CHERS FRÈRES DANS LE SACERDOCE,
1. Tous aujourd'hui, nous
retournons au Cénacle. En nous rassemblant autour de l'autel en tant de lieux de
la terre, nous célébrons d'une manière spéciale le mémorial de la dernière Cène
au milieu de la communauté du Peuple de Dieu que nous servons. Dans la liturgie
du soir, le Jeudi-Saint, les paroles que le Christ a prononcées « la veille de
sa passion » résonnent sur nos lèvres comme chaque jour, et cependant d'une
manière différente, en lien avec cette soirée unique qui aujourd'hui même est
rappelée par l'Église.
Comme notre Seigneur – et en même temps in persona Christi – nous prononçons les paroles : « Prenez et mangez-en tous :
ceci est
mon corps... Prenez et buvez-en tous : ceci est la coupe de mon sang ». En effet,
le Seigneur lui-même nous l'a recommandé lorsqu'il a dit aux Apôtres : « Faites
cela en mémoire de moi. » (Lc 22, 19.)
Quand nous faisons cela, c'est tout le
mystère de l'Incarnation qui doit être présent à notre esprit et dans notre
cœur. Le Christ, qui annonce le Jeudi-Saint que son corps sera « livré » et son
sang « versé », est le Fils éternel, qui, « en entrant dans le monde », dit au
Père : « Tu m'as façonné un corps..., pour faire ta volonté » (cf. He 10, 5-7).
De fait, nous voyons approcher cette Pâque où le Fils de Dieu, Rédempteur du
monde, accomplira la volonté du Père par l'offrande et l'immolation de son Corps
et de son Sang sur le Golgotha. C'est par ce sacrifice qu'il « entra une fois
pour toutes dans le sanctuaire,... avec son propre sang, nous ayant acquis une
rédemption éternelle » (He 9, 12). En effet, c'est là le sacrifice de l'Alliance
« nouvelle et éternelle ». Il est lié étroitement au mystère de l'Incarnation :
le Verbe qui s'est fait chair (cf. Jn 1, 14) immole son humanité, comme homo assumptus dans l'unité de la Personne divine.
Il convient qu'en cette année,
vécue par toute l'Église comme Année mariale, soit rappelée, – à propos de l'institution
de l'Eucharistie et, en même temps, du sacrement du sacerdoce – la réalité même
de l'Incarnation. C'est l'Esprit-Saint qui l'accomplit, venant sur la Vierge de
Nazareth, au moment où elle prononça son fiat en réponse à l'annonce de l'Ange (cf.
Lc 1, 38).
« Nous t'adorons, Corps véritable, né de la Vierge Marie : tu as
réellement souffert, immolé sur la Croix des hommes. »
Oui, le Corps lui-même !
Quand nous célébrons l'Eucharistie, par notre ministère sacerdotal est rendu
présent le mystère du Verbe incarné, Fils consubstantiel au Père qui, en tant
qu'homme « né d'une femme », est fils de la Vierge Marie.
Marie, présente au
Calvaire
2. Au cours de la dernière Cène, il n'est pas précisé que la Mère du
Christ se trouvait au Cénacle. Mais elle était présente au Calvaire, au pied de
la Croix, « où – comme l'enseigne le Concile Vatican II –, non sans un dessein
divin, elle était debout (cf. Jn 19, 25), souffrant cruellement avec son Fils
unique, associée d'un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l'immolation de
la victime née de sa chair le consentement de son amour » (1). C'est jusque-là que
mène le fiat prononcé par Marie à l'Annonciation. Lorsque, agissant in persona Christi, nous célébrons le sacrement du même et unique sacrifice dont le Christ
est et demeure l'unique prêtre et l'unique victime, nous ne devons pas oublier
la compassion de sa Mère en laquelle se sont accomplies les paroles prononcées
par Syméon au temple de Jérusalem : « Et toi-même, une épée te transpercera l'âme
» (Lc 2, 35). Ces paroles ont été adressées directement à Marie quarante jours
après la naissance de Jésus. Sur le Golgotha, au pied de la Croix, ces paroles
se sont totalement accomplies. Quand son Fils se révéla en plénitude sur la
Croix comme « signe de contradiction », cette immolation, cette agonie mortelle
touchèrent aussi le cœur maternel de Marie.
C'est l'agonie du cœur de la Mère qui souffrait avec lui, «
donnant à l'immolation de la victime née de sa chair son consentement ». On
atteint là le sommet de la présence de Marie dans le mystère du Christ et
dans le mystère de l'Église sur la terre. Ce sommet se situe dans le «
pèlerinage de la foi » auquel nous pensons particulièrement au cours de l'Année
mariale (2).
Chers Frères, une foi profonde et inébranlable ne nous est-elle
pas indispensable, à nous plus qu'à tout autre, à nous qui, en vertu de la
succession apostolique commencée au Cénacle, célébrons le sacrement du Sacrifice
du Christ ? Il faut donc approfondir constamment notre lien spirituel avec la
Mère de Dieu qui, dans le pèlerinage de la foi, « précède » tout le Peuple de
Dieu.
En particulier, lorsque chaque jour, célébrant l'Eucharistie,
nous nous trouvons sur le Golgotha, il faut que soit près de nous Celle qui, par
sa foi héroïque, a fait culminer son union avec son Fils précisément là, au
Golgotha.
Des paroles qui sont un Testament
3. Du reste, le Christ ne nous
a-t-il pas laissé un signe spécial dans ce sens ? Pendant son agonie sur la
Croix, il prononça les paroles qui ont pour nous la portée d'un testament. «
Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait,
dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta
mère ». Dès cette heure-là, le disciple l'accueillit chez lui » (Jn 19, 26-27).
Ce disciple, l'apôtre Jean, se trouvait avec le Christ pendant la dernière Cène.
Il était l'un des « Douze » auquel le Maître adressa, en même temps que les
paroles qui instituaient l'Eucharistie, la recommandation : « Faites cela en
mémoire de moi ». Il reçut le pouvoir de célébrer le sacrifice eucharistique
institué au Cénacle la veille de la Passion, comme sacrement très saint de l'Église.
Au moment de sa mort, Jésus donna sa Mère à ce disciple. Jean « l'accueillit
chez lui » : il l'accueillit comme le premier témoin du mystère de l'Incarnation.
Et, comme évangéliste, il exprima lui-même de la manière la plus profonde et la
plus simple la vérité sur le Verbe qui « s'est fait chair et a habité parmi nous
» (Jn 1, 14) : la vérité de l'Incarnation et la vérité de l'Emmanuel.
Désormais,
accueillant « chez lui » la Mère qui était debout au pied de la Croix de son
Fils, il reçut en même temps tout ce qu'elle avait vécu au Golgotha : le fait
qu'elle souffrit « cruellement avec son Fils unique, associée d'un cœur
maternel à son sacrifice, donnant à l'immolation de la victime née de sa chair
le consentement de son amour ».
Tout cela – toute l'expérience surhumaine du
sacrifice de notre rédemption, gravée dans le cœur de la Mère même du Christ-Rédempteur – fut confié à l'homme qui reçut au Cénacle le pouvoir de
rendre présent ce sacrifice par le ministère sacerdotal de l'Eucharistie.
Cela
n'a-t-il pas pour chacun de nous une éloquence particulière ? Si Jean, au pied
de la Croix, représente en un sens tous les hommes, chacun et chacune, auxquels
s'étend spirituellement la maternité de la Mère de Dieu, combien plus cela ne
concerne-t-il pas chacun de nous qui sommes appelés sacramentellement au
ministère sacerdotal de l'Eucharistie dans l'Église !
En vérité, la réalité du
Golgotha est bouleversante, la réalité du sacrifice du Christ pour le monde ! Il
est bouleversant, le mystère de Dieu dont nous sommes les ministres dans l'ordre
sacramentel (cf. 1 Co 4, 1). Mais ne sommes-nous pas menacés par le danger de n'être
pas des ministres assez dignes, par le danger de ne pas nous présenter assez
fidèlement au pied de la Croix du Christ en célébrant l'Eucharistie ?
Essayons
d'être proches de cette Mère qui porte le mystère de la rédemption du monde
inscrit d'une manière unique et incomparable dans son cœur !
L'Église devient à
son tour une Mère
4. « La bienheureuse Vierge – proclame le Concile –, de par le
don et la charge de sa maternité divine qui l'unissent à son Fils, le Rédempteur,
(...) se trouve également en intime union avec l'Église : de l'Église, selon l'enseignement
de saint Ambroise, la Mère de Dieu est le modèle dans l'ordre de la foi, de la
charité et de la parfaite union au Christ. En effet, dans le mystère de l'Église,
qui reçoit elle aussi à juste titre le nom de Mère et de Vierge, la bienheureuse
Vierge Marie occupe la première place, offrant, à un titre éminent et singulier,
le modèle de la Vierge et de la mère » (3).
Plus loin, le document conciliaire
développe cette analogie typologique : « Mais en contemplant la sainteté
mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité, en accomplissant fidèlement
la volonté du Père, l'Église devient à son tour une Mère, grâce à la Parole de
Dieu qu'elle reçoit dans la foi : par la prédication en effet, et par le baptême,
elle engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit
et nés de Dieu. Elle aussi est vierge, ayant donné à son Époux sa foi, qu'elle
garde intègre et pure ». L'Église, donc, « imitant la Mère de son Seigneur,
conserve, par la vertu du Saint-Esprit, dans leur pureté virginale une foi
intègre, une ferme espérance, une charité sincère »
(4).
Au pied de la Croix, sur
le Golgotha, « le disciple accueillit chez lui » Marie que le Christ lui avait
désignée par les paroles : « Voici ta mère ». L'enseignement du Concile montre
que l'Église entière « accueillit Marie chez elle », que le mystère de cette Vierge-Mère appartient profondément au mystère de l'Église, à sa réalité intime.
Tout cela a une importance fondamentale pour l'ensemble des fils et des filles
de l'Église. Tout cela a une signification spéciale pour nous qui avons été
marqués du signe sacramentel du sacerdoce, lequel, s'il est « hiérarchique »,
est aussi « ministériel » à l'exemple du Christ, le premier serviteur de la
rédemption du monde.
Si, dans l'Église, tous – hommes et femmes qui par le
baptême participent à la fonction du Christ prêtre – possèdent le « sacerdoce
royal » commun dont parle l'apôtre Pierre (cf. 1 P 2, 9), tous doivent s'appliquer
les paroles de la Constitution conciliaire citée un peu plus haut : mais elles
s'appliquent à nous d'une manière spéciale.
Le Concile voit la maternité de l'Église
– sur le modèle de la maternité de Marie – dans le fait qu'elle « engendre à une
vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu ».
Nous percevons là comme un écho de ce que disait saint Paul des « enfants qu'il
enfante dans la douleur » (cf. Ga 4, 19), d'une manière semblable à l'enfantement
par une mère. Quand nous lisons dans la Lettre aux Éphésiens que le Christ-Époux
donne à l'Église « nourriture et soins comme à sa propre chair (cf. 5, 29), nous
ne pouvons pas ne pas relier cette sollicitude sponsale du Christ avant tout
avec le don de la nourriture eucharistique, ce qui peut être assimilé à toutes
les attentions d'une mère qui donne « nourriture et soins » à son enfant.
La
paternité dans l'Esprit
Il vaut la peine de se remettre en mémoire ces
expressions bibliques afin que la vérité de la maternité de l'Église, à l'exemple
de la Mère de Dieu, devienne plus proche de notre conscience sacerdotale. Et si
chacun de nous vit cette maternité spirituelle plutôt en homme comme une «
paternité » dans l'Esprit », Marie, comme « figure » de l'Église, a son rôle
dans cette expérience. Les textes cités montrent à quelle profondeur ce rôle s'inscrit
au centre même de notre ministère sacerdotal et pastoral. L'analogie de Paul sur
« l'enfantement dans la douleur » n'est-elle pas proche de ce que nous vivons en
de nombreuses situations où, nous aussi, nous sommes engagés dans le processus
spirituel de la « génération » et de la « régénération » de l'homme grâce à
l'Esprit qui donne la vie ? Sur ce thème, ce sont les confesseurs, – et ils ne
sont pas les seuls –, qui vivent les expériences les plus fortes dans les
parties du monde les plus diverses.
A l'occasion du Jeudi-Saint, il faut
approfondir encore cette vérité mystérieuse de notre vocation : la « paternité
dans l'esprit » qui, humainement, a une similitude avec la maternité. Du reste,
Dieu Créateur et Père ne fait-il pas lui-même la comparaison entre son amour et
celui des mères humaines (cf. Is 49, 15 ; 66, 13) ? Il s'agit donc d'un trait
caractéristique de notre personnalité sacerdotale qui exprime précisément la
maturité apostolique et la fécondité spirituelle. Si toute l'Église « apprend de
Marie ce qu'est la propre maternité »
(5), ne devons-nous pas le faire nous aussi ?
Il faut donc que chacun de nous « l'accueille chez lui » comme l'apôtre Jean l'accueillit
sur le Golgotha, c'est-à-dire que chacun de nous permette à Marie de prendre
demeure « dans la maison » de son sacerdoce sacramentel, comme mère et
médiatrice de ce « grand mystère» (cf. Ep 5, 32) que nous désirons tous servir
par notre vie.
L'analogie entre l'Église et la Vierge Marie
5. Marie est Mère et
Vierge, et l'Église, se tournant vers elle, sa « figure », se reconnaît en elle
parce qu'elle aussi « reçoit le nom de Mère et de Vierge ». Elle est vierge
parce qu' « elle garde intègre et pure la foi donnée à son Époux ». Le Christ,
selon l'enseignement de la Lettre aux Éphésiens (cf. 5, 32), est l'Époux de l'Église.
Le sens sponsal de la rédemption pousse chacun de nous à conserver la fidélité à
cette vocation par laquelle nous devenons participants à la mission salvifique
du Christ, prêtre, prophète et roi.
L'analogie entre l'Église et la Vierge Marie
a une éloquence particulière pour nous qui lions notre vocation sacerdotale au
célibat, c'est-à-dire à « se faire eunuques à cause du Royaume des cieux ».
Rappelons-nous le dialogue avec les apôtres où le Christ leur expliquait le sens
de ce choix (cf. Mt 19, 12) et cherchons à en comprendre pleinement les motifs.
Nous renonçons librement au mariage, à fonder une famille, pour pouvoir mieux
nous mettre au service de Dieu et de nos frères. On peut dire que nous renonçons
à la paternité « selon la chair » pour que mûrisse et se développe en nous la
paternité « selon l'esprit » qui possède en même temps, comme on l'a déjà dit,
des caractéristiques maternelles. La fidélité virginale à l'Époux, qui trouve
son expression particulière dans cette forme de vie, nous permet de participer à
la vie intime de l'Église qui, prenant exemple sur la Vierge, cherche à garder «
intègre et pure la foi donnée à l'Époux ».
A cause de ce modèle – oui, du
prototype que l'Église trouve en Marie – il faut que notre choix sacerdotal du
célibat pour toute la vie soit déposé aussi dans son cœur. Il faut recourir à
cette Vierge-Mère lorsque nous rencontrons des difficultés sur la voie que nous
avons choisie. Il faut qu'avec son aide nous cherchions à comprendre toujours
plus profondément cette voie, son affermissement toujours plus grand dans nos
cœurs. Il faut, enfin, que se développe dans notre vie cette paternité « selon
l'esprit », qui est l'un des fruits du choix de « se rendre eunuques à cause du
Royaume des cieux ».
Auprès de Marie qui représente l' « accomplissement » .singulier
de la « femme » de la Bible dans le Protévangile (cf. Gn 3, 15) et l'Apocalypse
(12, 1), cherchons à obtenir aussi la capacité d'un juste rapport avec les
femmes et l'attitude qu'avait Jésus de Nazareth lui-même à leur égard. Nous en
trouvons l'expression dans de nombreux passages de l'Évangile. C'est un thème
important dans la vie de tout prêtre, et l'Année mariale nous amène à le
reprendre et à l'approfondir particulièrement. Le prêtre, en raison de sa
vocation et de son ministère, doit découvrir d'une manière nouvelle le problème
de la dignité et de la vocation de la femme, dans l'Église et dans le monde d'aujourd'hui.
Il lui faut comprendre à fond ce que voulait nous dire à tous le Christ quand il
parlait avec la Samaritaine (cf. Jn 4, 1-42), quand il défendait la femme
adultère menacée de lapidation (cf. Jn 8, 1-11), quand il rendait témoignage à
celle dont les nombreux péchés avaient été remis parce qu'elle avait montré
beaucoup d'amour (cf. Lc 7, 36-50), quand il parlait avec Marie et Marthe à
Béthanie (cf. Lc 10, 38-42 ; Jn 11, 1-44) et, enfin, quand il annonçait aux
femmes, avant tout autre, « la Bonne Nouvelle » pascale de sa Résurrection (cf.
Mt 28, 1-10).
La mission de l'Église, depuis les temps apostoliques, a été
assurée selon des modalités diverses par les hommes et par les femmes. A notre
époque, après le Concile Vatican II, cela comporte un appel nouveau qui s'adresse
à chacun de nous, si nous voulons que le sacerdoce, que nous exerçons dans les
diverses communautés de l'Église, soit vraiment ministériel, et, par là même,
efficace et fructueux d'une manière apostolique.
6. Nous retrouvant aujourd'hui, Jeudi-Saint, au lieu où est né notre sacerdoce, nous voudrions en relire le sens
en profondeur à travers le prisme de la doctrine conciliaire sur l'Église et sa
mission. La figure de la Mère de Dieu appartient à l'ensemble de cette doctrine.
C'est de là aussi que partent les réflexions de la présente méditation.
Parlant
du haut de la Croix sur le Golgotha, le Christ dit au disciple : « Voici ta mère
». Et le disciple « l'accueillit chez lui » comme sa mère. Introduisons, nous
aussi, Marie comme notre Mère dans la « maison » intérieure de notre sacerdoce.
En effet, nous faisons partie, nous aussi, des « croyants, à la naissance et à
l'éducation desquels » la Mère de Dieu « apporte la coopération de son amour
maternel »
(6). Oui, nous avons, en un sens, un « droit » particulier à cet amour
en raison du mystère du Cénacle. Le Christ disait : « Je ne vous appelle plus
serviteurs,... mais je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Sans cette « amitié »,
il serait difficile de concevoir qu'il nous a confié, à la suite des Apôtres, le
sacrement de son Corps et de son Sang, le sacrement de sa mort rédemptrice et de
sa résurrection, pour que nous célébrions ce sacrement ineffable en son nom, et
même in persona Christi. Sans cette « amitié » spéciale, il serait difficile d'évoquer
le soir de Pâques, lorsque le Ressuscité se présenta au milieu des Apôtres en
leur disant : « Recevez l'Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés,
ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus
» (Jn 20, 22-23).
Une telle amitié oblige. Une telle amitié devrait provoquer
une crainte salutaire, un sens bien plus grand de la responsabilité, une
disponibilité bien plus grande à donner tout ce dont on est capable, avec l'aide
de Dieu. Au Cénacle, cette amitié a été profondément affermie par la promesse du
Paraclet : « Lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai
dit. (... ) Il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez. » (Jn
14, 26 ; 15, 26-27.)
Nous nous sentons toujours indignes de l'amitié du Christ.
Mais il est bon que nous éprouvions la crainte salutaire de ne pas lui être
fidèles.
La Mère du Christ connaît tout cela. Elle a elle-même compris plus
profondément le sens des paroles prononcées par son Fils au moment de l'agonie
sur la Croix : « Femme, voici ton fils... Voici ta mère ». Elles se rapportaient
à elle et au disciple, l'un de ceux auxquels le Christ avait dit au Cénacle : «
Vous êtres mes amis » (Jn 15, 14), à Jean et à tous ceux qui, par le mystère de
la dernière Cène, participent de la même « amitié ». La Mère de Dieu qui (comme
l'enseigne le Concile) apporte la coopération de son amour maternel à la
naissance et à l'éducation de tous ceux qui deviennent les frères de son Fils –
qui deviennent ses amis – fera tout pour qu'ils puissent ne pas décevoir cette
amitié sainte, pour qu'ils puissent être à la hauteur de cette amitié.
La femme enveloppée de soleil
7. Avec Jean, apôtre et évangéliste, tournons encore le
regard de notre esprit vers la « femme enveloppée de soleil » qui apparaît à l'horizon
eschatologique de l'Église et du monde dans le Livre de l'Apocalypse (cf. 12,
1-27). Il n'est pas difficile de reconnaître en elle la même figure qui, au
commencement de l'histoire de l'homme, après le péché originel, fut annoncée
comme Mère du Rédempteur (cf. Gn 3, 15). Dans l'Apocalypse nous la voyons, d'une
part, comme la femme sublime au milieu de la création visible, et, d'autre part,
comme celle qui continue à prendre part à la lutte spirituelle pour la victoire
du bien sur le mal. C'est ce combat que mène l'Église, unie à la Mère de Dieu
comme à son « modèle », « contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre
les esprits du mal », comme nous le lisons dans la Lettre aux Éphésiens (6, 12).
Le début de cette lutte spirituelle remonte au moment où l'homme « séduit par le
Malin a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir
à sa fin hors de Dieu »
(7). On peut dire que l'homme, aveuglé par la perspective
d'une élévation, au-dessus de la dimension de la créature qu'il était – selon
les paroles du tentateur : « Vous serez comme des dieux » (cf. Gn 3, 5) –, a
cessé de chercher la vérité de son existence et de son progrès en celui qui est
« Premier-né de toute créature » (Col 1, 15), et qu'il a cessé d'offrir la
création et de s'offrir lui-même dans le Christ à Dieu en qui tout trouve son
origine. L'homme a perdu la conscience d'être le prêtre de tout le monde visible,
pour tourner exclusivement le monde vers lui-même.
Les paroles du Protévangile,
au début de l'Écriture Sainte, et celles de l'Apocalypse, à la fin, se
rapportent à la même lutte dans laquelle l'homme est impliqué. Dans la
perspective de cette lutte spirituelle qui se déroule tout au long de l'histoire,
le Fils de la femme est le Rédempteur du monde. La rédemption s'accomplit par le
sacrifice où le Christ – médiateur de l'Alliance nouvelle et éternelle – « entra
une fois pour toutes dans le sanctuaire... avec son propre sang », ouvrant dans
la maison du Père – au sein de la Très Sainte Trinité – l'espace promis à tous «
ceux qui sont appelés à recevoir l'héritage éternel » (cf. He 9, 12.15). C'est
justement pour cela que le Christ crucifié et ressuscité est « le grand prêtre
des biens à venir » (He 9, 11), et que son sacrifice signifie que l'histoire
spirituelle de l'homme est de nouveau orientée vers Dieu, Créateur et Père, vers
lequel le Premier-né de toute la création conduit tous les êtres dans
l'Esprit-Saint.
Le sacerdoce, qui a son origine à la dernière Cène, nous permet
de participer à cette transformation essentielle de l'histoire spirituelle de
l'homme. Dans l'Eucharistie, en effet, nous présentons le sacrifice de la
Rédemption, le même sacrifice que le Christ offrit sur la Croix « avec son
propre sang ». Par ce sacrifice, nous aussi, ses dispensateurs sacramentels,
avec tous ceux que nous servons par sa célébration, nous entrons continuellement
dans le temps décisif de ce combat spirituel qui, suivant le Livre de la Genèse
et l'Apocalypse, est en rapport avec la « femme ».
Dans cette lutte, elle est totalement unie au Rédempteur. C’est
pourquoi notre service sacerdotal aussi nous unit à elle : à elle qui est la
Mère du Rédempteur et le « modèle » de l'Église. Ainsi tous demeurent unis à
elle dans cette lutte spirituelle qui se déroule au cours de toute l'histoire de
l'homme. Dans cette lutte, nous avons un rôle particulier en raison de notre
sacerdoce sacramentel. Nous accomplissons un service particulier dans l'œuvre
de la rédemption du monde.
Le Concile enseigne que Marie, avançant dans le pèlerinage de la
foi par sa parfaite union avec son Fils jusqu'à la Croix..., occupe la première
place, à un titre éminent et singulier, dans tout le Peuple de Dieu qui avance
sur la même route, suivant le Christ dans l'Esprit-Saint. Prêtres, ne
devrions-nous pas nous unir tout spécialement à elle, nous qui, comme pasteurs
de l'Église, devons aussi conduire la communauté qui nous a été confiée sur la
voie qui depuis le Cénacle de la Pentecôte suit le Christ tout au long de
l'histoire de l'homme ?
Remercier le Prêtre éternel
8. Chers Frères dans le sacerdoce,
alors que nous nous rassemblons aujourd'hui avec les évêques, en tant de lieux
de la terre, j'ai désiré développer dans cette lettre annuelle le thème qui me
semble d'ailleurs singulièrement lié au contenu de l'Année mariale.
En célébrant
l'Eucharistie à tant d'autels répartis dans le monde entier, remercions le
Prêtre éternel pour le don qu'il nous a accordé dans le sacrement du sacerdoce !
Et dans cette action de grâce, que se fassent entendre les paroles que
l'évangéliste met sur les lèvres de Marie lors de sa visite à sa cousine
Elisabeth : « Le Puissant fit pour moi des merveilles ; saint est son Nom ! » (Lc
1, 49). Remercions aussi Marie pour le don ineffable du sacerdoce, par lequel
nous pouvons servir tout homme dans l'Église ! Que la gratitude réveille aussi
notre zèle ! Ce dont parlent les versets suivants du Magnificat de Marie ne s'accomplit-il
pas par notre ministère sacerdotal ? En vérité, le Rédempteur, le Dieu de la
Croix et de l'Eucharistie, « élève les humbles » et « comble de bien les affamés
». Lui qui, « pour nous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de nous
enrichir par sa pauvreté » (cf. 2 Co 8, 9), a confié à l'humble Vierge de
Nazareth l'admirable mystère de sa pauvreté qui enrichit. Il nous confie aussi
le même mystère par le sacrement du sacerdoce. Rendons grâce sans cesse pour
cela !
Rendons grâce par toute notre vie ! Rendons grâce par tout ce
dont nous sommes capables ! Rendons grâce avec Marie, Mère des prêtres ! «
Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu'il m'a fait ? J'élèverai la coupe
du salut, j'invoquerai le nom du Seigneur » (Ps 115 (116), 12-13).
A tous mes Frères dans le sacerdoce et dans l'épiscopat
j'envoie, avec un amour fraternel, pour le jour de notre fête commune, mon salut
cordial et ma bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 25 mars 1988, solennité de l'Annonciation du
Seigneur, en la dixième année de mon pontificat.
IOANNES PAULUS P.P.II
Notes