier un champ de batailles continuelles. Et pourtant
les tentatives d’unification politique y ont connu leur temps de gloire, si l’on
songe à l’Empire romain, puis aux Empires carolingien et germanique qui en ont
pris le relais. Plus profondément, c’est la civilisation gréco-romaine qui les a
tous marqués, et plus encore, une même culture chrétienne.
Oui, quelque
chose de commun animait ce grand ensemble: c’était la foi. Ne peut-on pas dire
que c’est la foi, la foi chrétienne, la foi catholique, qui a fait l’Europe, au
point d’en être comme l’âme? Le Réforme, c’est un fait d’histoire, a contribué à
une dispersion.
L’avènement de
la science, de la technique, celui de la richesse productive ont donné lustre et
puissance à l’Europe, ils ne lui ont pas redonné une âme. L’époque des
révolutions a vu s’accentuer le morcellement, l’indépendance. Les nations se
sont affermies dans leur diversité, en s’opposant bien souvent. Les guerres sont
devenues de plus en plus graves. Le processus des regroupements nationaux sur
leur propre territoire n’est sans doute pas tout à fait terminé, mais il devrait
se résoudre par des voies pacifiques. Bref, Nous assistons toujours à des
divisions très marquées entre les nations et à l’intérieur des nations.
Peut-on dès
lors envisager une unité, une conscience commune de l’Europe? Qu’il nous soit
permis d’évoquer aujourd’hui un épisode significatif. Lorsque Nous exercions
notre ministère pastoral à Milan, l’honneur Nous fut donné d’être invité, avec
d’autres personnalités, à la rencontre des Autorités italiennes avec le Général
de Gaulle qui, comme Chef de l’Etat français, venait en Italie célébrer le
centenaire de l’indépendance du pays. Celle-ci fut inaugurée par la campagne
militaire qui trouva son épilogue sanglant et victorieux dans les batailles de
Solférino et de San Martino au mois de juin mil huit cent cinquante neuf. La
commémoration eut lieu à Magenta, là où se déroula le premier affrontement
mémorable des deux armées, autrichienne et franco-piémontaise, avec une
multitude de morts de part et d’autre, et là où s’élève maintenant un ossuaire
monumental à la mémoire des combattants.
Devant cet
ossuaire, nous avons célébré la Sainte Messe. Le Général de Gaulle et le
Président Gronchi y assistaient dans des tribunes, entourés du déploiement des
forces militaires, des autorités et de la population. Il nous souvient qu’à la
fin de la cérémonie religieuse, nous avons adressé notre salut respectueux aux
deux Chefs d’Etat présents et exprimé ce vœu: de même que le dix-neuvième siècle
a été caractérisé par les luttes pour l’indépendance et la formation des
différents Etats qui composent aujourd’hui l’Europe, qu’ainsi le vingtième
siècle, le nôtre, puisse être, au moins en Europe, caractérisé à son tour non
plus par les guerres et l’opposition entre les peuples, mais par l’unité. Aux
nations désormais politiquement distinctes et organisées en Etats libres et
souverains, il reste à découvrir une expression communautaire et continentale de
la fraternité des peuples, associés pour promouvoir une civilisation solidaire,
animée naturellement d’un même esprit. Et nous nous souvenons alors qu’à la fin
de ce bref discours le Général de Gaulle, descendant seul de l’estrade qui lui
était réservée, venait vers nous à la surprise et à l’étonnement de toute cette
solennelle assistance; arrivé devant l’autel, il nous tendait la main et,
étreignant la nôtre, il nous disait avec gravité ces paroles: «Ce que vous avez
dit, sera fait».
On ressent en
effet à nouveau aujourd’hui le besoin de l’union, mais d’abord au niveau d’une
concertation indispensable sur des problèmes techniques, économiques,
commerciaux, culturels, politiques. Efforts laborieux et méritoires, que nous
encourageons, tout en étant conscient des obstacles multiples qu’ils
rencontrent. Plus profondément, on rêve à nouveau d’une unité spirituelle, qui
donne sens et dynamisme à tous ces efforts, qui restitue aux hommes la
signification de leur existence personnelle et collective. Les pouvoirs
politiques et techniques sont impuissants à produire cet effet, et ne pourraient
l’imposer que par l’esclavage. Nous pensons, nous, que seule la civilisation
chrétienne, dont est née l’Europe, peut sauver ce continent du vide qu’il
éprouve, lui permettant de maîtriser humainement le «progrès» technique dont
elle a donné le goût au monde, de retrouver son identité spirituelle et de
prendre ses responsabilités morales envers les autres partenaires du globe.
C’est bien là l’originalité, la chance, la vocation de l’Europe, moyennant la
foi. Et c’est là que notre mission d’Evêques en Europe prend un relief
saisissant. Aucune autre instance humaine en Europe ne peut rendre le service
qui nous est confié, à nous, promoteurs de la foi: réveiller l’âme chrétienne de
l’Europe où s’enracine son unité.
Nous entendons
bien que les conditions sont nouvelles par rapport à l’état de chrétienté qu’a
connu l’histoire. Il y a une maturité civique au niveau des pays, au niveau du
continent. De toute façon, nous ne sommes pas, nous Evêques, les artisans de
l’unité au plan temporel, au plan politique. La foi, dont nous sommes les
serviteurs, n’est pas un élément politique. Elle se reçoit librement de Dieu,
par le Christ, dans l’Esprit Saint. Et que fait-elle?
Elle donne un
sens à la vie des hommes, révélant leur destinée éternelle de fils de Dieu:
n’est-ce pas appréciable en cette ère de désarroi? Elle nourrit leur cœur d’une
espérance non fallacieuse. Elle leur inspire une vraie charité, génératrice de
justice et de paix, qui les pousse au respect de l’autre dans la
complémentarité, au partage, à la collaboration, au souci des plus défavorisés.
Elle affine les consciences. Dans un monde souvent clos sur sa richesse ou sur
son pouvoir, rongé par les conflits, ivre de violence ou de défoulement sexuel,
la foi procure une libération, une remise en ordre des facultés merveilleuses de
l’homme.
L’unité
qu’elle cherche n’est pas l’unification réalisée par la force, c’est le concert
où les bonnes volontés harmonisent leurs efforts dans le respect des conceptions
politiques diverses. C’est celle d’une Eglise travaillée tout entière par un
sain œcuménisme. C’est celle d’une Pentecôte où la diversité des langues laisse
parler le même Esprit Saint. Voilà ce qu’on pourrait appeler l’âme de cette
civilisation, et Nous savons combien vous travaillez chaque jour à l’épanouir.
Utopie? Non.
Certes, le processus de sécularisation, qui touche profondément l’Europe
chrétienne, semblerait passer de plus en plus sous silence le rôle vital de la
foi. Et pourtant, si les valeurs évangéliques sont trop souvent comme
désarticulées, axées sur des objectifs purement terrestres, elles demeurent
enracinées dans l’âme de la plupart de ces peuples européens; elles continuent
de les marquer; elles peuvent être purifiées, ramenées à leur Source, c’est le
rôle de l’évangélisation. Les autres continents, d’ailleurs, continuent à
regarder l’Europe comme le foyer du christianisme. Notre responsabilité est
grande. Ne soyons pas pusillanimes, défaitistes, complexés. Ayons l’audace
apostolique des saints que Nous béatifierons demain. Plus que jamais, l’Esprit
Saint nous intime la mission de prêcher entièrement la foi de l’Eglise, à temps
et à contre temps, de réveiller et de fortifier les consciences à sa lumière, de
faire converger leur flamme par dessus toutes les barrières, comme cela se passe
ici, en cette Année Sainte, de susciter leur témoignage actif, évangélique, sur
tous les chantiers où se construit l’unité humaine de l’Europe.
Mais cela ne
pourra se réaliser que dans l’authenticité et l’unité de la foi. Et aujourd’hui,
Nous devons veiller à ne pas nous laisser éblouir par ce que le «pluralisme»
renferme d’ambiguïté et d’équivoque, dans la mesure où il signifierait un
pluralisme subjectif et indifférent à l’interprétation de la doctrine de la foi.
Ce serait glisser vers le libre examen qui, Nous le savons trop bien, compromet
et souvent annule l’unité objective et univoque de la doctrine de la foi.
Oui, à l’«una
fides» serait substitué ce libre examen qui corrompt la Parole de la foi, sûre
et source d’unité, et qui, au lieu de favoriser une vraie convergence
œcuménique, en annule les motifs, les efforts méritoires, l’espérance.
Pluralisme, pour nous, doit signifier la fécondité inépuisable des richesses
contenues dans le «dépôt» de la même foi, c’est-à-dire dans la variété
extraordinaire, mais toujours cohérente et fidèle, des expressions que peut
utiliser le langage de la foi et de la spiritualité, en accord avec le message
du Magistère. Le dépôt est toujours ouvert à l’exploration des profondeurs de la
vérité théologique, que la doctrine authentique non seulement permet, mais offre
à l’étude de la contemplation, à l’école de l’Eglise qui est enseignante par
charisme et par mandat divin.
Voilà ce qui
doit avant tout nous préoccuper, nous Evêques: l’épanouissement du levain
évangélique dans l’unité de la foi, dans tous ces pays d’Europe confiés à notre
charge. Voilà ce qui doit faire converger nos efforts. Car notre unité à nous
chrétiens, à nous Pasteurs, elle existe déjà. Votre Symposium d’Evêques la
manifeste pour une part. Nous devons lui donner une expression, la célébrer,
l’épanouir en charité, dans cette charité qui vient de la foi. C’est par ce
chemin spirituel que l’Europe doit retrouver le secret de son identité, de son
dynamisme, du service providentiel auquel Dieu l’appelle toujours, du témoignage
qu’elle doit rendre à la face du monde. Paraphrasant la fameuse Epitre à
Diognète, Nous pourrions dire: Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le
sont dans le monde, dans ce monde de l’Europe. Oh! certes, comme au temps de
Diognète, ils doivent donner leur témoignage dans des conditions de pauvreté,
dans l’incompréhension, dans la contradiction, voire dans la persécution. Mais
si leur devain a l’humilité de l’Evangile, il en a aussi la vigueur, il est
porteur de salut pour l’ensemble. Telle est notre foi. En servant cette foi,
comme Evêques, en la gardant et en la promouvant, et cela de concert, vous aidez
l’Europe à retrouver son âme. Et votre ministère, Nous l’affermissons d’une
particulière Bénédiction Apostolique.
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