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MYSTERIUM FIDEI
LETTRE ENCYCLIQUE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PAUL VI
SUR LA DOCTRINE ET LE CULTE
DE LA SAINTE EUCHARISTIE
A Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques
et autres Ordinaires des lieux, au clergé et aux fidèles du monde entier
Vénérables Frères,
Mystère de foi, don accordé à l'Eglise, par son Epoux, en gage de
son immense amour, l'Eucharistie a toujours été religieusement gardée par l'Eglise
Catholique comme un trésor du plus haut prix et a fait l'objet de sa part, au IIe Concile
du Vatican, d'une nouvelle et solennelle profession de foi et de culte. Dans l'étude de
la restauration de la Sainte Liturgie, les Pères du Concile, soucieux du bien de
l'Eglise universelle, n'ont rien eu plus à cur que de porter les fidèles à une
participation active à la célébration eucharistique: les chrétiens se voient
pressés d'apporter une foi entière et une dévotion profonde à ce mystère très saint,
de l'offrir à Dieu en union avec le prêtre comme sacrifice pour leur salut personnel et
celui du monde entier, et de prendre cet aliment pour se nourrir spirituellement.
L'Eucharistie, centre de la liturgie.
Si la Sainte Liturgie occupe la première place dans la vie de l'Eglise, elle a,
peut-on dire, son coeur et son centre dans l'Eucharistie, puisque celle-ci est la fontaine
de vie où nous trouvons de quoi nous purifier et nous fortifier, en sorte que nous ne
vivions plus pour nous mais pour Dieu, et que nous nous unissions entre nous par le lien
si étroit de la charité.
Pour mettre en évidence le rapport intime qui joint la piété à la foi, les Pères
du Concile ont confirmé l'enseignement constamment maintenu et dispensé par l'Eglise et
solennellement défini au Concile de Trente; ils ont tenu à introduire l'exposé sur le
mystère sacré de l'Eucharistie par cette synthèse de vérité: "Notre Sauveur, à
la dernière Cène, la nuit où il fut livré, a institué le Sacrifice eucharistique de
son Corps et de son Sang, afin de perpétuer ainsi le Sacrifice de la Croix à travers les
siècles jusqu'à sa venue, laissant de la sorte à l'Église, son Épouse bien-aimée, le
mémorial de sa mort et de sa résurrection; sacrement de piété, signe d'unité, lien de
charité, banquet pascal, où on reçoit le Christ, où l'âme est comblée de grâce et
par quoi est accordé le gage de la gloire à venir". (1)
Ces paroles exaltent en même temps le Sacrifice, qui est de l'essence
même de la Messe qu'on célèbre chaque jour, et le Sacrement, auquel les fidèles
prennent part quand dans la Sainte Communion ils mangent la chair du Christ et boivent
son sang et reçoivent la grâce, anticipation de la vie éternelle; remède
d'immortalité, selon le mot du Seigneur. " Qui mange ma chair et boit mon sang, a la
vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour ".(2)
La restauration de la Liturgie produira donc, Nous en avons le ferme
espoir, des fruits abondants de dévotion eucharistique; ainsi la Sainte Eglise,
présentant ce signe salutaire de piété, progressera de jour en jour vers l'unité
parfaite (3) et conviera à l'unité de la foi et de la charité tous ceux qui ont la
fierté de porter le nom de chrétiens, les attirant avec délicatesse sous
l'action de la grâce divine.
Il Nous semble entrevoir ces fruits et en goûter comme les prémices
dans la joie sincère et l'empressement avec lesquels les fils de l'Eglise Catholique ont
accueilli la Constitution sur la restauration de la Liturgie, et aussi dans la publication
de nombreux travaux de valeur, qui visent à scruter avec plus de profondeur et à faire
connaître avec plus de fruit la doctrine concernant la Sainte Eucharistie, spécialement
en ce qui regarde les rapports de ce mystère avec celui de l'Eglise.
C'est pour Nous un grand sujet de réconfort et de joie; Nous Nous
plaisons à vous en faire part, Vénérables Frères, afin qu'avec Nous vous remerciez
Dieu, auteur de tout bien, qui par son Esprit gouverne l'Eglise et la rend féconde en
accroissements de vertu.
Sujets de préoccupations pastorale et d'inquiétude
Pourtant, Vénérables Frères, les motifs ne manquent pas, précisément dans le
domaine dont Nous parlons, d'être soucieux et préoccupés; la conscience de Notre devoir
apostolique ne Nous permet pas de le taire.
Nous savons en effet que parmi les personnes qui parlent ou écrivent
sur ce mystère très saint, il en est qui répandent au sujet des messes privées, du
dogme de la transsubstantiation et du culte eucharistique certaines opinions qui troublent
les esprits des fidèles; elles causent une grande confusion d'idées touchant les
vérités de la foi, comme s'il était loisible à qui que ce soit de laisser dans l'oubli
la doctrine précédemment définie par l'Eglise ou de l'interpréter de manière à
appauvrir le sens authentique des termes ou énerver la force dûment reconnue aux
notions.
Non, il n'est pas permis, soit dit par manière d'exemple, de prôner
la messe appelée " communautaire " de telle sorte qu'on déprécie la messe
privée; ni d'insister sur l'aspect de signe sacramentel comme si la fonction symbolique,
que nul ne conteste à la Sainte Eucharistie, exprimait de façon exhaustive le mode de
présence du Christ dans ce sacrement; il n'est pas permis de traiter du mystère de la
transsubstantiation sans allusion à la prodigieuse conversion de toute la substance du
pain au corps du Christ et de toute la substance du vin au sang du Seigneur conversion
dont parle le Concile de Trente - et d'en rester simplement à ce qu'on nomme
"transsignification " et " transfinalisation "; il n'est pas permis de
présenter et de suivre dans la pratique l'opinion selon laquelle Notre-Seigneur
Jésus-Christ ne serait plus présent dans les hosties consacrées qui restent après la
célébration du Sacrifice de la Messe.
Chacun voit comme ces opinions, et d'autres du même genre qui ont
été lancées, compromettent la foi et le culte envers la divine Eucharistie.
Le Concile a suscité l'espérance d'un nouveau rayonnement de piété
eucharistique qui gagne toute l'Eglise; il ne faut pas que cet espoir soit frustré et
que le bon grain soit étouffé par les opinions erronées déjà semées çà et là.
C'est pourquoi Nous avons pris le parti de vous entretenir de ce sujet si important,
Vénérables Frères, et, en vertu de Notre autorité apostolique, de vous faire part de
Notre pensée en la matière.
Certes Nous ne nions pas, chez ceux qui donnent cours aux opinions en
question, le désir louable de scruter un si grand mystère, d'en explorer les
inépuisables richesses et d'en découvrir le sens aux hommes de notre temps. Ce désir,
Nous le reconnaissons et Nous l'approuvons. Mais Nous ne pouvons approuver les opinions
émises par ces chercheurs et Nous sommes conscient de Notre devoir de vous avertir du
danger sérieux qu'elles font courir à la vraie foi.
La sainte Eucharistie est un mystère de foi
En premier lieu, Nous tenons à rappeler une vérité que vous savez parfaitement mais
qu'il faut tenir présente a l'esprit pour écarter toute contamination de rationalisme.
Tant de catholiques ont scellé de leur sang cette vérité; d'illustres pères et
Docteurs de l'Eglise l'ont constamment professée et enseignée: l'Eucharistie est un
mystère très élevé et même proprement, comme le dit la Liturgie, le mystère de
foi. Notre Prédécesseur Léon XIII, d'heureuse mémoire, le remarque avec tant de
sagesse: "En ce seul mystère sont renfermées en singulière abondance des
merveilles diverses, toutes les réalités surnaturelles ".(4)
De ce mystère nous ne pouvons donc nous approcher qu'avec un humble respect, sans nous
tenir au raisonnement humain, qui doit se taire, mais en nous attachant fermement à la
Révélation divine.
Vous savez quelle élévation de langage et quelle piété éclairée
saint Jean Chrysostome a trouvées pour parler du mystère eucharistique; un jour,
instruisant ses fidèles à ce sujet, il eut ces expressions si heureuses: " Inclinons-nous
devant Dieu, sans protester, même si ce qu'Il nous dit paraît contraire à notre raison
et à notre intelligence; sa parole doit prévaloir sur celles-ci. Agissons de même à
l'égard du Mystère (I'Eucharistie), sans nous arrêter à ce qui tombe sous les sens
mais en adhérant à ses paroles, car sa parole ne peut tromper ".(5)
Souvent les Docteurs Scolastiques ont repris des affirmations
identiques. La présence du véritable Corps du Christ et du véritable Sang du Christ
dans ce sacrement, " on ne l'apprend point par les sens, dit saint Thomas, mais par
la foi seule, laquelle s'appuie sur l'autorité de Dieu. C'est pourquoi, commentant le
texte de saint Luc, C. 22, 19: " Ceci est mon corps qui sera livré pour
vous ", Cyrille déclare: Ne va pas te demander si c'est vrai, mais bien
plutôt accueille avec foi les paroles du Seigneur, parce que Lui, qui est la vérité, ne
ment pas "."
Aussi le peuple chrétien, faisant écho au Docteur Angélique,
chante-t-il si fréquemment.- "A ton sujet la vue, le toucher, le goût se
trompent; c'est par la voie de la seule ouïe qu'on croit en toute sécurité;
je crois tout ce qu'a dit le Fils de Dieu: rien de plus vrai que
cette parole de vérité".
Il y a plus: saint Bonaventure affirme que le mystère eucharistique
est " le plus difficile à croire " non seulement des mystères impliqués dans
les sacrements, mais de tous les mystères de la foi. (7) Cela nous est d'ailleurs
suggéré par l'Évangile, quand il raconte que beaucoup de disciples du Christ, entendant
ce qu'il déclarait de sa chair à manger et de son sang à boire, reculèrent et
abandonnèrent le Seigneur, en avouant: " Ce qu'il dit est raide! Qui peut
l'écouter?". Et comme Jésus demandait si les Douze aussi voulaient s'en aller,
Pierre donna l'attestation prompte et ferme de la foi qui était la sienne et celle des
Apôtres, en cette réponse admirable: " Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les
paroles de la vie éternelle ".(8)
Il est donc logique pour nous de suivre comme une étoile, dans notre
exploration de ce mystère, le magistère de l'Eglise: le Divin Rédempteur a confié à
sa garde et à son interprétation la parole de Dieu écrite ou transmise par tradition
orale; nous sommes assurés que " même sans les recherches dont la raison est
capable, même sans les explications que le langage peut fournir, ce que depuis
l'antiquité l'Eglise entière proclame et croit selon la véritable foi catholique, cela
reste toujours vrai ". (9)
Mais cela ne suffit pas. L'intégrité de la foi étant sauve, il faut
de plus observer l'exactitude dans la façon de s'exprimer, de peur que l'emploi peu
circonspect de certains termes ne suggère, ce qu'à Dieu ne plaise, des opinions fausses
affectant la foi par laquelle nous connaissons les mystères les plus élevés. C'est le
lieu de rappeler l'avertissement formulé par saint Augustin, à propos de la différence
qui sépare, pour la manière de dire, les chrétiens des philosophes: " Les
philosophes, dit-il, parlent en toute liberté, sans redouter de blesser l'auditeur
religieux en des choses très difficiles à saisir. Mais nous sommes tenus de régler nos
paroles sur une norme déterminée, pour éviter que la liberté d'expression ne donne
lieu à telle opinion impie au plan même du sens des paroles ". (10)
Au prix d'un travail poursuivi au long des siècles, et non sans
l'assistance de l'Esprit Saint, l'Eglise a fixé une règle de langage et l'a confirmée
avec l'autorité des Conciles. Cette règle a souvent donné à l'orthodoxie de la foi son
mot de passe et ses enseignes. Elle doit être religieusement respectée. Que personne ne
s'arroge le droit de la changer à son gré ou sous couleur de nouveauté scientifique.
Qui pourrait jamais tolérer un jugement d'après lequel les formules dogmatiques
appliquées par les Conciles Oecuméniques aux mystères de la Sainte Trinité et de
l'Incarnation ne seraient plus adaptées aux esprits de notre temps, et devraient
témérairement être remplacées par d'autres ? De même on ne saurait tolérer qu'un
particulier touche de sa propre autorité aux formules dont le Concile de Trente s'est
servi pour proposer à la foi le mystère eucharistique. C'est que ces formules, comme les
autres que l'Eglise adopte pour l'énoncé des dogmes de foi, expriment des concepts qui
ne sont pas liés à une certaine forme de culture, ni à une phase déterminée du
progrès scientifique, ni à telle ou telle école théologique; elles reprennent ce que
l'esprit humain emprunte à la réalité par l'expérience universelle et nécessaire; et
en même temps ces formules sont intelligibles pour les hommes de tous les temps et de
tous les lieux. On peut assurément, comme cela se fait avec d'heureux résultats, donner
de ces formules une explication plus claire et plus ouverte, mais ce sera toujours dans le
même sens selon lequel elles ont été adoptées par l'Eglise: ainsi la vérité immuable
de la foi restera intacte tandis que progressera l'intelligence de la foi. Car comme
l'enseigne le premier Concile du Vatican, dans les dogmes sacrés "on doit toujours
garder le sens que notre Mère la Sainte Eglise a déclaré une fois pour toutes et que
jamais il n'est permis de s'en écarter sous le prétexte spécieux d'intelligence plus
profonde "."
Le mystère eucharistique se réalise dans le Sacrifice de la Messe
A présent Nous aimons, Vénérables Frères, à rappeler pour
l'édification et la joie de tous, la doctrine que l'Eglise tient de la tradition et
enseigne dans un accord unanime.
D'abord il est bon de redire ce qui forme comme la synthèse et le
sommet de cet enseignement: dans le mystère eucharistique est représenté de façon
merveilleuse le Sacrifice de la Croix consommé une fois pour toutes sur le Calvaire; ce
Sacrifice y est sans cesse rendu présent à notre souvenir et sa vertu salutaire y est
appliquée à la rémission des péchés qui se commettent chaque jour.(12) Notre-Seigneur
Jésus-Christ en instituant le mystère eucharistique a scellé de son sang la Nouvelle
Alliance dont Il est le Médiateur, comme déjà Moïse avait scellé l'Ancienne
Alliance dans le sang des victimes. (13) L'Evangile le rapporte: à la dernière Cène,
"ayant pris le pain, Il rendit grâces et rompit le pain puis le donna aux Apôtres
en disant: Ceci est mon Corps donné pour vous; faites ceci en mémoire de moi.
Pareillement Il prit la coupe, après le repas, en disant: Ceci est la coupe de la
Nouvelle Alliance dans mon sang répandu pour vous ". (14) En prescrivant aux
Apôtres de faire cela en souvenir de Lui, Il voulait du même coup que le geste se
renouvelât perpétuellement.
Et l'Eglise a fidèlement exécuté cette consigne, restant attachée
aux enseignements des Apôtres et se réunissant pour célébrer le Sacrifice
Eucharistique. "Et tous étaient assidus aux enseignements des Apôtres et aux
réunions communes, à la fraction du pain et aux prières".(15) Et telle était la
ferveur que les fidèles y puisaient qu'on pouvait dire à leur sujet. " La masse des
croyants n'avait qu'un cur et qu'une âme ".(16)
A son tour l'Apôtre Paul, qui nous a transmis avec une extrême
fidélité ce qu'il avait appris du Seigneur," parle ouvertement du Sacrifice
Eucharistique quand il explique que les chrétiens ne peuvent avoir part aux sacrifices
des païens, précisément parce qu'ils sont devenus participants de la table du Seigneur.
"La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas une communion au sang
du Christ? Et le pain que nous rompons n'est-il pas une participation au corps du Christ?
... Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons; vous ne
pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons".(18)
Cette oblation nouvelle du Nouveau Testament, que Malachie avait
prédite, (19) l'Eglise, instruite par le Seigneur et les Apôtres, l'a toujours offerte
"non seulement pour les péchés, les peines, les satisfactions et les autres
nécessités des fidèles vivants, mais aussi pour ceux qui sont morts dans le Christ et
ne sont pas encore pleinement purifiés".(20) Pour ne rien dire des autres
témoignages, évoquons seulement celui de saint Cyrille de Jérusalem, qui, formant les
néophytes dans la foi chrétienne, prononça ces paroles mémorables " Après avoir
accompli le sacrifice spirituel, rite non sanglant, nous adressons à Dieu, sur cette
hostie de propitiation, des supplications pour la paix partout dans l'Eglise, pour
l'empereur, les armées et les alliés, pour les malades et les gens éprouvés, et en
général nous prions tous pour tous ceux qui sont morts parmi nous; nous sommes
convaincus que cette invocation sera de très grand secours pour les âmes en faveur
desquelles monte la prière tandis qu'est présente la victime sainte et redoutable
". A l'appui de son enseignement le Docteur apporte l'exemple de la couronne que l'on
tresse pour l'empereur, en vue d'obtenir le pardon des exilés, et il conclut: "De
même nous aussi nous présentons à Dieu des prières pour les défunts, même s'ils
furent pécheurs; nous ne Lui tressons pas une couronne, mais nous Lui offrons en rançon
de nos péchés le Christ immolé, tâchant de rendre Dieu propice à nous et à eux
". (21) Saint Augustin atteste que la coutume d'offrir le sacrifice de notre
rédemption pour les défunts comme pour les vivants était en vigueur dans l'Eglise de
Rome (22) et en même temps que cette coutume s'observait dans l'Eglise entière. (23)
Mais il est autre chose que Nous Nous plaisons à ajouter, vu sa grande
utilité pour éclairer le mystère de l'Eglise: celle-ci, jouant en union avec le Christ
le rôle de prêtre et de victime, est tout entière à offrir le Sacrifice de la Messe et
elle y est offerte tout entière. Cet admirable enseignement, déjà livré par les Pères
(24) a été, à une époque récente, exposé par Notre Prédécesseur Pie XII d'heureuse
mémoire (25) et en dernier lieu il a été formulé par le Ile Concile du Vatican dans la
Constitution De Ecclesia à propos du Peuple de Dieu.(26) C'est Notre vif désir de
le voir toujours davantage expliqué et plus profondément imprimé dans l'âme des
fidèles, sans détriment de la juste différence de nature et non seulement de degré qui
distingue le sacerdoce des fidèles du sacerdoce hiérarchiques Il n'est pas de doctrine
plus apte à alimenter la piété eucharistique et à mettre en valeur la dignité de tous
les fidèles comme aussi à presser les curs d'atteindre le sommet de la sainteté -
lequel consiste simplement à se mettre tout au service de la Majesté divine par une
généreuse offrande de soi-même.
Il faut aussi rappeler la conclusion qui découle de cette doctrine
concernant le caractère public et social de toute Messe.(28) En effet, la Messe, même si
elle est célébrée en particulier par un prêtre, n'est jamais pour autant une démarche
privée mais elle est action du Christ et de l'Eglise, qui a appris à s'offrir
elle-même, dans le sacrifice qu'elle offre, en sacrifice universel, appliquant au salut
du monde entier la vertu rédemptrice unique et infinie du Sacrifice de la Croix. Il n'est
pas de Messe qui ne soit offerte pour le salut du monde entier et non seulement pour le
salut de quelques personnes.
Par conséquent, s'il est hautement convenable qu'à la célébration
de la Messe les fidèles participent activement en grand nombre, il n'y a pas à blâmer
mais au contraire à approuver la célébration de la Messe en privé, conformément aux
prescriptions et aux traditions de la Sainte Eglise, par un prêtre avec un seul ministre
pour la servir. C'est que cette Messe assure une grande abondance de grâces
particulières au bénéfice soit du prêtre lui-même soit du peuple fidèle et de toute
l'Église et même du monde entier, grâces qui ne pourraient être obtenues aussi
largement par la seule Communion.
C'est pourquoi Nous recommandons avec une paternelle insistance aux
prêtres, qui à un titre particulier sont dans le Seigneur Notre joie et Notre couronne,
de rester conscients du pouvoir que I'Évêque consécrateur leur conféra d'offrir à
Dieu le Sacrifice et de célébrer des Messes tant pour les vivants que pour les défunts
au nom du Seigneur (29) et de célébrer chaque jour la Messe en toute dignité et
dévotion, afin qu'eux-mêmes et les autres fidèles profitent de l'application des fruits
abondants issus du Sacrifice de la Croix. De cette façon ils contribueront grandement
aussi au salut du genre humain.
Dans le sacrifice de la Messe, le Christ se rend sacramentellement
présent.
Ce que Nous venons de résumer touchant le Sacrifice de la Messe Nous
amène à dire aussi un mot du Sacrement de l'Eucharistie: Sacrifice et Sacrement
s'intègrent ensemble dans le même mystère en sorte qu'on ne peut séparer l'un de
l'autre. Le Seigneur s'immole de manière. non sanglante dans le Sacrifice de la Messe,
qui représente le Sacrifice de la Croix, en appliquant la vertu salutaire, au moment où
par l'effet des paroles de la consécration il commence d'être sacramentellement présent
comme nourriture spirituelle des fidèles sous les espèces du pain et du vin.
Bien divers sont, nous le savons tous, les modes de présence du Christ
à son Eglise. Il est utile de reprendre un peu plus largement cette vérité si belle
que la Constitution sur la Sainte Liturgie a brièvement exposées (30). Le Christ est
présent à son Église qui prie, étant Lui-même Celui qui "prie pour nous, qui
prie en nous et qui est prié par nous: il prie pour nous comme notre Prêtre; il prie en
nous comme notre Chef; il est prié par nous comme notre Dieu "; (31) c'est lui-même
qui a promis: "Là où se trouveront réunis en mon nom deux ou trois, je m'y
trouverai au milieu d'eux" (32)
Il est présent à son Eglise qui accomplit les uvres de miséricorde, non
seulement parce que, quand nous faisons un peu de bien à l'un de ses frères les plus
humbles nous le faisons au Christ lui-même, (33) mais aussi parce que c'est le Christ
lui-même qui opère ces actions par le moyen de son Eglise y venant toujours au secours
des hommes avec sa charité divine. Il est présent à l'Eglise qui dans son pèlerinage
terrestre aspire au port de la vie éternelle,, puisqu'Il habite en nos curs par la
foi (34) et qu'Il y répand la charité par l'action de l'Esprit Saint que lui-même nous
a donné.(35)
D'une autre façon, non moins véritable, Il est présent à son Eglise qui prêche,
puisque l'Evangile qu'elle annonce est Parole de Dieu et que cette Parole est proclamée
au nom et par l'autorité du Christ, Verbe de Dieu incarné, et avec son assistance, afin
qu'il y ait " un seul troupeau se confiant à un unique berger " (36)
Il est présent à l'Église qui dirige et gouverne le Peuple de Dieu, puisque le
pouvoir sacré découle du Christ, et que le Christ, " Pasteur des Pasteurs ",
assiste les Pasteurs qui exercent ce pouvoir (37) selon la promesse faite aux Apôtres. De
plus, et d'une manière plus sublime encore, le Christ est présent à son Eglise qui en
son nom célèbre le Sacrifice de la Messe et administre les Sacrements. A propos de la
présence du Christ dans l'offrande du Sacrifice de la Messe, laissez-Nous citer ce que
saint Jean Chrysostome, transporté d'admiration, dit avec justesse et éloquence:
"je veux ajouter une chose vraiment étonnante, mais ne soyez point surpris ni
troublés. Qu'est-ce donc? L'offrande est la même, qui que ce soit qui la présente, ou
Paul ou Pierre; cette même offrande que le Christ confia aux disciples et que maintenant
les prêtres accomplissent: celle-ci n'est pas inférieure à celle-là, parce qu'elle ne
tient pas sa sainteté des hommes mais de Celui qui la fit sainte. Comme les paroles dites
par Dieu sont celles-là même qu'à présent le prêtre prononce, ainsi l'oblation est la
même " (39)
Personne non plus n'ignore que les Sacrements sont action du Christ qui les administre
par le moyen des hommes. Pour cette raison ils sont saints d'eux-mêmes, et par la vertu
du Christ ils confèrent la grâce à l'âme en atteignant le corps.
On reste émerveillé devant ces divers modes de présence du Christ et on y trouve à
contempler le mystère même de l'Eglise. Pourtant bien autre est le mode, vraiment
sublime, selon lequel le Christ est présent à l'Eglise dans le Sacrement de
l'Eucharistie. C'est pourquoi celui-ci est parmi tous les Sacrements "le plus doux
pour la dévotion, le plus beau pour l'intelligence, le plus saint pour ce qu'il renferme
"; (40) oui il renferme le Christ lui-même et il est, "comme la
perfection de la vie spirituelle et la fin à laquelle tendent tous les Sacrements
".(41)
Cette présence, on la nomme "réelle", non à titre exclusif, comme si les
autres présences n'étaient pas " réelles ", mais par excellence ou "
antonomase ", parce qu'elle est substantielle, et que par elle le Christ,
Homme-Dieu, se rend présent tout entier.(42)
Ce serait donc une mauvaise explication de cette sorte de présence que de prêter au
Corps du Christ glorieux une nature spirituelle (" pneumatique") omniprésente;
ou de réduire la présence eucharistique aux limites d'un symbolisme, comme si ce
Sacrement si vénérable ne consistait en rien autre qu'en un signe efficace "de la
présence spirituelle du Christ et de son union intime avec les fidèles, membres du Corps
Mystique". (43)
Assurément le symbolisme eucharistique a été abondamment étudié par les Pères et
les Scolastiques, surtout par rapport à l'unité de l'Eglise; le Concile de Trente a
résumé cette doctrine quand il enseigne que notre Sauveur a laissé à son Eglise
l'Eucharistie " comme symbole de son unité et de la charité par laquelle Lui-même
veut voir tous les chrétiens intimement unis entre eux ", "et donc comme un
symbole de ce Corps unique dont Il est la Tête " (44)
Aux premiers débuts de la littérature chrétienne, l'auteur inconnu de l'ouvrage
intitulé Didachè ou Doctrine des XII Apôtres écrivait à ce sujet: "Pour
ce qui regarde l'Eucharistie, rendez grâce de cette manière: ... comme ce pain rompu
était précédemment dispersé sur les montagnes et devint un par le rassemblement des
grains, qu'ainsi ton Église se rassemble des confins de la terre en ton Royaume".
(45)
Pareillement saint Cyprien, défendant l'unité de l'Eglise contre le schisme, écrit:
" Enfin les Sacrifices mêmes du Seigneur mettent en lumière l'unité des
chrétiens, soudés par une charité solide et infrangible. Car quand le Seigneur appelle
son corps le pain composé de l'union d'une multitude de grains, Il désigne notre peuple
réuni, ce peuple que Lui-même portait; et quand Il appelle son sang le vin tiré d'une
quantité de grappes et de raisins dont le jus a été exprimé et mêlé, Il désigne de
même notre troupeau unifié par la fusion de toute une multitude ".(46)
D'ailleurs, avant tous les autres, l'Apôtre J'avait dit aux Corinthiens: "
Puisqu'il y a un seul pain, nous ne formons à nous tous qu'un seul corps, car tous nous
avons part à ce pain unique ".(47)
Mais si le symbolisme eucharistique nous fait bien saisir l'effet propre de ce
Sacrement, qui est l'unité du Corps Mystique, il ne rend pas compte et il ne donne pas
l'expression de ce qui dans la nature du Sacrement le distingue des autres. Car
l'enseignement constamment départi par l'Eglise aux catéchumènes, le sens du peuple
chrétien, la doctrine définie par le concile de Trente et les paroles elles-mêmes par
lesquelles le Christ institua la Sainte Eucharistie, nous obligent de professer que
"l'Eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, qui a souffert pour nos
péchés et que le Père a ressuscité dans sa bonté ".(48) Aux paroles du martyr
Ignace Nous joignons volontiers celles de Théodore de Mopsueste, qui est en cela témoin
de la foi de l'Eglise: C'est que, écrit-il, le Seigneur parlant aux disciples " ne
dit point: ceci est le symbole de mon Corps et ceci est le symbole de mon Sang, mais: ceci
est mon Corps et ceci est mon Sang, nous apprenant à ne pas considérer la nature de la
chose qui s'offrait à nos sens; en effet par l'action de la grâce cet objet a été
changé en chair et en sang ". (49)
Le Concile de Trente, appuyé sur cette foi de l'Eglise, "affirme ouvertement et
sans détour que dans le vénérable Sacrement de la Sainte Eucharistie, après la
consécration du pain et du vin, notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme,
est présent vraiment, réellement et substantiellement sous l'apparence de ces réalités
sensibles ". Notre Sauveur est donc présent dans son humanité non seulement à
la droite du Père mais en même temps dans le Sacrement de l'Eucharistie "en un mode
d'existence que nos mots peuvent sans doute à peine exprimer, mais que notre
intelligence, éclairée par la foi, peut cependant reconnaître et que nous devons croire
fermement comme une chose possible à Dieu ".(50)
Le Christ Notre Seigneur est présent dans le Sacrement de lEucharistie
Mais afin de parer à tout malentendu concernant ce mode de présence supérieur aux
lois naturelles et qui dans son genre constitue le plus grand des miracles (51) il faut
écouter avec docilité la voix de l'Église dans son enseignement et sa prière. Or cette
voix, qui ne cesse de faire écho à la voix du Christ, nous assure que le Christ ne se
rend présent dans ce Sacrement que par la conversion de toute la substance du pain au
corps du Christ et de toute la substance du vin au sang du Christ; conversion singulière
et merveilleuse, que l'Eglise Catholique dénomme en toute justesse et propriété de
terme transsubstantiation.(52) Celle-ci accomplie, les espèces du pain et du vin
acquièrent sans doute une nouvelle signification et une fin nouvelle puisqu'il n'y a plus
le pain ordinaire et la boisson ordinaire, mais le signe d'une chose sacrée et le signe
d'un aliment spirituel; mais les espèces tiennent cette signification et cette finalité
nouvelles du fait qu'elles portent une réalité nouvelle, que nous appelons à bon droit
ontologique.
En effet, sous les espèces dont nous parlons, il n'y a plus ce qui s'y
trouvait auparavant, mais quelque chose de tout différent; et cela non seulement en
dépendance du jugement que porte la foi de l'Église, mais par le fait de la réalité
objective elle-même; car une fois la nature ou substance du pain et du vin changée en
corps et sang du Christ, il ne subsiste du pain et du vin rien que les seules espèces,
sous lesquelles le Christ tout entier est présent en sa réalité physique, et même
corporelle, bien que selon un mode de présence différent de celui selon lequel les corps
occupent tel ou tel endroit.
D'où le souci qu'eurent les Pères d'avertir les fidèles de ne pas se
fier, dans la considération de ce Sacrement très vénérable, aux sens, qui signalent
les caractéristiques du pain et du vin, mais aux paroles du Christ, qui ont le pouvoir de
changer, transformer, de "convertir jusqu'aux éléments" le pain et le vin, au
corps et au sang du Seigneur. En vérité, comme les Pères le répètent souvent, la
puissance qui opère ce prodige est la puissance même de Dieu Tout-Puissant, qui au
commencement du temps a créé l'univers à partir de rien. " Instruit de ces
vérités, dit saint Cyrille de Jérusalem au terme de son discours sur les mystères de
la foi, et pénétré d'une foi vigoureuse, pour laquelle ce qui semble du pain n'en est
pas, malgré la sensation du goût, mais est le Corps du Christ, et ce qui semble du vin
n'en est pas, en dépit de la saveur éprouvée, mais est le Sang du Christ... fortifie
ton cur en mangeant ce pain comme une nourriture spirituelle et donne la joie au
visage de ton âme ".e
Et saint Jean Chrysostome d'insister: " Ce n'est pas l'homme
qui fait que les choses offertes deviennent Corps et Sang du Christ, mais le Christ
lui-même, qui a été crucifié pour nous. Le prêtre, figure du Christ, prononce ces
paroles, mais leur efficacité et la grâce sont de Dieu. Ceci est mon corps: cette
parole transforme les choses offertes ". Et avec Jean, évêque de Constantinople,
est parfaitement d'accord Cyrille, évêque d'Alexandrie, qui écrit dans son commentaire
de l'Evangile de S. Matthieu: " (Le Christ) a dit au mode indicatif: ceci est mon
corps et ceci est mon sang, afin que tu ne penses pas que les choses sont une simple
image, mais que tu croies que les choses offertes sont transformées réellement au corps
et au sang du Christ, d'une manière mystérieuse, par la Toute-Puissance de Dieu; prenant
part à ces réalités, nous recevons la force vivifiante et sanctifiante du
Christ".(55)
Et Ambroise, Evêque de Milan, dit en parlant clairement de la
conversion eucharistique: "Soyons bien persuadés que ceci n'est pas ce que la nature
a formé mais ce que la bénédiction a consacré, et que la force de la bénédiction
l'emporte sur celle de la nature, parce que par la bénédiction la nature elle-même se
trouve changée ". Puis, pour confirmer la vérité du mystère, il rappelle maints
exemples de miracles rapportés par l'Écriture Sainte, notamment Jésus né de la Vierge
Marie, et puis, passant à l'uvre de la création, il conclut: "La parole du
Christ, qui a pu faire de rien ce qui n'existait pas, ne pourrait donc changer les choses
existantes en ce qu'elles n'étaient pas encore ? Car ce n'est pas moins de donner aux
choses leur nature première que de la leur changer". (56)
Mais Nous n'avons pas besoin de multiplier les témoignages et il est
plus utile de rappeler la fermeté de foi avec laquelle l'Eglise unanime résista à
Béranger, qui, cédant aux difficultés soulevées par la raison, osa le premier nier la
conversion eucharistique; l'Eglise le menaça à plusieurs reprises de condamnation pour
le cas où il ne se rétracterait pas. C'est ainsi que Notre Prédécesseur Grégoire VII
lui imposa d'émettre sous la foi du serment la déclaration suivante :
" je crois de coeur et je confesse de bouche que le pain et le vin qui sont
sur l'autel sont, par le mystère de la prière sainte et par les paroles de notre
Rédempteur, changés substantiellement en la chair véritable, propre et vivifiante, et
au sang de notre Seigneur Jésus-Christ, et qu'après la consécration ils sont le vrai
corps du Christ, qui est né de la Vierge, qui, offert pour le salut du monde, a été
suspendu à la Croix, qui siège à la droite du Père, ainsi que le vrai sang du Christ,
qui a coulé de son côté. Il n'y est pas seulement figurativement et par la vertu du
sacrement, mais dans sa nature propre et dans sa véritable substance " (57)
A ces paroles correspond -- exemple admirable de la stabilité de la
foi catholique - ce que les Conciles Oecuméniques du Latran, de Constance, de Florence et
finalement le Concile de Trente, ont enseigné sur le mystère de la conversion
eucharistique, soit en exposant la doctrine de l'Église soit en condamnant certaines
erreurs.
Après le Concile de Trente, Notre Prédécesseur Pie VI, pour réagir
contre les erreurs du Synode de Pistoie, avertit sérieusement les curés, à qui incombe
le devoir d'enseigner, de ne pas négliger de parler de la transsubstantiation, qui
constitue un article de foi.(58)
De même Notre Prédécesseur Pie XII d'heureuse mémoire rappela les limites
à respecter par quiconque se livre à une discussion plus poussée touchant le mystère
de la transsubstantiation.,(59)
Nous-même, au récent Congrès Eucharistique National de l'Italie,
tenu à Pise, Nous avons, suivant Notre devoir apostolique, donné une attestation
publique et solennelle de la foi de l'Église. (60)
Du reste l'Eglise Catholique n'a pas seulement enseigné sans cesse
mais elle a également vécu la foi en la présence du Corps et du Sang du Seigneur dans
l'Eucharistie; à ce grand Sacrement elle adresse l'adoration, le culte de latrie, qui ne
peut être rendu qu'à Dieu.
A ce propos saint Augustin nous dit: " Dans cette chair (le
Seigneur) a marché sur notre terre et Il nous a donné cette même chair à manger pour
notre salut; et personne ne la prend sans l'avoir d'abord adorée... de sorte qu'en
l'adorant nous ne péchons point mais au contraire nous péchons si nous ne l'adorons pas
". (61)
Sur le culte dadoration dû au sacrement de lEucharistie
L'Eglise Catholique fait profession de rendre ce culte d'adoration au Sacrement de
l'Eucharistie non seulement durant la Messe mais aussi en dehors de sa célébration; elle
conserve avec le plus grand soin les hosties consacrées et les présente aux fidèles
pour qu'ils les vénèrent avec solennité.
Cette vénération est attestée par de nombreux documents très
anciens de l'Eglise. En effet les Pasteurs de l'Eglise exhortaient toujours les fidèles
à garder avec un soin extrême l'Eucharistie qu'ils emportaient chez eux. " C'est en
vérité le Corps du Christ que les fidèles ont à manger ", remarquait saint
Hippolyte.(62) On sait que les fidèles se jugeaient coupables, et avec raison, comme le
dit Origène, si, devenus dépositaires du corps du Seigneur, et tout en l'entourant de
précautions et d'un respect extrêmes, ils en laissaient par mégarde tomber une
parcelle.(63)
La sévérité avec laquelle les Pasteurs réprouvaient les manques de
respect, Novatien en apporte le témoignage non suspect: il tient pour condamnable celui
qui "sortant de la célébration dominicale et ayant l'Eucharistie sur lui, selon
l'usage... n'a pas emporté immédiatement dans sa maison le Corps sacré du Seigneur
" mais s'est empressé d'aller au spectacle.(64)
Saint Cyrille d'Alexandrie va jusqu'à rejeter comme une absurdité
l'opinion de ceux qui prétendaient que l'Eucharistie ne contribue plus aucunement à nous
sanctifier s'il s'agit d'un reste d'hostie datant de la veille: " Le Christ n'est pas
sujet à altération, dit-il, et son Corps sacré ne change pas, mais en lui subsistent
toujours la force, la puissance, la grâce qui vivifie ".(65)
On ne peut oublier non plus que dans l'antiquité les fidèles, soit
qu'ils fussent exposés à la violence des persécutions, soit que par amour de la vie
monastique ils vécussent dans la solitude, avaient coutume de se nourrir de l'Eucharistie
même quotidiennement, prenant la Sainte Communion de leurs propres mains, si le prêtre
ou le diacre faisait défaut. (66)
Ceci soit dit non pour qu'on modifie la manière de garder
l'Eucharistie et de recevoir la Sainte Communion, telle qu'elle est établie suivant les
lois de l'Eglise en vigueur aujourd'hui, mais pour nous féliciter de voir la foi de
l'Eglise rester toujours la même.
De cette foi unique est née également la Fête-Dieu; elle fut
célébrée la première fois au diocèse de Liège, spécialement sous l'influence de la
Servante de Dieu, la Bienheureuse julienne de Mont Cornillon, et Notre Prédécesseur
Urbain IV l'étendit à l'Eglise universelle. De cette foi tirent leur origine beaucoup
d'autres institutions de piété eucharistique qui, sous l'inspiration de la grâce
divine, sont toujours allées se multipliant et par lesquelles l'Église Catholique
s'efforce, comme à l'envi, soit de rendre hommage au Christ soit de le remercier pour un
don si grand, soit d'implorer sa miséricorde.
Exhortation à promouvoir le culte eucharistique
Aussi, Vénérables Frères, cette foi qui ne tend qu'à rester fidèle à la parole du
Christ et des Apôtres, bannissant toute opinion erronée et nuisible, Nous vous prions de
la garder pure et intacte dans le peuple confié à vos soins et à votre vigilance.
Veuillez promouvoir, sans épargner paroles et efforts, le culte eucharistique, vers
lequel en définitive doivent converger toutes les autres formes de piété.Que sous votre
impulsion les fidèles connaissent toujours davantage ce que dit saint Augustin et en fassent
l'expérience (67) "Qui veut vivre, il a où vivre et de quoi vivre; qu'il approche,
qu'il croie, qu'il s'incorpore, afin d'être vivifié. Qu'il ne renonce jamais à l'union
des membres entre eux, qu'il ne soit pas non plus un membre corrompu, digne d'être
retranché, ni un membre difforme qui fasse honte; qu'il soit un membre beau, habile,
sain; qu'il adhère au corps, qu'il vive de Dieu et pour Dieu; qu'il travaille maintenant
sur terre afin de pouvoir ensuite régner dans le ciel ".
Que chaque jour, comme c'est à souhaiter, les fidèles en grand nombre
prennent une part active au Sacrifice de la Messe, se nourrissant de la Sainte Communion
avec un cur pur et saint, et qu'ils rendent grâces au Christ Notre Seigneur pour un
si grand bienfait.
Qu'ils se rappellent ces paroles: "Le désir de
Jésus-Christ et de l'Eglise de voir tous les fidèles s'approcher tous les jours
de la Sainte Table a surtout cet objet: que tous les fidèles, unis à Dieu par l'effet du
Sacrement, y puisent la force pour surmonter les passions, pour se purifier des fautes
légères quotidiennes et pour éviter les péchés graves, auxquels est sujette la
faiblesse humaine ".(68)
Qu'au cours de la journée 1es fidèles ne négligent point de rendre
visite au Saint Sacrement, qui doit être conservé en un endroit très digne des
églises, avec le plus d'honneur possible, selon les lois liturgiques. Car la visite est
une marque de gratitude, un geste d'amour et un devoir de reconnaissance envers le Christ
Notre-Seigneur présent en ce lieu.
Chacun comprend que la divine Eucharistie confère au peuple chrétien
une dignité incomparable. Car non seulement durant l'oblation du Sacrifice et quand se
fait le Sacrement, mais encore après, tant que l'Eucharistie est gardée dans les
églises et oratoires, le Christ est vraiment l'Emmanuel, le " Dieu avec nous
". Car jour et nuit, il est au milieu de nous et habite avec nous, plein de grâce et
de vérité; (69) il restaure les murs, nourrit les vertus, console les affligés,
fortifie les faibles et invite instamment à l'imiter tous ceux qui s'approchent de lui,
afin qu'à son exemple ils apprennent la douceur et l'humilité de cur, qu'ils
sachent chercher non leurs propres intérêts mais ceux de Dieu. Ainsi quiconque aborde le
vénérable Sacrement avec une dévotion particulière et tâche d'aimer d'un coeur
généreux le Christ qui nous aime infiniment, éprouve et comprend à fond, non sans joie
intime ni sans fruit, le prix de la vie cachée avec le Christ en Dieu (70) il sait
d'expérience combien cela en vaut la peine de s'entretenir avec le Christ; rien de plus
doux sur la terre, rien de plus apte à faire avancer dans les voies de la sainteté.
Vous le savez bien aussi, Vénérables Frères, l'Eucharistie est
gardée dans les églises et les oratoires comme centre spirituel de la communauté
religieuse et paroissiale, et encore de l'Eglise universelle et de l'humanité entière,
parce que sous le voile des saintes espèces elle contient le Christ, Chef invisible de
l'Eglise, Rédempteur du monde, centre de tous les curs, " par qui tout
existe et nous-mêmes par lui " (71)
Par suite le culte eucharistique porte avec force les âmes à
développer l'amour " de société ", (72) en vertu duquel nous
préférons le bien commun au bien particulier, faisons nôtre la cause de la communauté,
de la paroisse, de l'Eglise universelle, et étendons la charité au monde entier,
sachant que partout il v a des membres du Christ.
Puisque, Vénérables Frères, le Sacrement de l'Eucharistie est signe
et cause de l'unité du Corps -Mystique, et qu'en ceux qui lui vouent une vénération
plus fervente il suscite un esprit ecclésial plus actif, ne cessez de persuader
vos fidèles de faire leur, quand ils s'approchent de ce mystère, la cause de
l'Eglise,
de prier Dieu sans cesse et de s'offrir eux-mêmes à Dieu en sacrifice agréable pour la
paix et l'unité de l'Eglise. Cela afin que tous les fils de l'Eglise soient un et qu'ils
aient les mêmes dispositions; qu'il n'y ait point de divisions entre eux mais qu'ils
soient parfaitement unis dans un même esprit et un même sentiment, comme le veut
l'Apôtre; (73) et que tous ceux qui ne se trouvent point encore attachés en pleine
communion à l'Eglise Catholique mais séparés d'elle jusqu'à un certain point tout en
portant avec fierté le nom de chrétiens, arrivent le plus tôt possible, avec l'aide de
la grâce divine, à jouir avec nous de cette unité de foi et de communion que le Christ
voulut comme caractère distinctif de ses disciples.
Ce désir de prier et de se consacrer à Dieu pour l'unité de
l'Eglise, il intéresse surtout par convenance particulière les religieux et
religieuses, puisqu'ils sont à titre spécial voués à l'adoration du Très Saint
Sacrement, rassemblés autour de lui en vertu des engagements de leurs vux. Mais ce
souhait de l'unité de tous les chrétiens, le plus sacré et le plus ardent au cur
de l'Eglise, Nous voulons pour l'exprimer reprendre une fois de plus les paroles mêmes
du concile de Trente, dans la conclusion de son décret sur la Sainte Eucharistie:
"Pour finir, en son affection paternelle, le saint Concile avertit, prie et conjure par
les entrailles de la miséricorde de Dieu,(74) ceux qui portent le nom de
chrétiens, tous et chacun, de se retrouver et de ne faire enfin une bonne fois qu'un seul
cur dans ce signe de l'unité, dans ce lien de la charité, dans ce symbole de la
concorde; que, se souvenant de la majesté si grande et de l'amour si admirable de notre
Seigneur Jésus-Christ, qui a donné sa vie très chère pour prix de notre salut et qui
nous a donné sa chair à manger (75) ils croient et vénèrent les saints mystères de
son corps et de son sang avec une foi constante et ferme, avec une ferveur de cur,
avec une piété et un respect qui leur permettent de recevoir fréquemment ce pain supersubstantiel.(76)
Qu'il Soit vraiment la vie de leur âme et la santé perpétuelle de leur esprit, que,
fortifiés par son énergie (77) ils parviennent du cheminement de ce pèlerinage de
misère à la patrie céleste, pour manger sans aucun voile le pain des Ange (78) qu'ils
mangent maintenant sous les voiles sacrés ". (79)
Oh! que le Rédempteur si bon, qu' à l'approche de sa mort demanda au
Père que tous ceux qui croiraient en Lui ne fassent qu'un, comme Lui et le Père sont un,
(80) daigne exaucer au plus tôt ce vu qui est le Nôtre et celui de toute
l'Eglise: que tous, d'une seule voix et d'une même foi, nous célébrions le mystère de
l'Eucharistie et que, rendus participants du corps du Christ, nous ne formions qu'un seul
corps (81) unifié par les mêmes liens par lesquels Lui-même voulut que son unité soit
assurée.
Et Nous Nous adressons avec une charité paternelle à ceux-là aussi
qui appartiennent aux vénérables Eglises d'Orient, au sein desquelles brillèrent tant
de Pères illustres, dont Nous avons pris plaisir à rappeler en cette lettre les
témoignages touchant l'Eucharistie. Nous Nous sentons pleins de joie à voir votre foi
envers l'Eucharistie - elle coïncide avec la nôtre -, à entendre les prières
liturgiques par lesquelles vous célébrez un si grand mystère, à admirer votre culte
eucharistique et à lire vos théologiens qui exposent et défendent la doctrine
concernant ce Sacrement si vénérable.
Que la Bienheureuse Vierge Marie, de laquelle le Christ Notre-Seigneur
a voulu recevoir cette chair qui est renfermée dans le Sacrement sous les apparences du
pain et du vin, qui est offerte et mangée,(82) et tous les Saints et Saintes de Dieu,
ceux-là spécialement qui eurent une dévotion plus ardente envers la divine Eucharistie,
intercèdent près du Père des miséricordes, afin que la foi commune et le culte
eucharistique alimentent et renforcent l'unité de communion entre tous les chrétiens.
Notre âme est pénétrée des paroles du saint martyr Ignace, qui met en garde les
fidèles de Philadelphie contre les dommages des déviations et des schismes et préconise
comme remède l'Eucharistie: " Tâchez donc, dit-il, de pratiquer une seule
Eucharistie; car une est la chair de Notre-Seigneur Jésus-Christ; il y a un seul calice
dans l'unité de son sang, un seul autel, un seul évêque ... ".(83) Forts de
l'heureux espoir que le progrès du culte eucharistique apportera de nombreux bienfaits à
l'Église et au monde entier, Nous vous accordons avec beaucoup d'affection la
Bénédiction Apostolique, en gage des grâces du Ciel, à vous, Vénérables Frères, aux
prêtres, aux religieux, à tous ceux qui vous prêtent leur concours, et à tous les
fidèles confiés à vos soins.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de saint Pie X, le 3
septembre 1965, en la troisième année de Notre Pontificat.
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