Venez, les bénis de mon Père, parce que j'étais
pauvre, exclu, et que vous m'avez reçu !
1. Chers frères et surs,
Chaque année, le Carême nous fait revivre le mystère du
Christ «conduit par l'Esprit à travers le désert» (Lc
4, 1). Par cette expérience unique, Jésus témoigna de sa
confiance totale en la volonté du Père. L'Église offre aux
fidèles ce temps liturgique, pour qu'ils se renouvellent intérieurement
par la Parole de Dieu et qu'ils puissent exprimer dans leur vie l'amour que le
Christ dépose dans le cur de celui qui croit en lui.
Cette année, l'Église, qui se prépare au grand Jubilé
de l'An 2000, contemple le mystère de l'Esprit Saint. Elle se laisse
guider par lui «à travers le désert», pour faire avec Jésus
l'expérience de la fragilité de la créature, mais aussi de
la proximité de Dieu qui sauve. Le prophète Osée écrit:
«Je vais la séduire, je vais l'entraîner jusqu'au désert,
et je lui parlerai cur à cur» (Os 2, 16). Le Carême
est donc un chemin de conversion dans l'Esprit Saint, pour rencontrer Dieu dans
notre vie. En effet, le désert est un lieu de sécheresse et de
mort; il est synonyme de solitude, mais aussi de dépendance de Dieu, de
recueillement et de retour à l'essentiel. Pour le chrétien, l'expérience
du désert veut dire éprouver personnellement sa petitesse devant
Dieu et devenir ainsi plus sensible à la présence de ses frères
pauvres.
2. Cette année, je compte proposer à la réflexion de
tous les fidèles les paroles inspirées par l'Évangile selon
saint Matthieu: «Venez, les bénis de mon Père, parce que j'étais
pauvre, exclu, et que vous m'avez reçu !» (cf. Mt 25,
34-36).
La pauvreté a plusieurs significations. La première, c'est le
manque de moyens matériels suffisants. Cette pauvreté, qui confine
à la misère pour beaucoup de nos frères, constitue un
scandale. Elle prend des formes multiples et se trouve liée à des
phénomènes douloureux et variés: la privation des moyens de
subsistance nécessaires et des soins médicaux indispensables; le
manque d'une maison à habiter ou son inadaptation, avec les situations de
promiscuité qui en découlent; pour les plus faibles, la mise à
l'écart de la société et, pour les chômeurs,
l'exclusion des cycles de production; la solitude de celui qui ne peut compter
sur personne; la condition d'exilé loin de sa patrie ou de victime de la
guerre ou de ses blessures; la mauvaise répartition des salaires;
l'absence de famille avec les graves conséquences qui en résultent,
comme la drogue et la violence. L'homme qui est privé du nécessaire
pour vivre est humilié: il y a là un drame face auquel la
conscience de celui qui a la possibilité d'intervenir ne peut rester
indifférente.
Il existe une autre pauvreté, tout aussi grave; elle consiste dans le
manque non de moyens matériels, mais de nourriture spirituelle, de réponse
aux questions essentielles, d'espérance pour l'existence. Cette pauvreté
qui affecte l'esprit provoque de très vives souffrances. Nous avons sous
les yeux les conséquences, souvent tragiques, d'une existence vidée
de son sens. Cette forme de misère se manifeste surtout dans les milieux
où l'homme vit dans le bien-être, où il est matériellement
rassasié mais spirituellement privé de finalité. Cela
confirme la parole du Seigneur dans le désert: «Ce n'est pas
seulement de pain que vit l'homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de
Dieu» (Mt 4, 4). Au fond de son cur, l'homme demande un sens,
il demande un amour.
La réponse à cette pauvreté, c'est l'annonce, traduite
par les actes, de l'Évangile qui sauve, qui illumine même les ténèbres
de la souffrance, parce qu'il répand l'amour et la miséricorde de
Dieu. C'est, en dernière analyse, la faim de Dieu qui dévore
l'homme: sans le réconfort qui vient de Lui, l'être humain se
trouve abandonné à lui-même, dans le besoin parce que privé
de la source d'une vie véritable.
Depuis toujours, l'Église combat toutes les formes de pauvreté,
parce qu'elle est Mère et qu'elle veut que chaque homme puisse vivre
pleinement sa dignité de fils de Dieu. Le temps du Carême est
particulièrement indiqué pour rappeler aux membres de l'Église
leur engagement en faveur de leurs frères.
3. La sainte Écriture contient des rappels fréquents de la
sollicitude à l'égard du pauvre, car Dieu même est présent
en lui: «Celui qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur
qui paiera le bienfait de retour» (Pr 19, 17). La révélation
du Nouveau Testament nous enseigne à ne pas mépriser le pauvre,
parce que le Christ s'identifie à lui. Dans les sociétés de
l'opulence et dans un monde toujours plus marqué par un matérialisme
pratique qui envahit tous les domaines de la vie, nous ne pouvons oublier les
paroles fortes par lesquelles le Christ admoneste les riches (cf. Mt 19,
23-24; Lc 6, 24-25; 16, 19-31). En particulier, nous ne pouvons oublier
qu'il s'est lui-même «fait pauvre», pour que nous devenions «riches
par sa pauvreté» (2 Co 8, 9). Le Fils de Dieu «se dépouilla
lui-même en prenant la condition d'un esclave [...]; il s'abaissa lui-même
en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une
croix» (Ph 2, 7-8). Le Christ ayant pris sur lui la réalité
humaine dans tous ses aspects, y compris ceux de la pauvreté, de la
souffrance et de la mort, toute personne peut se retrouver en lui.
Le Christ qui s'est fait pauvre a voulu s'identifier à tout pauvre.
Ainsi, le jugement dernier, dont les paroles inspirent le thème de ce
message, voit le Christ bénir celui qui a reconnu son visage dans le
pauvre: «Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui
sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait» (Mt
25, 40). C'est pourquoi celui qui aime Dieu en vérité reçoit
le pauvre. Il sait en effet que Dieu a pris cette condition et cela pour être
jusqu'au bout solidaire des hommes. L'accueil du pauvre est le signe de la vérité
de l'amour pour le Christ, comme le montre saint François qui embrasse le
lépreux, parce qu'il a reconnu en lui le Christ souffrant.
4. Tout chrétien se sent appelé à partager la peine et
la difficulté de l'autre, en qui Dieu lui-même se cache. Mais
s'ouvrir aux nécessités du frère implique un accueil sincère,
qui n'est possible que par une attitude personnelle de pauvreté en
esprit. En effet, la pauvreté n'est pas seulement négative. Il
existe aussi une pauvreté bénie de Dieu. C'est celle que l'Évangile
appelle «bienheureuse» (Mt 5, 3). Grâce à elle,
le chrétien reconnaît que son salut ne vient que de Dieu et il se
rend disponible pour accueillir et servir son frère, le jugeant «supérieur
à lui-même» (Ph 2, 3). L'attitude de pauvreté
spirituelle est le fruit du cur nouveau donné par Dieu et, pendant
le temps du Carême, ce fruit doit mûrir par des attitudes concrètes,
telles que l'esprit de service, la disponibilité à chercher le
bien de l'autre, la volonté de communion avec le frère,
l'engagement à combattre l'orgueil qui nous referme sur nous-mêmes
face à notre prochain.
Ce climat d'accueil est devenu d'autant plus nécessaire que nous
assistons à notre époque à diverses formes de refus de
l'autre. Elles se manifestent gravement dans le problème des millions de
réfugiés et d'exilés, dans le phénomène de
l'intolérance raciale à l'égard de personnes dont la seule «faute»
est de chercher du travail et de meilleures conditions de vie hors de leur
patrie, dans la peur de tout ce qui est différent et donc perçu
comme une menace. La Parole du Seigneur prend ainsi une nouvelle actualité
face aux nécessités de tant de personnes qui demandent un
logement, qui luttent pour avoir un emploi, qui cherchent à donner une éducation
à leurs enfants. Les accueillir reste un défi pour la communauté
chrétienne, qui ne peut que se sentir engagée à faire en
sorte que chaque homme puisse trouver des conditions de vie correspondant à
sa dignité de fils de Dieu.
En ce temps du Carême, j'exhorte tout chrétien à rendre
visible sa conversion personnelle par un signe concret d'amour à l'égard
de ceux qui sont dans le besoin, reconnaissant en eux le visage du Christ qui
lui répète, dans un dialogue personnel: «J'étais
pauvre, j'étais exclu... et tu m'as reçu».
5. C'est aussi grâce à cet engagement que la lumière de
l'espérance se rallumera en de nombreuses personnes. Quand l'Église
se met avec le Christ au service de l'homme qui est dans le besoin, elle ouvre
les curs pour entrevoir une nouvelle espérance, au-delà du
mal et de la souffrance, au-delà du péché et de la mort. En
effet, les maux qui nous affligent, l'étendue des problèmes, le
nombre immense de ceux qui souffrent représentent des limites humainement
infranchissables. L'Église offre son aide, notamment matérielle,
pour lever ces difficultés, mais elle sait qu'elle peut et qu'elle doit
donner bien davantage: ce qu'on attend d'elle, c'est surtout une parole d'espérance.
Là où les moyens matériels ne peuvent pas soulager la misère,
par exemple dans le cas de maladies du corps ou de l'esprit, l'Église
annonce au pauvre l'espérance qui vient du Christ. En ce temps de préparation
à Pâques, je veux reprendre cette annonce. Au cours de l'année
que l'Église consacre à la vertu d'espérance, dans la
perspective du Jubilé de l'An 2000, je redis à tous les hommes,
mais spécialement à ceux qui se sentent pauvres, seuls,
souffrants, exclus, les paroles de la séquence pascale: «Le Christ,
mon espérance, est ressuscité». Il a vaincu le mal qui réduit
l'homme à l'abrutissement, le péché qui lui ferme le cur
par l'égoïsme, la peur de la mort qui le menace.
Dans le mystère de la mort et de la résurrection du Christ,
nous entrevoyons une lumière pour tout homme. Ce message de Carême
est une invitation à ouvrir les yeux sur la pauvreté d'un grand
nombre. Il veut aussi indiquer le chemin pour rencontrer à Pâques
le Christ qui, donné en nourriture, inspire à nos curs
confiance et espérance. C'est pourquoi je souhaite que le Carême de
cette année 1998 devienne pour tout chrétien l'occasion de se
faire pauvre avec le Fils de Dieu, pour être un instrument de son amour au
service de nos frères qui sont dans le besoin.
Du Vatican, le 9 septembre 1997
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