DISCOURS DU SAINT-PÈRE À
L'OCCASION DE LA PRÉSENTATION DES VOEUX DU CORPS DIPLOMATIQUE ACCRÉDITÉ
PRÈS LE SAINT-SIÈGE
Excellences, Mesdames, Messieurs,
1. Je vous remercie de votre présence et des voeux formulés
par votre Doyen, avec une grande délicatesse de sentiments et
d'expression. Veuillez recevoir à votre tour les souhaits fervents que je
forme pour que Dieu vous bénisse, avec vos familles et vos nations ;
qu'Il accorde à tous une année heureuse!
C'est avec joie que je vois chaque année augmenter le nombre de pays
qui entretiennent des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Ils
sont aujourd'hui plus de cent soixante. Un tel développement nous paraît
montrer la réelle considération que beaucoup portent au Siège
apostolique et à sa mission au sein des nations. Cela constitue, pour le
Pape et ses collaborateurs, un appel constant à coopérer toujours
plus intensément avec le plus grand nombre de personnes et
d'organisations qui, dans le respect de la morale et du droit, s'efforcent de
faire en sorte que règnent sur notre terre la justice et la paix. C'est
dire par là combien j'ai apprécié les paroles de Monsieur
l'Ambassadeur Joseph Amichia qui, en votre nom, a bien voulu souligner
quelques-unes des initiatives grâce auxquelles le Pape et, avec lui, le
Saint-Siège se sont faits les interprètes de tous ceux qui dans le
monde aspirent ardemment à la paix, à la sérénité
et à la solidarité.
2. Nous ne pouvons que nous réjouir aujourd'hui de voir ici, pour la
première fois réunis le Représentant du Peuple palestinien.
Depuis plus d'un an, comme vous le savez, le Saint-Siège entretient des
relations diplomatiques avec l'État d'Israël. Nous attendions cet
heureux état de choses, car il est le signe éloquent que le
Moyen-Orient a résolument pris le chemin de la paix annoncée aux
hommes par l'Enfant né à Bethléem. Veuille Dieu aider Israéliens
et Palestiniens à vivre désormais les uns à côté
des autres, les uns avec les autres, en paix, dans l'estime réciproque et
dans une collaboration sincère ! Les générations futures le
demandent et toute la région en bénéficiera.
Mais laissez-moi vous confier que cette espérance pourrait se révéler
éphémère s'il n'était pas donné aussi une
solution équitable et adéquate au problème particulier de Jérusalem.
La dimension religieuse et universelle de la Ville sainte réclame un
engagement de toute la communauté internationale pour qu'elle conserve sa
spécificité et qu'elle demeure une réalité vivante.
Les Lieux saints, chers aux trois religions monothéistes, sont certes
importants pour les croyants, mais ils perdraient beaucoup de leur signification
s'ils n'étaient entourés de manière permanente par
communautés actives de juifs, de chrétiens et de musulmans,
jouissant d'une authentique liberté de conscience et de religion et développant
leurs propres activités de caractère religieux, éducatif et
social. L'année 1996 devrait voir commencer des négociations sur
le statut définitif des territoires sous administration de l'Autorité
nationale Palestinienne et également sur la délicate situation de
la Ville de Jérusalem. Je souhaite que la Communauté
internationale offre aux partenaires politiques plus directement concernés
par ce problème des instruments juridiques et diplomatiques susceptibles
d'assurer que Jérusalem, unique et sainte, soit vraiment un "carrefour
de paix".
Cette recherche sereine et résolue de la paix et de la fraternité
contribuera sans nul doute à donner à d'autres problèmes régionaux
persistants des solutions qui répondent aux aspirations de peuples encore
inquiets sur leur sort et sur leur avenir. Je pense en particulier au Liban,
dont la souveraineté reste menacée, et à l'Iraq, dont les
populations attendent toujours de mener une existence normale, à l'abri
de tout arbitraire.
3. Un climat de paix semble également s'instaurer en certaines
parties de l'Europe. La Bosnie-Herzégovine a pu bénéficier
d'un accord qui devrait Ä nous l'espérons Ä sauvegarder sa
physionomie tout en tenant compte de sa composition ethnique. Sarajevo en
particulier, autre ville symbole, devrait devenir elle aussi un carrefour de
paix. Ne l'appelle-t-on pas d'ailleurs la "Jérusalem d'Europe"
? Si le déclenchement de la première guerre mondiale est lié
à cette ville, il faut que son nom devienne désormais synonyme de
ville de la paix, et que les rencontres et les échanges culturels,
sociaux et religieux, y fécondent la convivialité pluriethnique.
Il s'agit d'un processus qui sera long et qui n'est pas sans difficultés.
Je voudrais à ce sujet relever qu'une paix durable dans la région
des Balkans ne pourra s'établir que si certaines conditions sont respectées
: libre circulation des personnes et des idées ; libre retour des réfugiés
dans leurs foyers ; préparation d'élections véritablement
?démocratiques ; et enfin une persévérante reconstruction
matérielle et morale, à laquelle sont appelées à
concourir sans réserve, non seulement la communauté internationale
mais encore les Églises et les communautés religieuses. Si cette
guerre, que j'ai souvent qualifiée d' "inutile", semble être
terminée, l'oeuvre de la paix à construire et à consolider
apparaît comme un immense défi lancé en premier lieu aux
Européens Ä mais pas à eux seuls Ä, afin que l'indifférence
ou l'égoïsme n'en viennent pas à entraîner un pan
entier de l'Europe dans un naufrage aux conséquences imprévisibles.
L'Irlande du Nord continue, elle aussi, à cheminer vers un avenir
plus serein et le processus en cours permet d'espérer une paix stable et
durable. Tous sont désormais appelés à bannir à
jamais deux maux qui ne sont point inéluctables : l'extrémisme
sectaire et la violence politique. Puissent les catholiques et les protestants
de cette terre se respecter, construire ensemble la paix et collaborer dans la
vie quotidienne !
Parmi les signes encourageants, je ne puis manquer d'évoquer l'évolution
politique de l'Amérique du Sud, où vivent des populations
majoritairement catholiques, dont la vitalité spirituelle constitue une
richesse pour l'Église. De nombreux processus électoraux ont eu
lieu ces mois derniers et se sont déroulés dans des conditions que
les observateurs internationaux ont jugées normales. Mais les inégalités
sociales sont encore très criantes et le problème de la production
et du commerce de la drogue demeure irrésolu. Ce sont autant d'éléments
qui doivent inciter les responsables politiques et économiques de ce
continent à une gestion de la chose publique et de l'économie
toujours plus attentive aux aspirations et aux nécessités réelles
des populations. Ce type de conduite, ne l'oublions pas, a permis aux processus
de paix en Amérique centrale de progresser. Au Nicaragua et au Salvador,
les armes se sont tues. Au Guatemala, la réconciliation est en bonne
voie. Certes, la cessation des hostilités ne signifie pas toujours la
pacification de la société. La démilitarisation est
difficile à imposer et le respect des droits de l'homme n'est pas total.
Mais, là encore, un nouveau climat s'instaure peu à peu. Pour sa
part, l'Église catholique ne manque pas d'y contribuer.
Il faut que ce nouveau climat, porteur d'espérance, qui se développe
grâce au travail acharné de négociateurs courageux auxquels
va notre gratitude, ne soit pas seulement une trêve. Entre des extrémismes
menaçants, la paix doit être une réalité. Et s'il en
est ainsi, elle sera contagieuse.
4. Mais il y a encore trop de foyers de conflits, plus ou moins larvés,
qui tiennent des populations sous le joug insupportable de la violence, de la
haine, de l'incertitude et de la mort.
Je pense bien sûr, tout près de nous, à l'Algérie,
où le sang coule presque tous les jours : nous ne pouvons que souhaiter
ardemment voir enfin s'instaurer, dans le juste respect des différences,
une logique de la concertation et un projet national où chacun puisse être
tenu pour un partenaire.
Toujours dans la région méditerranéenne, je voudrais
mentionner une île divisée depuis 1974 : Chypre. Aucune solution
n'a été encore trouvée. Une telle situation, qui empêche
des populations séparées ou dépossédées de
leurs biens de construire leur avenir, ne peut être maintenue indéfiniment.
Que les négociations entre les parties concernées s'intensifient
et soient animées d'une sincère volonté d'aboutir !
La coopération en Méditerranée est un facteur
indispensable à la stabilité et à la sécurité
européennes, comme l'ont affirmé les participants au récent
Sommet européen de Barcelone. Dans ce contexte, nous ne devons pas
oublier les identités, les territoires et les voisinages, ainsi que les
religions : autant d'éléments à concilier pour faire de
cette zone un espace de coopération culturelle, religieuse et économique
dont tous les peuples riverains ne pourraient que bénéficier.
5. Si nous portons notre regard vers l'Orient, nous devons encore constater,
hélas, que les combats se poursuivent en Tchétchénie.
L'Afghanistan est toujours dans une impasse politique, tandis que la population
se trouve traitée sans respect et plongée dans la plus grande détresse.
Au Cachemire et au Sri Lanka, les combats ont continué à décimer
les populations civiles. Les habitants du Timor-Oriental continuent eux aussi à
attendre des propositions susceptibles de permettre la réalisation de
leurs légitimes aspirations à voir reconnaître leur spécificité
culturelle et religieuse.
Il faut admirer et soutenir le courage de tant d'hommes et de femmes qui
parviennent à sauver l'identité de leurs peuples et qui
transmettent aux jeunes générations le flambeau de la mémoire
et de l'espérance.
6. Nous tournant vers l'Afrique, nous sommes contraints de déplorer
la persistance de foyers de guerre et de conflits ethniques qui constituent un
handicap permanent pour le développement du continent. La situation au
Libéria ou en Somalie, que l'aide internationale n'a pas encore réussi
à pacifier, demeure régie par la loi de la violence et des intérêts
particuliers. Une action armée diffuse a plongé aussi la Sierra
Leone dans un climat de tension, aggravant l'insécurité. Le
Sud-Soudan reste une région où le dialogue et la négociation
n'ont pas droit de cité. Nous aimerions également pouvoir
constater des progrès plus décisifs en Angola, où les
antagonismes politiques et la décomposition sociale empêchent de
parler de normalisation. Le Rwanda et le Burundi sont encore tentés par
un repli ethnico-nationaliste, dont les populations ont pourtant éprouvé
les tragiques conséquences.
L'an passé, en pareille occasion, j'avais sollicité un peu
plus de solidarité internationale pour l'Afrique et, dans les
circonstances présentes, je ne puis que renouveler instamment cet appel.
Mais, aujourd'hui, je voudrais m'adresser tout particulièrement à
la conscience des responsables politiques africains : si vous ne vous engagez
pas plus résolument en faveur d'un dialogue national démocratique,
si vous ne respectez pas plus nettement les droits de l'homme, si vous ne gérez
pas de manière rigoureuse les fonds publics et les crédits extérieurs,
si vous ne dénoncez pas l'idéologie ethnique, le continent
africain demeurera toujours en marge dans la communauté des nations. Pour
être aidés, les gouvernements africains doivent être
politiquement crédibles. Les Évêques africains réunis
en Assemblée spéciale du Synode des Évêques ont
souligné l'urgence d'une bonne gestion des affaires publiques et de la
bonne formation de responsables politiques Ä hommes et femmes Ä qui «aiment
leur peuple jusqu'au bout et qui désirent servir plutôt que se
servir» (Cf. Exhort. apost. Ecclesia in Africa, n· 111).
7. Ces situations de conflit, auxquelles je viens de faire brièvement
allusion, ne sont pas des fatalités. Les développements positifs
qu'ont connus certaines régions, prises elles aussi dans les filets de la
violence, montrent qu'il est possible de retrouver la confiance en l'autre, qui
est en réalité confiance en la vie. La paix assurée et
courageusement sauvegardée est victoire sur les forces de mort toujours à
l'affût.
Dans cet esprit, je ne puis qu'encourager la reprise des travaux à
Genève, dans quelques jours, de la Conférence de révision
de la Convention sur les armes conventionnelles causant des souffrances
excessives, et la conclusion, au cours de l'année 1996, du traité
sur l'interdiction des essais nucléaires. À cet égard, le
Saint-Siège est d'avis que, dans le domaine des armes nucléaires,
l'arrêt des essais et du perfectionnement de ces armes, le désarmement
et la non-prolifération sont intimement liés et doivent être
au plus tôt réalisés sous un contrôle international
effectif. Ce sont là des étapes vers un désarmement général
et complet auquel la Communauté internationale dans son ensemble devrait
parvenir sans retard.
8. Comme j'ai eu l'occasion de le rappeler plusieurs fois, ce que la
Communauté internationale rassemble, ce ne sont pas seulement des États
mais des Nations, formées d'hommes et de femmes qui tissent une histoire
personnelle et collective. Ce sont leurs droits qu'il s'agit de définir
et de garantir. Mais il faut, à l'image de ce qui se passe dans une
famille, les nuancer en rappelant l'importance des devoirs corrélatifs. À
l'occasion de ma récente visite au siège des Nations Unies à
New York, j'ai employé l'expression de «famille des nations».
Je faisais alors remarquer que «le concept de "famille" évoque
immédiatement quelque chose qui va au-delà des seuls rapports
fonctionnels et de la seule convergence des intérêts. Par sa
nature, la famille est une communauté fondée sur la confiance réciproque,
sur le soutien mutuel, sur le respect sincère. Dans une famille
authentique, il n'y a pas de domination des forts : au contraire, les membres
les plus faibles sont, précisément en raison de leur faiblesse,
doublement accueillis et servis" (Discours à l'Assemblée
générale, 5 octobre 1995, n. 14).
C'est le vrai sens de ce que le droit international érige en théorie,
par la notion de "réciprocité". Chaque peuple doit être
disposé à accueillir l'identité de son voisin : nous sommes
aux antipodes des nationalismes dominateurs qui ont déchiré et déchirent
encore l'Europe et l'Afrique ! Chaque nation doit être prête à
partager ses ressources humaines, spirituelles et matérielles pour venir
en aide à ceux qui sont plus démunis que ses membres. Rome se prépare
justement à accueillir, en novembre prochain, le Sommet mondial de
l'alimentation, convoqué par la l'Organisation pour l'Alimentation et
l'Agriculture. Je souhaite que le sens de la solidarité et du partage
inspire ses travaux, d'autant plus que 1996 a été décrétée
par l'Organisation des Nations Unies «année de l'éradication
de la pauvreté».
9. La reconnaissance de l'autre et de son patrimoine, ce dernier terme étant
entendu dans son sens large, s'applique évidemment aussi à un
domaine particulier des droits de la personne humaine : celui de la liberté
de conscience et de religion. Je considère en effet de mon devoir de
revenir une fois de plus sur cet aspect fondamental de la vie spirituelle de
millions d'hommes et de femmes, car la situation Ä et je le dis avec une réelle
tristesse Ä est loin d'être satisfaisante.
Comme les pays de tradition chrétienne accueillent les communautés
musulmanes, certains pays à majorité musulmane accueillent eux
aussi généreusement les communautés non islamiques, leur
permettant même de construire leurs propres édifices cultuels et
d'y vivre selon leur foi. D'autres, cependant, continuent à pratiquer une
discrimination à l'égard des juifs, des chrétiens et
d'autres familles religieuses, allant jusqu'à leur refuser le droit de se
réunir en privé pour prier. On ne le dira jamais assez : il s'agit
là d'une violation intolérable et injustifiable non seulement de
toutes les normes internationales en vigueur, mais de la liberté humaine
la plus fondamentale, celle de manifester sa foi, qui est pour l'être
humain sa raison de vivre.
En Chine et au Viêt-Nam, dans des contextes certes différents,
les catholiques sont en butte à des obstacles constants, surtout en ce
qui regarde la manifestation visible du lien de communion avec le Siège
apostolique.
On ne peut indéfiniment opprimer des millions de croyants, les soupçonner
ou les diviser sans que cela entraîne des conséquences négatives,
non seulement sur la crédibilité internationale de ces États,
mais aussi à l'intérieur même des sociétés
concernées : un croyant persécuté aura toujours de la peine
à faire confiance à l'État qui entend régenter sa
conscience. Au contraire, de bons rapports entre les Églises et l'État
contribuent à l'harmonie de tous les membres de la société.
10. Mesdames, Messieurs, ces simples réflexions avaient pour but
d'actualiser les voeux que nous échangeons. Elles ont tracé un
cadre fait de lumières et d'ombres, à l'image de l'âme
humaine.
Mais c'est l'impérieux devoir du Successeur de Pierre que de rappeler
aux responsables des nations, que vous représentez ici avec compétence,
que la stabilité mondiale ne peut faire l'économie de certaines
valeurs telles que le respect de la vie, de la conscience, des droits humains
les plus fondamentaux, de l'attention aux plus démunis, de la solidarité,
pour n'en citer que quelques-unes.
Le Saint-Siège, souverain et indépendant parmi les nations et,
pour cela, membre de la Communauté internationale, désire offrir
sa contribution spécifique à cet engagement commun. Sans ambition
politique, il est soucieux avant tout que le chemin de l'humanité soit éclairé
par la lumière de Celui qui, en venant en ce monde, s'est fait notre
compagnon de route, lui «en qui sont cachés les trésors de la
sagesse et de la connaissance» (Col 2, 3).
À Lui, une nouvelle fois, je confie vos personnes, vos familles et
vos nations, en particulier les jeunes générations auxquelles j'ai
pensé en lançant cet appel : «Donnons aux enfants un avenir
de paix» (Message pour la célébration de la Journée
mondiale de la paix, 1er janvier 1996) ! Sur tous, j'invoque, pour l'année
qui commence, d'abondantes Bénédictions divines.
Samedi 13 janvier 1996
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