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Ioannes Paulus PP. II
Dominum et vivificantem
Sur l'Esprit Saint dans la vie de l'Eglise et du monde

1986.05.18



Bénédiction

Vénérables Frères, chers Fils et Filles,
Salut et Bénédiction Apostolique!

INTRODUCTION

1. Dans sa foi en l' Esprit Saint, l'Eglise proclame qu'il «est Seigneur et qu'il donne la vie». C'est ce qu'elle proclame dans le Symbole de la foi, dit de Nicée-Constantinople, du nom des deux Conciles - de Nicée (325) et de Constantinople (381) -, où il fut formulé ou promulgué. Il y est dit aussi que l'Esprit Saint «a parlé par les prophètes».

Ces paroles, l'Eglise les reçoit de la source même de la foi, Jésus Christ. En effet, selon l'Evangile de Jean, l'Esprit Saint nous est donné avec la vie nouvelle, comme Jésus l'annonce et le promet au grand jour de la fête des Tentes: «Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive, celui qui croit en moi! Selon le mot de l'Ecriture: De son sein couleront des fleuves d'eau vive»1. Et l'évangéliste explique: «Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui»2. C'est la même comparaison de l'eau que Jésus emploie dans le dialogue avec la Samaritaine, quand il parle de la «source d'eau jaillissant en vie éternelle»3, et dans le dialogue avec Nicodème, quand il annonce la nécessité d'une nouvelle naissance «d'eau et d'Esprit» pour «entrer dans le Royaume de Dieu»4.

Par conséquent, l'Eglise, instruite par la parole du Christ, puisant dans l'expérience de la Pentecôte et dans son histoire apostolique, proclame depuis le début sa foi en l'Esprit Saint, celui qui donne la vie, celui par qui le Dieu un et trine, insondable, se communique aux hommes, établissant en eux la source de la vie éternelle.

2. Cette foi, professée sans interruption par l'Eglise, doit être sans cesse ravivée et approfondie dans la conscience du Peuple de Dieu. Depuis un siècle, cela a été proposé plusieurs fois: de Léon XIII , qui publia l'Encyclique Divinum illud munus (1897) entièrement consacrée à l'Esprit Saint, jusqu'à Pie XII qui, dans l'Encyclique Mystici Corporis (1943), présentait l'Esprit Saint comme le principe vital de l'Eglise où il est à l'œuvre en union avec le Chef du Corps Mystique, le Christ5; et jusqu'au Concile Œcuménique Vatican II qui a fait comprendre qu'une attention renouvelée à la doctrine sur l'Esprit Saint était nécessaire, comme le soulignait Paul VI : « A la christologie et spécialement à l'ecclésiologie du Concile, doivent succéder une étude nouvelle et un culte nouveau de l'Esprit Saint, précisément comme complément indispensable de l'enseignement du Concile»6.

Ainsi, à notre époque, la foi de l'Eglise, la foi ancienne qui demeure et qui est toujours neuve, nous appelle à renouveler notre approche de l'Esprit Saint comme celui qui donne la vie. En cela, nous sommes aidés et encouragés par notre héritage commun avec les Eglises orientales, qui ont conservé jalousement les richesses extraordinaires de l'enseignement des Pères sur l'Esprit Saint. C'est pourquoi on peut dire aussi que l'un des événements ecclésiaux les plus importants de ces dernières années a été le XVIe centenaire du Premier Concile de Constantinople, célébré simultanément à Constantinople et à Rome en la solennité de la Pentecôte de l'année 1981. Dans la méditation sur le mystère de l'Eglise, l'Esprit Saint est alors mieux apparu comme celui qui ouvre les voies conduisant à l'unité des chrétiens, comme la source suprême de l'unité qui vient de Dieu lui-même et que saint Paul a exprimée particulièrement par les paroles prononcées fréquemment au début de la liturgie eucharistique: «La grâce de Jésus notre Seigneur, l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit Saint soient toujours avec vous»7.

C'est dans une telle orientation que les précédentes Encycliques Redemptor hominis et Dives in misericordia ont trouvé en quelque sorte un point de départ et une inspiration: elles célèbrent l'événement de notre salut accompli dans le Fils envoyé par le Père dans le monde «pour que le monde soit sauvé par lui»8 et «que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu'il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père»9. A cette même orientation répond aujourd'hui la présente Encyclique sur l'Esprit Saint qui procède du Père et du Fils; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire: Personne divine, il est au cœur de la foi chrétienne et il est la source et la force dynamique du renouveau de l'Eglise10. Cette Encyclique découle du plus profond de l'héritage du Concile. En effet, les textes conciliaires, par leur enseignement sur l'Eglise elle-même et sur l'Eglise dans le monde, nous invitent à pénétrer toujours mieux le mystère trinitaire de Dieu, en suivant la voie évangélique, patristique, liturgique: au Père, par le Christ, dans l'Esprit Saint.

De cette manière, l'Eglise répond aussi à certains désirs profonds qu'elle pense lire dans le cœur des hommes d'aujourd'hui: une découverte nouvelle de Dieu dans sa réalité transcendante d'Esprit infini, tel que Jésus le présente à la Samaritaine; le besoin de l'adorer «en esprit et en vérité»11; l'espoir de trouver en lui le secret de l'amour et la puissance d'une «création nouvelle»12: oui, vraiment celui qui donne la vie.

L'Eglise se sent appelée à cette mission d'annoncer l'Esprit alors qu'avec la famille humaine, elle arrive au terme du second millénaire après le Christ. Devant un ciel et une terre qui «passent», elle sait bien que «les paroles qui ne passeront point»13 revêtent une éloquence particulière. Ce sont les paroles du Christ sur l'Esprit Saint, source inépuisable de l'«eau jaillissant en vie éternelle»14, vérité et grâce du salut. Elle veut réfléchir sur ces paroles, elle veut rappeler ces paroles aux croyants et à tous les hommes, tandis qu'elle se prépare à célébrer - comme on le dira en son temps - le grand Jubilé qui marquera le passage du deuxième au troisième millénaire chrétien.

Naturellement, les réflexions qui suivent n'ont pas pour but d'examiner de manière exhaustive la très riche doctrine sur l'Esprit Saint, ni de privilégier telle ou telle solution des questions encore ouvertes. Elles ont comme objectif principal de développer dans l'Eglise la conscience que «l'Esprit Saint la pousse à coopérer à la réalisation totale du dessein de Dieu qui a fait du Christ le principe du salut pour le monde tout entier»15.

PREMIÈRE PARTIE - L'ESPRIT DU PERE ET DU FILS DONNE A L'EGLISE

1. La promesse et la révélation de Jésus au cours du repas pascal

3. Quand pour Jésus Christ l'heure était venue de quitter ce monde, il annonça aux Apôtres «un autre Paraclet»16. L'évangéliste Jean, qui était présent, écrit que, au cours du repas pascal, la veille de sa passion et de sa mort, Jésus leur adressa ces paroles: «Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils... Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu'il soit avec vous à jamais, l'Esprit de vérité»17.

Cet Esprit de vérité, précisément, Jésus l'appelle le Paraclet - et Parakletos veut dire «consolateur», et aussi «intercesseur» ou «défenseur». Et il dit qu'il est « un autre » Paraclet, le second, parce que Jésus Christ lui-même est le premier Paraclet18, car il est le premier qui porte et donne la Bonne Nouvelle. L'Esprit Saint vient après lui et par lui pour poursuivre dans le monde, grâce à l'Eglise, l'œuvre de la Bonne Nouvelle du salut. Cette continuation de son œuvre par l'Esprit Saint, Jésus en parle plus d'une fois pendant le même discours d'adieu où il préparait les Apôtres, réunis au Cénacle, à son départ, c'est-à-dire à sa passion et à sa mort sur la Croix.

Les paroles auxquelles nous nous référerons ici se trouvent dans l'Evangile de Jean. Chacune d'elles ajoute un contenu nouveau à cette annonce et à cette promesse. En même temps, elles sont étroitement reliées les unes aux autres, non seulement dans la perspective des mêmes événements, mais aussi dans la perspective du mystère du Père, du Fils et de l'Esprit Saint qui n'est sans doute exprimé avec autant de relief dans aucun autre passage de la Sainte Ecriture.

4. Peu après l'annonce rappelée ci-dessus, Jésus ajoute: «Mais le Paraclet, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit»19. L'Esprit Saint sera le Consolateur des Apôtres et de l'Eglise, toujours présent au milieu d'eux, même s'il demeure invisible, comme maître de la Bonne Nouvelle que le Christ a annoncée. «Il enseignera» et «il rappellera», cela signifie non seulement qu'il continuera, à sa manière qui lui est propre, à inspirer la proclamation de l'Evangile du salut, mais aussi qu'il aidera à comprendre le sens juste du contenu du message du Christ; qu'il en maintiendra la continuité et l'identité de sens alors que changent les conditions et les circonstances. L'Esprit Saint fera en sorte que dans l'Eglise demeure toujours la vérité même que les Apôtres ont entendue de leur Maître.

5. Pour transmettre la Bonne Nouvelle, les Apôtres seront associés à l'Esprit Saint d'une manière particulière. Voici comment Jésus poursuit: «Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité, qui vient du Père, il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement»20.

Les Apôtres ont été les témoins directs, oculaires. Ils «ont entendu» et «ils ont vu de leurs yeux», «ils ont contemplé» et même «touché de leurs mains» le Christ, comme le dit le même évangéliste Jean dans un autre passage21. Leur témoignage humain, oculaire et «historique» sur le Christ est lié au témoignage de l'Esprit Saint: «Il me rendra témoignage». Dans le témoignage de l'Esprit de vérité, le témoignage humain des Apôtres trouvera son appui suprême. Et par la suite, il trouvera aussi en lui le fondement intérieur de sa continuation parmi les générations des disciples et des confesseurs du Christ qui se succéderont au cours des siècles.

Si Jésus Christ lui-même est la révélation suprême et la plus complète de Dieu à l'humanité, le témoignage de l'Esprit en inspire, en garantit et en confirme la transmission fidèle dans la prédication et dans les écrits apostoliques22, tandis que le témoignage des Apôtres en assure l'expression humaine dans l'Eglise et dans l'histoire de l'humanité.

6. Cela ressort aussi de l'étroite corrélation de contenu et d'intention avec l'annonce et la promesse qui viennent d'être mentionnées, corrélation exprimée par les paroles qui suivent dans le texte de Jean: «J'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu'il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir»23.

Par les paroles précédentes, Jésus présente le Paraclet, l'Esprit de vérité, comme celui qui «enseignera» et «rappellera», comme celui qui lui «rendra témoignage»; à présent il dit: «Il vous introduira dans la vérité tout entière». Ces mots «introduire dans la vérité tout entière», en rapport avec ce que les Apôtres «ne peuvent pas porter à présent», sont en lien direct avec le dépouillement du Christ par la passion et la mort en Croix qui étaient imminentes lorsqu'il prononçait ces paroles.

Cependant il deviendra clair, par la suite, que les mots «introduire dans la vérité tout entière» se rattachent également, au-delà du scandalum Crucis, à tout ce que le Christ «a fait et enseigné»24. En effet, le mysterium Christi dans son intégralité exige la foi, parce que c'est la foi qui introduit véritablement l'homme dans la réalité du mystère révélé. «Introduire dans la vérité tout entière», cela s'accomplit donc dans la foi et par la foi: c'est l'œuvre de l'Esprit de vérité et c'est le fruit de son action dans l'homme. En cela, l'Esprit Saint doit être le guide suprême de l'homme, la lumière de l'esprit humain. Cela vaut pour les Apôtres, témoins oculaires, qui doivent désormais porter à tous les hommes l'annonce de ce que le Christ «a fait et enseigné», et, spécialement, de sa Croix et de sa Résurrection. Dans une perspective plus large, cela vaut aussi pour toutes les générations des disciples et des confesseurs du Maître, car ils devront accueillir dans la foi et proclamer avec fermeté le mystère de Dieu agissant dans l'histoire de l'homme, le mystère révélé qui éclaire le sens ultime de cette histoire.

7. Il existe donc entre l'Estrit Saint et le Christ, dans l'économie du salut, un lien intime, par lequel l'Esprit agit dans l'histoire de l'homme comme «un autre Paraclet», assurant durablement la transmission et le rayonnement de la Bonne Nouvelle révélée par Jésus de Nazareth. C'est pourquoi la gloire du Christ resplendit dans l'Esprit Saint Paraclet qui, dans le mystère et dans l'action de l'Eglise, continue sans interruption la présence historique du Rédempteur sur la terre et son œuvre de salut; c'est ce qu'attestent les paroles de Jean qui viennent ensuite: «Lui (c'est-à-dire l'Esprit) me glorifiera, car c'est de mon bien qu'il recevra et il vous le dévoilera»25. Ces paroles confirment une fois encore tout ce qui a été dit précédemment: «Il enseignera..., il rappellera..., il rendra témoignage». La révélation suprême et complète que Dieu fait de lui-même, accomplie dans le Christ - la prédication des Apôtres lui rendant témoignage - continue à être manifestée dans l'Eglise par la mission du Paraclet invisible, l'Esprit de vérité. A quel point cette mission est intimement liée à la mission du Christ, à quel point elle découle entièrement de cette mission du Christ, en affermissant et en développant dans l'histoire ses fruits de salut, cela est exprimé dans le verbe «recevoir»: «C'est de mon bien qu'il recevra et il vous le dévoilera». Comme pour expliquer le mot «recevoir», et faire apparaître clairement l'unité divine et trinitaire de la source, Jésus ajoute: «Tout ce qu'a le Père est à moi. Voilà pourquoi j'ai dit que c'est de mon bien qu'il reçoit et qu'il vous le dévoilera»26. En recevant de «mon bien», par là même il puisera à «ce qu'a le Père».

Ainsi à la lumière de cette expression «il recevra», peuvent s'expliquer aussi les autres paroles sur l'Esprit Saint prononcées par Jésus au Cénacle avant la Pâque, paroles significatives: «C'est votre intérêt que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous; mais si je pars, je vous l'enverrai. Et lui, une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement»27. Il conviendra de revenir encore sur ces paroles dans une réflexion particulière.

2. Le Père, le Fils et l'Esprit Saint

8. Il est caractéristique du texte johannique que le Père, le Fils et l'Esprit Saint soient désignés clairement comme des Personnes, la première étant distincte de la deuxième et de la troisième, et aussi les trois entre elles. Jésus parle de l'Esprit-Paraclet utilisant à plusieurs reprises le pronom personnel «Il», et en même temps, dans tout le discours d'adieu, il dévoile les liens qui unissent dans la réciprocité le Père, le Fils et le Paraclet. Ainsi donc «L'Esprit ... vient du Père» 28 et le Père «donne» l'Esprit29. Le Père «envoie» l'Esprit au nom du Fils30, l'Esprit «rend témoignage» au Fils31. Le Fils demande au Père d'envoyer l'Esprit-Paraclet32, mais, par ailleurs, il déclare et promet, en rapport à son «départ» par la Croix: «Si je pars, je vous l'enverrai»33. Ainsi, le Père, par la puissance de sa paternité, envoie l'Esprit Saint comme il a envoyé le Fils34; mais en même temps il l'envoie en vertu de la puissance de la rédemption accomplie par le Christ - et, en ce sens, l'Esprit Saint est envoyé aussi par le Fils: «Je vous l'enverrai».

Il faut noter ici que, si toutes les autres promesses faites au Cénacle annonçaient la venue de l'Esprit Saint après le départ du Christ, celle du texte de Jean 16, 7-8 implique aussi et souligne clairement le rapport d'interdépendance, on pourrait dire de causalité, entre la manifestation de l'un et de l'autre: «Si je pars, je vous l'enverrai». L'Esprit Saint viendra en fonction du départ du Christ par la Croix: il viendra non seulement à la suite, mais à cause de la rédemption accomplie par le Christ, selon la volonté et l'oeuvre du Père.

9. Ainsi, dans le discours pascal d'adieu on parvient, pouvons-nous dire, au sommet de la révélation trinitaire. Au même moment, nous nous trouvons au seuil des événements décisifs et des paroles suprêmes qui, à la fin, se traduiront par le grand envoi en mission adressé aux Apôtres et, par leur intermédiaire, à l'Eglise: «Allez donc, de toutes les nations faites des disciples», envoi en mission qui comprend, en un sens, la formule trinitaire du baptême: «... les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit»35. La formule reflète le mystère intime de Dieu, de la vie divine, qui est le Père, le Fils et l'Esprit Saint, unité divine de la Trinité. On peut lire le discours d'adieu comme une préparation particulière à cette formule trinitaire, où s'exprime la puissance vivifiante du sacrement qui réalise la participation à la vie de Dieu un et trine, parce qu'il donne à l'homme la grâce sanctifiante comme un don surnaturel. Par elle, l'homme est appelé à participer à l'insondable vie de Dieu et il en reçoit la «capacité».

10. Dans sa vie intime, Dieu «est amour»36, un amour essentiel, commun aux trois Personnes divines: l'Esprit Saint est l'amour personnel en tant qu'Esprit du Père et du Fils. C'est pourquoi il «sonde jusqu'aux profondeurs de Dieu»37, en tant qu'Amour-Don incréé. On peut dire que, dans l'Esprit Saint, la vie intime du Dieu un et trine se fait totalement don, échange d'amour réciproque entre les Personnes divines, et que, par l'Esprit Saint, Dieu «existe» sous le mode du don. C'est l'Esprit Saint qui est l'expression personnelle d'un tel don de soi, de cet être-amour38. Il est Personne-amour. Il est Personne-don. Cela nous montre, au sujet du concept de personne en Dieu, une richesse insondable de la réalité et un approfondissement dépassant ce qui se peut exprimer, tels que seule la Révélation peut nous les faire connaître.

En même temps, l'Esprit Saint, en tant que consubstantiel au Père et au Fils dans la divinité, est Amour et Don (incréé) d'où découle comme d'une source (fons vivus) tout don accordé aux créatures (don créé): le don de l'existence à toutes choses par la création; le don de la grâce aux hommes par toute l'économie du salut. Comme l'Apôtre Paul l'écrit: «L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné»39.

3. Le don que Dieu falt de lui-même dans l'Esprit Saint pour le salut

11. Le discours d'adieu du Christ au cours du repas pascal se rattache particulièrement à ce «don» et à ce «don de soi» de l'Esprit Saint. Dans l'Evangile de Jean se dévoile, pour ainsi dire, la «logique» la plus profonde du mystère salvifique inclus dans le dessein éternel de Dieu, comme extension de la communion ineffable du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. C'est la «logique» divine qui, à partir du mystère de la Trinité, conduit au mystère de la Rédemption du monde en Jésus Christ. La Rédemption accomplie par le Fils dans le cadre de l'histoire terrestre de l'homme, accomplie en son «départ» par la Croix et par la Résurrection, se trouve en même temps transmise, dans toute sa puissance salvifique, à l'Esprit Saint, celui qui «recevra de mon bien»40. Les paroles du texte johannique montrent que, selon le plan divin, le «départ» du Christ est une condition indispensable pour l'«envoi» et la venue de l'Esprit Saint, mais elles disent aussi que commence alors le nouveau don que Dieu fait de lui-même dans l'Esprit Saint pour le salut.

12. C'est un nouveau commencement par rapport au premier commencement, à l'origine du don que Dieu a fait de lui-même pour le salut, qui s'identifie avec le mystère même de la création. Voici ce que nous lisons dès les premiers mots du Livre de la Genèse: «Au commencement Dieu créa le ciel et la terre..., et l'esprit de Dieu (ruah Elohim) planait sur les eaux»41. Ce concept biblique de création comporte non seulement l'appel à l'existence de l'être même du cosmos, c'est-à-dire le don de l'existence, mais aussi la présence de l'Esprit de Dieu dans la création, c'est-à-dire le commencement du don que Dieu fait de lui-même pour leur salut aux choses qu'il a créées. Cela vaut avant tout pour l'homme, qui a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu: «Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance»42. «Faisons»: peut-on considérer que le pluriel, employé ici par le Créateur en parlant de lui-même, suggere déjà en quelque façon le mystère trinitaire, la présence de la Trinité dans l'œuvre de la création de l'homme? Le lecteur chrétien qui connaît déjà la révélation de ce mystère peut aussi en reconnaître le reflet dans ces paroles. En tout cas, le contexte du Livre de la Genèse nous permet de voir dans la création de l'homme le premier commencement du don que Dieu fait de lui-même pour le salut dans la mesure où il a accordé à l'homme d'être à «l'image» et à «la ressemblance» de lui-même.

13. Il semble donc que les paroles prononcées par Jésus dans le discours d'adieu doivent aussi être relues en rapport avec ce «commencement» si lointain, mais fondamental, que nous connaissons par le Livre de la Genèse. «Si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous; mais si je pars, je vous l'enverrai». En présentant son «départ» comme une condition de la «venue» du Paraclet, le Christ fait le lien entre le nouveau commencement du don que Dieu fait de lui-même par l'Esprit Saint pour le salut, et le mystère de la Rédemption. C'est là un nouveau commencement, avant tout parce que, entre le premier commencement et toute l'histoire de l'homme, s'est interposé, à partir de la chute originelle, le péché qui s'oppose à la présence de l'Esprit de Dieu dans la création et qui, surtout, s'oppose au don que Dieu fait de lui-même à l'homme pour son salut. Saint Paul écrit que, précisément à cause du péché, «la création... fut assujettie à la vanité..., jusqu'à ce jour elle gémit en travail d'enfantement» et «elle attend avec impatience la révélation des fils de Dieu»43.

14. C'est pourquoi Jésus dit au Cénacle: «C'est votre intérêt que je parte»; «si je pars, je vous l'enverrai»44. Le «départ» du Christ par la Croix a la puissance de la Rédemption - et cela signifie aussi une nouvelle présence de l'Esprit de Dieu dans la création: le nouveau commencement du don que Dieu fait de lui-même à l'homme dans l'Esprit Saint. «Et la preuve que vous êtes des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie: Abba! Père!», écrit l'Apôtre Paul dans la Lettre aux Galates45. L'Esprit Saint est l'Esprit du Père, comme en témoignent les paroles du discours d'adieu au Cénacle. Il est, en même temps, l'Esprit du Fils: il est l'Esprit de Jésus Christ, comme en témoigneront les Apôtres et particulièrement Paul de Tarse46. Par l'envoi de cet Esprit «dans nos cœurs», commence à s'accomplir ce que «la création attend avec impatience», comme nous le lisons dans la Lettre aux Romains.

L'Esprit Saint vient au prix du «départ» du Christ. Si ce «départ» a provoqué la tristesse des Apôtres47, qui devait atteindre son point culminant dans la passion et dans la mort du Vendredi Saint, à son tour «cette tristesse se changera en joie» 48. Le Christ, en effet, marquera son «départ» rédempteur par la gloire de la résurrection et de l'ascension vers le Père. Ainsi donc, la tristesse à travers laquelle transparaît la joie, voilà ce qu'éprouvent les Apôtres dans la perspective du «départ» de leur Maître, un départ qui a lieu «dans leur intérêt», parce que, grâce à lui, viendra un autre «Paraclet»49. Au prix de la Croix où se réalise la Rédemption, par la puissance de tout le mystère pascal de Jésus Christ, l'Esprit Saint vient demeurer dès le jour de la Pentecôte avec les Apôtres, pour demeurer avec l'Eglise et dans l'Eglise et, grâce à elle, dans le monde.

De cette manière s'accomplit définitivement ce nouveau commencement du don que le Dieu un et trine fait de lui-même dans l'Esprit Saint par Jésus Christ, Rédempteur de l'homme et du monde.

4. Le Messie, Oint de l'Esprit Saint

15. La mission du Messie s'accomplit aussi jusqu'à son terme, car elle est la mission de celui qui a reçu la plénitude de l'Esprit Saint pour le Peuple élu de Dieu et pour l'humanité entière. Littéralement, «Messie» veut dire «Christ», c'est-à-dire «Oint», et, dans l'histoire du salut, le sens est «Oint de l'Esprit Saint». Telle était la tradition prophétique de l'Ancien Testament. En s'y conformant, Simon Pierre dira dans la maison de Corneille: «Vous savez ce qui s'est passé dans toute la Judée: Jésus de Nazareth... après le baptême proclamé par Jean; comment Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force»50.

De ces paroles de Pierre et de beaucoup d'autres semblables51, il convient de remonter avant tout à la prophétie d'Isaïe, parfois appelée «le cinquième évangile» ou bien «l'évangile de l'Ancien Testament». Evoquant la venue d'un personnage mystérieux, que la révélation néo-testamentaire identifiera avec Jésus, Isaie en associe la personne et la mission avec une action spéciale de l'Esprit de Dieu, l'Esprit du Seigneur. Voici les paroles du prophète:

«Un rejeton sortira de la souche de Jessé,
un surgeon poussera de ses racines.
Sur lui reposera l'Esprit du Seigneur
esprit de sagesse et d'intelligence,
esprit de conseil et de force,
esprit de connaissance et de crainte du Seigneur:
son inspiration est dans la crainte du Seigneur»52.

Ce texte est important pour toute la pneumatologie de l'Ancien Testament, car il constitue comme un pont entre le concept biblique ancien de l'«esprit», entendu avant tout comme un «souffle charismatique», et l'«Esprit» comme personne et comme don, don pour la personne. Le Messie de la lignée de David («de la souche de Jessé») est précisément la personne sur laquelle «reposera» l'Esprit du Seigneur. Il est évident que, dans ce cas, on ne peut pas encore parler de la révélation du Paraclet: cependant, avec cette allusion voilée à la figure du futur Messie s'ouvre, pour ainsi dire, la voie sur laquelle est préparée la pleine révélation de l'Esprit Saint dans l'unité du mystère trinitaire qui se manifestera finalement dans la Nouvelle Alliance.

16. Cette voie, c'est précisément le Messie. Dans l'Ancienne Alliance, l'onction était devenue le symbole extérieur du don de l'Esprit. Le Messie (plus que tout autre personnage oint dans l'Ancienne Alliance) est l'unique et grand Oint du Seigneur lui-même. Il est l'Oint en ce sens qu'il possède la plénitude de l'Esprit de Dieu. Et il sera lui-même le médiateur du don de cet Esprit au Peuple tout entier. Voici, en effet, d'autres paroles du prophète:

«L'esprit du Seigneur Dieu est sur moi,
car le Seigneur m'a consacré par l'onction;
il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres,
panser les cœurs meurtris,
annoncer aux captifs la libération
et aux prisonniers la délivrance,
proclamer une année de grâce de la part du Seigneur»53.

L'Oint est aussi envoyé «avec l'Esprit du Seigneur»:
«Et maintenant le Seigneur Dieu
m'a envoyé avec son esprit»54.

Selon le Livre d'Isaïe, l'Oint, l'Envoyé avec l'Esprit du Seigneur, est aussi le Serviteur du Seigneur élu, sur qui repose l'Esprit de Dieu:
«Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu en qui mon âme se complait.
J'ai mis sur lui mon esprit»55.

On sait que le Serviteur du Seigneur est révélé dans le Livre d'Isaïe comme le véritable Homme des douleurs: le Messie souffrant pour les péchés du monde56. Et, simultanément, il est celui même qui reçoit la mission de porter de véritables fruits de salut pour toute l'humanité: «Il présentera aux nations le droit ...»57; et il deviendra «l'alliance du peuple, la lumière des nations ...»58; «pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre»59.

Car: «Mon esprit qui est sur toi,
et mes paroles que j'ai mises dans ta bouche
ne s'éloigneront pas de ta bouche,
ni de la bouche de ta descendance,
ni de la bouche de la descendance de ta descendance,
dit le Seigneur, dès maintenant et à jamais»60.

Les textes prophétiques cités ici, nous devons les lire àla lumière de l'Evangile, de même que, pour sa part, le Nouveau Testament reçoit de la lumière admirable de ces textes vétéro-testamentaires une clarté particulière. Le prophète présente le Messie comme celui qui vient dans l'Esprit Saint, comme celui qui possède la plénitude de cet Esprit en lui et, en même temps, pour les autres, pour Israël, pour toutes les nations, pour toute l'humanité. La plénitude de l'Esprit de Dieu s'accompagne de nombreux dons, les biens du salut, destinés spécialement aux pauvres et à ceux qui souffrent, à tous ceux qui ouvrent leur cœur à ces dons, parfois à travers l'expérience douloureuse de leur propre existence, mais avant tout dans la disponibilité intérieure qui provient de la foi. Cela, le vieillard Syméon, «homme juste et pieux» sur qui «reposait l'Esprit Saint», en eut l'intuition au moment de la présentation de Jésus au Temple, lorsqu'il vit en lui «le salut préparé à la face de tous les peuples» au prix de la grande souffrance, celle de la Croix, qu'il devait éprouver en même temps que sa Mère61. La Vierge Marie comprenait cela encore mieux, elle qui «avait conçu du Saint-Esprit»62, lorsqu'elle méditait en son cœur les «mystères» du Messie auxquels elle était associée63.

17. Il convient de souligner ici que l'«esprit du Seigneur», qui «repose» sur le futur Messie, est clairement et avant tout un don de Dieu pour la personne de ce Serviteur du Seigneur. Mais lui-même n'est pas une personne isolée et existant par elle-même, parce qu'il agit par la volonté du Seigneur, en vertu de sa décision ou de son choix. Même si, à la lumière des textes d'Isaie, l'oeuvre salvifique du Messie, Serviteur du Seigneur, implique l'action de l'Esprit accomplie à travers lui, dans leur contexte vétéro-testamentaire la distinction des sujets ou des Personnes divines - telles que ces Personnes subsistent dans le mystère trinitaire et seront révélées ensuite dans le Nouveau Testament - n'est cependant pas suggérée. Que ce soit en Isaïe ou dans tout l'Ancien Testament, la personnalité de l'Esprit Saint est complètement cachée: cachée dans la révélation du Dieu unique, comme aussi dans l'annonce prophétique du Messie à venir.

18. Au début de son activité messianique, Jesus Christ se réclamera de cette annonce que comprenaient les paroles d'Isaïe. Il le fera à Nazareth même où il avait passé trente années de sa vie dans la maison de Joseph le charpentier, aux côtés de Marie, la Vierge sa Mère. Quand il eut l'occasion de prendre la parole à la Synagogue, ouvrant le Livre d'Isaïe, il trouva le passage où il était écrit: «L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction» et, après avoir lu ce passage, il dit à l'assemblée: «Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez»64. De cette manière, il confessait et il proclamait qu'il était celui qui «a reçu l'onction» du Père, qu'il était le Messie, c'est-a-dire celui en qui demeure l'Esprit Saint, le don de Dieu lui-même, celui qui possède la plénitude de cet Esprit, celui qui marque le «nouveau commencement» du don que Dieu fait à l'humanité dans l'Esprit.

5. Jésus de Nazareth, «manifesté» dans l'Esprit Saint

19. Même si dans sa propre ville de Nazareth Jesus n'est pas reconnu comme Messie, sa mission messianique dans l'Esprit Saint est cependant révélée au peuple par Jean-Baptiste aù commencement de son activité publique. Au bord du Jourdain, Jean, fils de Zacharie et d'Elisabeth, annonce la venue du Messie et administre le baptême de pénitence. Il dit: «Pour moi, je vous baptise avec de l'eau, mais vient le plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales: lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu»65.

Jean-Baptiste annonce le Messie-Christ non seulement comme celui qui «vient» dans l'Esprit Saint, mais aussi comme celui qui «porte» l'Esprit Saint, comme Jésus le révélera mieux au Cénacle. Jean se fait ici l'écho fidèle des paroles d'Isaïe, qui concernaient l'avenir chez le prophète ancien, tandis que dans son enseignement sur les rives du Jourdain, elles constituent l'introduction immédiate à la réalité messianique nouvelle. Jean n'est pas seulement prophète, il est aussi messager: il est le précurseur du Christ. Ce qu'il annonce se réalise aux yeux de tous. Jésus de Nazareth vient au Jourdain pour recevoir, lui aussi, le baptême de pénitence. En voyant celui qui arrive, Jean proclame: «Voici l'agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde»66. Il dit cela sous l'inspiration du Saint-Esprit67 et rend témoignage à l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe. En même temps, il proclame la foi en la mission rédemptrice de Jésus de Nazareth. Sur les lèvres de Jean-Baptiste, «Agneau de Dieu» est une expression de la vérité sur le Rédempteur qui n'a pas moins de portée que celle de «Serviteur du Seigneur».

Ainsi, par le témoignage de Jean au Jourdain, Jésus de Nazareth, rejeté par ses compatriotes, se trouve manifesté aux yeux d'Israël comme le Messie, c'est-à-dire «l'Oint» de l'Esprit Saint. Et ce témoignage est confirmé par un autre témoignage supérieur, mentionné par les trois synoptiques. En effet, quand tout le peuple fut baptisé et tandis que Jésus, ayant reçu le baptême, se trouvait en prière, «le ciel s'ouvrit, et l'Esprit Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe»68 et, en même temps, «voici qu'une voix venue des cieux disait: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur"»69.

C'est une théophanie trinitaire, qui est un témoignage rendu à la glorification du Christ à l'occasion de son baptême dans le Jourdain. Non seulement elle confirme le témoignage de Jean-Baptiste, mais elle dévoile une dimension encore plus profonde de la vérité sur Jésus de Nazareth comme Messie. Il est dit: le Messie est le Fils bien-aimé du Père. Son investiture solennelle ne se réduit pas à la mission messianique du «Serviteur du Seigneur». A la lumière de la théophanie du Jourdain, c'est le mystère de la Personne même du Messie qui est exalté. Il est glorifié parce qu'il est Fils de la complaisance divine. La voix d'en haut dit: «Mon Fils».

20. La théophanie du Jourdain n'éclaire que fugitivement le mystère de Jésus de Nazareth dont toute l'activité se déroulera en présence de l'Esprit Saint70. Ce mystère sera révélé par Jésus lui-même et peu à peu confirmé à travers tout ce qu'il «a fait et enseigné»71. Dans la ligne de cet enseignement et des signes messianiques que Jésus accomplit avant de parvenir au discours d'adieu du Cénacle, nous rencontrons des événements et des paroles qui représentent des moments particulièrement importants de cette révélation progressive. Ainsi l'évangéliste Luc, qui a déjà présenté Jésus «rempli d'Esprit Saint» et «mené par l'Esprit à travers le désert»72, nous apprend que, après le retour des soixante-douze disciples de la mission que le Maître leur avait confiée73, alors que, tout joyeux, ils décrivaient le fruit de leur travail, à cette heure même, Jésus «tressaillit de joie sous l'action de l'Esprit Saint et dit: "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir"»74. Jésus exulte à cause de la paternité divine; il exulte parce qu'il lui est donné de révéler cette paternité; il exulte, enfin, parce qu'il y a comme un rayonnement particulier de cette paternité divine sur les «petits». Et l'évangéliste qualifie tout cela de «tressaillement de joie dans l'Esprit Saint».

Un tel tressaillement de joie, en un sens, entraîne Jésus à dire encore davantage. Ecoutons: «Tout m'a été remis par mon Père, et nul ne sait qui est le Fils si ce n'est le Père, ni qui est le Pere si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler»75.

21. Ce qui, au cours de la théophanie du Jourdain, est venu pour ainsi dire «de l'extérieur» d'en haut, provient ici «de l'intérieur», c'est-à-dire du plus profond de ce qu'est Jésus. C'est une autre révélation du Père et du Fils, unis dans l'Esprit Saint. Jésus parle seulement de la paternité de Dieu et de sa propre filiation; il ne parle pas explicitement de l'Esprit qui est Amour et, par là, union du Père et du Fils. Néanmoins, ce qu'il dit du Père et de lui-même comme Fils résulte de la plénitude de l'Esprit qui est en lui, qui remplit son cœur, pénètre son propre «Moi», inspire et vivifie en profondeur son action. De là, ce «tressaillement de joie dans l'Esprit Saint». L'union du Christ avec l'Esprit Saint, dont il a une parfaite conscience, s'exprime dans ce «tressaillement de joie» qui, en un sens, rend «perceptible» sa source secrète. Il en résulte une manifestation et une exaltation particulières qui sont propres au Fils de l'homme, au Christ-Messie dont l'humanité appartient à la personne du Fils de Dieu, substantiellement un avec l'Esprit Saint dans la divinité.

Dans sa magnifique confession de la paternité de Dieu, Jésus de Nazareth se manifeste aussi lui-même, il manifeste son «Moi» divin: il est en effet le Fils «de la même substance», c'est pourquoi «nul ne sait qui est le Fils si ce n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils», ce Fils qui «pour nous et pour notre salut» s'est fait homme par l'Esprit Saint et est né d'une Vierge dont le nom était Marie.

6. «Recevez l'Esprit Saint», dit le Christ ressuscité

22. Grâce à son récit, Luc nous conduit à un point extrêmement proche de la vérité comprise dans le discours au Cénacle. Jésus de Nazareth, «exalté» dans l'Esprit Saint, se présente au cours de ce discours et de cet entretien comme celui qui «porte» l'Esprit, comme celui qui doit le porter et le «donner» aux Apôtres et à l'Eglise au prix de son «départ» par la Croix.

Par le verbe «porter» on entend ici avant tout «révéler». L'Ancien Testament, depuis le Livre de la Genèse, a fait connaître en quelque sorte l'Esprit de Dieu d'abord comme le «souffle» de Dieu qui donne la vie, comme «un souffle vital» surnaturel. Dans le Livre d'Isaïe, il est présenté comme un «don» pour la personne du Messie, comme celui qui vient sur lui pour guider de l'intérieur toute son activité salvifique. Au bord du Jourdain, l'annonce d'Isaïe a revêtu une forme concrète: Jésus de Nazareth est celui qui vient dans l'Esprit Saint et le porte comme le don propre de sa Personne même, pour le répandre grâce à son humanité: «Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint»76. Dans l'évangile de Luc, cette révélation de l'Esprit Saint est confirmée et enrichie, présentée comme la source intime de la vie et de l'action messianique de Jésus Christ.

A la lumière de ce que Jésus dit dans le discours après la Cène, l'Esprit Saint est révélé d'une manière nouvelle et plus ample. Il n'est pas seulement le don à la personne (à la personne du Messie), mais il est une Personne-Don. Jesus annonce sa venue comme celle d'«un autre Paraclet» qui, étant l'Esprit de vérité, conduira les Apôtres et l'Eglise «à la vérité tout entière»77. Cela s'accomplira en raison de la communion particulière qui existe entre l'Esprit Saint et le Christ: «C'est de mon bien qu'il recevra et il vous le dévoilera»78. Cette communion a sa source première dans le Père: «Tout ce qu'a le Père est à moi. Voilà pourquoi j'ai dit que c'est de mon bien qu'il reçoit et qu'il vous le dévoilera»79. Venant du Père, l'Esprit Saint est envoyé d'auprès du Père80. L'Esprit Saint a d'abord été envoyé comme don au Fils qui s'est fait homme, pour accomplir les prophéties messianiques. Après le «départ» du Christ-Fils, suivant le texte johannique, l'Esprit Saint «viendra» directement- c'est sa mission nouvelle - pour achever l'œuvre du Fils. Ainsi, c'est lui qui mènera à son accomplissement l'ère nouvelle de l'histoire du salut.

23. Nous nous trouvons au seuil de l'événement pascal. La révélation nouvelle et définitive de l'Esprit Saint comme Personne qui est le Don s'accomplit précisément à ce moment. Les événements de Paques- la passion, la mort et la résurrection du Christ - sont aussi le temps de la nouvelle venue de l'Esprit Saint comme Paraclet et Esprit de vérité. C'est le temps du «nouveau commencement» du don que le Dieu un et trine fait de lui-même à l'humanité dans l'Esprit Saint par l'action du Christ Rédempteur. Ce nouveau commencement est la rédemption du monde: «Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique»81. Déjà, dans le fait de «donner» le Fils, dans le don du Fils, s'exprime l'essence la plus profonde de Dieu qui, comme Amour, est une source inépuisable de libéralité. Dans le don fait par le Fils s'achèvent la révélation et la libéralité de l'Amour éternel: l'Esprit Saint, qui dans les profondeurs insondables de la divinité est une Personne-Don, par l'œuvre du Fils, c'est-à-dire par le mystère pascal, est donné d'une manière nouvelle aux Apôtres et à l'Eglise et, à travers eux, à l'humanité et au monde entier.

24. L'expression définitive de ce mystère apparaît le jour de la Résurrection. En ce jour, Jésus de Nazareth, «issu de la lignée de David selon la chair», comme l'écrit l'Apôtre Paul, est «établi Fils de Dieu avec puissance selon l'Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts»82. On peut donc dire que l'«exaltation» messianique du Christ dans l'Esprit Saint atteint son sommet dans la Résurrection; il se révèle alors comme Fils de Dieu, «rempli de puissance». Et cette puissance, dont les sources jaillissent dans l'insondable communion trinitaire, se manifeste avant tout dans le fait que si, d'une part, le Christ ressuscité réalise la promesse de Dieu déjà exprimée par la voix du prophète: «Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, ... mon esprit»83, d'autre part, il accomplit sa propre promesse faite aux Apôtres par ces mots: «Si je pars, je vous l'enverrai»84. C'est lui, l'Esprit de vérité, le Paraclet envoyé par le Christ ressuscité pour nous transformer et faire de nous l'image même du ressuscité85.

Ecoutons: «Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, la où se trouvaient les disciples, par peur des juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit: «Paix à vous!». Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. Il leur dit alors, de nouveau: "Paix à vous! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie". Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit: "Recevez l'Esprit Saint86.

Tous les détails de ce texte clé de l'Evangile de Jean ont une réelle portée, spécialement si nous les relisons en relation avec les paroles prononcées dans le même Cénacle au début des événements de Pâques. Désormais, ces événements - le triduum sacrum de Jésus que le Père a consacré par l'onction et envoyé dans le monde - atteignent leur achèvement. Le Christ, qui «avait remis l'esprit» sur la Croix87 comme Fils de l'homme et Agneau de Dieu, une fois ressuscité, va vers les Apôtres pour «souffler sur eux» avec la puissance dont parle la Lettre aux Romains88. La venue du Seigneur remplit de joie ceux qui sont présents: «Leur tristesse se change en joie»89, comme il l'avait déjà promis lui-même avant sa passion. Et surtout l'annonce essentielle du discours d'adieu se réalise: le Christ ressuscité, comme inaugurant une création nouvelle, «porte» aux Apôtres l'Esprit Saint. Il le leur porte au prix de son «départ»; il leur donne cet Esprit en quelque sorte à travers les plaies de sa crucifixion: «Il leur montra ses mains et son côté». C'est en vertu de cette crucifixion qu'il leur dit: «Recevez l'Esprit Saint».

Un lien étroit s'établit ainsi entre l'envoi du Fils et celui de l'Esprit Saint. L'envoi de l'Esprit Saint (après le péché originel) ne peut avoir lieu sans la Croix et la Résurrection: «Si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous»90. Un lien étroit s'établit aussi entre la mission de l'Esprit Saint et celle du Fils dans la Rédemption. La mission du Fils, en un sens, trouve son «achèvement» dans la Rédemption. La mission de l'Esprit Saint «découle» de la Rédemption: «C'est de mon bien qu'il reçoit et il vous le dévoilera»91. La Rédemption est accomplie pleinement par le Fils comme l'Oint qui est venu et a agi par la puissance de l'Esprit Saint, s'offrant lui-même à la fin en sacrifice suprême sur le bois de la Croix. Et cette Rédemption est aussi accomplie continuellement dans les cœurs et les consciences des hommes - dans l'histoire du monde - par l'Esprit Saint qui est l'«autre Paraclet».

7. L'Esprit Saint et le temps de l'Eglise

25. «Une fois achevée l'œuvre que le Père avait chargé son Fils d'accomplir sur la terre (cf. Jn 17, 4), le jour de la Pentecôte, l'Esprit Saint fut envoyé qui devait sanctifier l'Eglise en permanence et procurer ainsi aux croyants, par le Christ, dans l'unique Esprit, l'accès auprès du Père (cf. Ep 2, 18). C'est lui, l'Esprit de vie, la source d'eau jaillissant pour la vie éternelle (cf. Jn 4, 14; 7, 38-39), par qui le Père donne la vie aux hommes que le péché avait fait mourir, en attendant de ressusciter dans le Christ leur corps mortel (cf. Rm 8, 10-11)»92.

C'est ainsi que le Concile Vatican II parle de la naissance de l'Eglise le jour de la Pentecôte. L'événement de la Pentecôte constitue la manifestation définitive de ce qui s'était accompli dans le même Cénacle dès le dimanche de Pâques. Le Christ ressuscité vint et «porta» aux Apôtres l'Esprit Saint. Il le leur donna en disant: «Recevez l'Esprit Saint». Ce qui s'était produit alors à l'intérieur du Cénacle, «les portes closes», plus tard, le jour de la Pentecôte, fut manifesté aussi à l'extérieur, devant les hommes. Les portes du Cénacle s'ouvrent et les Apôtres se dirigent vers les habitants et les pèlerins rassemblés à Jérusalem à l'occasion de la fête, pour rendre témoignage au Christ par la puissance de l'Esprit Saint. Ainsi se réalise la parole de Jésus: «Il me rendra témoignage; mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement»93.

Nous lisons dans un autre document du Concile Vatican II: «Sans aucun doute, le Saint-Esprit était déjà à l'œuvre dans le monde avant la glorification du Christ. Pourtant, le jour de la Pentecôte, il descendit sur les disciples pour demeurer avec eux à jamais: l'Eglise se manifesta publiquement devant la multitude, la diffusion de l'Evangile commença avec la prédication parmi les païens»94.

Le temps de l'Eglise a commencé par la «venue», c'est-à-dire par la descente de l'Esprit Saint sur les Apôtres réunis au Cénacle de Jérusalem avec Marie, la Mère du Seigneur95. Le temps de l'Eglise a commencé au moment où les promesses et les prophéties qui se rapportaient de manière très explicite au Paraclet, à l'Esprit de vérité, ont commencé à se réaliser sur les Apôtres avec puissance et de toute évidence, déterminant ainsi la naissance de l'Eglise. Les Actes des Apôtres parlent de cela fréquemment, en de nombreux passages. Il en résulte que, suivant la conscience de la communauté primitive dont Luc exprime les certitudes, l'Esprit Saint a assuré la conduite, de manière invisible mais d'une certaine façon «perceptible», de ceux qui, après le départ du Seigneur Jésus, avaient profondément le sentiment d'être restés orphelins. Par la venue de l'Esprit Saint, ils se sont sentis aptes à accomplir la mission qui leur avait êté confiée. Ils se sont sentis pleins de force. C'est là précisément l'action de l'Esprit Saint en eux, et c'est son action constante dans l'Eglise par leurs successeurs. En effet, la grâce de l'Esprit Saint, que les Apôtres ont donnée à leurs collaborateurs par l'imposition des mains, continue à être transmise par l'ordination épiscopale. Puis, par le sacrement de l'ordre, les évêques font participer les ministres sacrés à ce don spirituel, et ils font en sorte que tous ceux qui sont renés de l'eau et de l'Esprit en soient fortifiés par le sacrement de la confirmation; d'une certaine façon, la grâce de la Pentecôte est ainsi perpétuée dans l'Eglise.

Comme l'écrit le Concile, «l'Esprit demeure dans l'Eglise et dans le cœur des fidèles comme dans un temple (cf. 1 Co 3, 16; 6, 19), en eux il prie et atteste leur condition de fils de Dieu par adoption (cf. Ga 4, 6; Rm 8, 15-16. 26). Cette Eglise qu'il introduit dans la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13), qu'il unifie par la communion et le ministère, l'Esprit lui fournit ses moyens d'action et la dirige par la diversité de ses dons hiérarchiques et charismatiques, et il l'embellit par ses fruits (cf. Ep 4, 11-12; 1 Co 12, 4; Ga 5, 22). Par la vertu de l'Evangile, il rajeunit l'Eglise et il la renouvelle sans cesse, l'acheminant à l'union parfaite avec son Epoux»96.

26. Les passages cités de la Constitution conciliaire Lumen gentium nous disent que, par la venue de l'Esprit Saint, commença le temps de l'Eglise. Ils nous disent aussi que ce temps, le temps de l'Eglise, continue. Il dure au cours des siècles et des générations. En notre siècle, où l'humanité est désormais proche de la fin du deuxième millénaire après le Christ, ce temps de l'Eglise a été particulièrement exprimé dans le Concile Vatican II , le concile de notre siècle. On sait, en effet, qu'il a été spécialement un concile «ecclésiologique»:un concile sur le thème de l'Eglise. En même temps, l'enseignement de ce Concile est essentiellement «pneumatologique», pénétré de la vérité sur l'Esprit Saint, âme de l'Eglise. Nous pouvons dire que, dans la richesse de son magistère, le Concile Vatican II contient à proprement parler tout ce «que l'Esprit dit aux Eglises»97 en fonction de la période actuelle de l'histoire du salut.

Guidé par l'Esprit de vérité et rendant témoignage avec lui, le Concile a donné une particulière confimation de la présence de l'Esprit Saint-Paraclet. En un sens, il l'a rendu nouvellement «présent» dans notre époque difficile. On comprend mieux, à la lumière de cette conviction, la grande importance de toutes les initiatives tendant à la réalisation de Vatican II, de son magistère et de sa visée pastorale et œcuménique. Dans cette perspective, il convient de prendre en considération et d'apprécier les Assemblées du Synode des Eveques, réunies par la suite, qui ont eu pour but de permettre que les fruits de la Vérité et de l'Amour - les fruits authentiques de l'Esprit Saint - deviennent un bien durable du Peuple de Dieu dans son pèlerinage terrestre au cours des siècles. Ce travail de l'Eglise est indispensable, car il est destiné à vérifier et à consolider les fruits salvifiques de l'Esprit accordés au Concile. A cette fin, il est nécessaire de savoir les «discerner» attentivement par rapport à tout ce qui peut, au contraire, provenir en premier lieu du «Prince de ce monde»98. Ce discernement est d'autant plus nécessaire dans la réalisation de l'œuvre du Concile que celui-ci s'est largement ouvert au monde contemporain, comme on le voit clairement dans les Constitutions importantes Gaudium et spes et Lumen gentium.

Nous lisons dans la Constitution pastorale: «Leur communauté (celle des disciples du Christ) ... s'édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d'un message de salut qu'il leur faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire»99. «L'Eglise sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres»100. «L'Esprit de Dieu .... par une providence admirable, conduit le cours des temps et rénove la face de la terre»101.

DEUXIÈME PARTIE - L'ESPRIT QUI MET EN LUMIERE LE PECHE DU MONDE

1. Péché, justice et jugement

27. Jésus, pendant son discours au Cénacle, annonce la venue de l'Esprit Saint «au prix» de son propre départ, et il promet: «Si je pars, je vous l'enverrai». Mais, dans ce même contexte, il ajoute: «Et lui, une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement»102. Le Paraclet lui-même, l'Esprit de vérité, promis comme celui qui «enseignera» et «rappellera», comme celui qui «rendra témoignage», comme celui qui «introduira dans la vérité tout entière», est maintenant annoncé, par les paroles que nous venons de citer, comme celui qui «établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement».

Le contexte semble déjà significatif. Jésus relie cette annonce de la venue de l'Esprit Saint aux paroles qui indiquent son «départ» par la Croix et qui en soulignent même la nécessité: «C'est votre intérêt que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous»103.

Mais ce qui compte le plus, c'est l'explication que Jésus ajoute lui-même à ces trois mots: péché, justice, jugement. Il dit en effet: «Il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement: de péché, parce qu'ils ne croient pas en moi; de justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus; de jugement, parce que le Prince de ce monde est jugé»104. Dans la pensée de Jésus, le péché, la justice, le jugement ont un sens bien précis, différent de celui que l'on aurait peut-être tendance à attribuer à ces mots indépendamment de l'explication donnée par celui qui parle. Cette explication indique aussi comment il faut comprendre l'expression «établir la culpabilité du monde», qui est propre à l'action de l'Esprit Saint. Et ici, le sens de chaque mot importe, et aussi le fait que Jésus les a unis entre eux dans la même phrase.

«Le péché», dans ce texte, signifie l'incrédulité que Jésus rencontre parmi les «siens», à commencer par ses concitoyens de Nazareth. Il signifie le refus de sa mission, qui amènera les hommes à le condamner à mort. Lorsque, ensuite, il parle de «la justice», Jésus semble envisager la justice définitive que lui rendra le Père en l'entourant de la gloire de la résurrection et de l'ascension au ciel: «Je m'en vais vers le Père». A son tour, dans le contexte du «péché» et de la «justice» ainsi entendus, «le jugement» signifie que l'Esprit de vérité montrera, dans la condamnation de Jésus à la mort en Croix, le péché du «monde». Toutefois, le Christ n'est pas venu dans le monde uniquement pour le juger et le condamner: il est venu pour le sauver105. La mise en lumière du péché et de la justice a pour but le salut du monde, le salut des hommes. C'est bien cette vérité qui semble soulignée par l'affirmation que «le jugement» concerne seulement le «Prince de ce monde», à savoir Satan, celui qui, depuis le commencement, exploite l'œuvre de la création contre le salut, contre l'alliance et l'union de l'homme avec Dieu: il est «déjà jugé» depuis le commencement. Si l'Esprit-Paraclet doit confondre le monde en fait de jugement, c'est pour continuer en lui l'œuvre salvatrice du Christ.

28. Nous voulons ici concentrer principalement notre attention sur cette mission de «manifester le péché du monde», qui est celle de l'Esprit Saint, tout en respectant les paroles de Jésus dans l'ensemble du contexte. L'Esprit Saint, qui reçoit du Fils l'œuvre de la Rédemption du monde, assume par là même la tâche de «manifester le péché» pour sauver. Cela se fait en référence permanente à la «justice», c'est-à-dire au salut définitif en Dieu, à l'accomplissement de l'économie qui a pour centre le Christ crucifié et glorifié. Et cette économie salvifique de Dieu soustrait l'homme, en un sens, au «jugement», c'est-à-dire à la damnation, qui a frappé le péché de Satan, le «Prince de ce monde», celui qui, à cause de son péché, est devenu «régisseur de ce monde de ténèbres»106. Et voici qu'en vertu de cette référence au «jugement», s'ouvrent de vastes horizons pour la compréhension du «péché», et aussi de la «justice». Montrant le péché, sur l'arrière-plan de la Croix du Christ, dans l'économie du salut (on pourrait dire «le péché sauvé»), l'Esprit Saint fait comprendre que sa mission est de mettre en évidence même le péché qui a déjà été jugé définitivement («le péché condamné»).

29. Toutes les paroles prononcées par le Rédempteur au Cénacle, à la veille de sa passion, s'inscrivent dans le temps de l'Eglise, à commencer par celles qui concernent l'Esprit Saint comme Paraclet et comme Esprit de vérité. Elles s'y inscrivent d'une manière toujours nouvelle, à chaque génération, à chaque époque. Cela est confirmé, pour ce qui est de notre siècle, par l'ensemble de l'enseignement du Concile Vatican II, spécialement dans la Constitution pastorale «Gaudium et spes». De nombreux passages de ce document montrent clairement que le Concile, s'ouvrant à la lumière de l'Esprit de vérité, se présente comme le dépositaire authentique de tout ce qui a été annoncé et promis par le Christ aux Apôtres et à l'Eglise dans le discours d'adieu, en particulier de l'annonce selon laquelle l'Esprit Saint doit «établir la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement».

C'est ce qu'indique déjà le texte dans lequel le Concile explique ce qu'il entend par «monde»: «Le monde qu'il (le Concile lui-même) a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre où se joue l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et demeure conservé par l'amour du Créateur; il est tombé, certes, sous l'esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection, a brisé le pouvoir du Malin et l'a libéré pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il parvienne ainsi à son accomplissement»107. Il faut, en référence à ce texte très synthétique, lire les autres passages de la Constitution qui cherchent à montrer, avec tout le réalisme de la foi, la situation du péché dans le monde contemporain et aussi à expliquer son essence, en partant de divers points de vue108.

Lorsque Jésus, la veille de Pâques, parle de l'Eprit Saint comme de celui qui «mettra en lumière le péché du monde», il faut, d'un côté, donner à cette affirmation la portée la plus grande possible, en ce sens qu'elle comprend tout l'ensemble des péchés qui marquent l'histoire de l'humanité. Mais, d'un autre côté, quand Jésus explique que ce péché consiste dans le fait qu'«ils ne croient pas en lui», la portée de l'affirmation semble se restreindre à ceux qui ont refusé de reconnaître la mission messianique du Fils de l'homme, le condamnant à la mort sur la Croix. Il est cependant difficile de ne pas remarquer que cette portée plus «réduite» du sens du péché, située avec précision dans l'histoire, s'élargit jusqu'à prendre une ampleur universelle en raison de l'universalité de la Rédemption accomplie par la Croix. La révélation du mystère de la Rédemption ouvre la voie à une intelligence de ce mystère selon laquelle tout péché, quel que soit le lieu ou le temps où il a été commis, est mis en rapport avec la Croix du Christ - et donc aussi, indirectement, avec le péché de ceux qui «n'ont pas cru en lui» et ont condamné Jésus Christ à la mort sur la Croix.

De ce point de vue, il nous faut revenir à l'événement de la Pentecôte.

2. Le témoignage du jour de la Pentecôte

30. Le jour de la Pentecôte, tout ce que le Christ avait annoncé lors de son discours d'adieu fut confirmé de la manière la plus exacte et la plus directe, en particulier l'annonce dont nous parlons ici: «Le Paraclet ... établira la culpabilité du monde en fait de péché». Ce jour-là, l'Esprit Saint promis descendit sur les Apôtres réunis dans la prière avec Marie, Mère de Jésus, au Cénacle, comme nous le lisons dans les Actes des Apôtres: «Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent a parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer»109, «l'Esprit ramenant ainsi à l'unité les races séparées et offrant au Père les prémices de toutes les nations»110.

On voit clairement le rapport entre ce qu'avait annoncé le Christ et cet événement. Nous y distinguons l'accomplissement premier et fondamental de la promesse concernant le Paraclet. Envoyé par le Père, il vient «après» le départ du Christ, «au prix» de ce départ. Ce départ s'effectue d'abord par la mort sur la Croix, puis quarante jours après la résurrection, par l'ascension au ciel. Au moment de l'ascension, Jésus ordonne encore aux Apôtres «de ne pas s'éloigner de Jérusalem, mais d'y attendre ce que le Père avait promis»; «vous serez baptisés dans l'Esprit Saint sous peu de jours»; «vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre»111.

Ces dernières paroles contiennent un echo, ou un rappel, de l'annonce faite au Cénacle. Et le jour de la Pentecôte, cette annonce se réalise de façon très précise. Agissant sous l'influence de l'Esprit Saint reçu par les Apôtres pendant la prière au Cénacle, devant une multitude de personnes de langues différentes réunies pour la fête, Pierre se présente et parle. Il proclame ce qu'il n'aurait certainement pas eu le courage de dire auparavant: «Hommes d'Israël ..., Jésus le Nazaréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous ..., cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l'avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l'a ressuscité, le délivrant des affres de la mort. Aussi bien n'était-il pas possible qu'il fût retenu en son pouvoir»112.

Jésus avait prédit et promis: «Il me rendra témoignage... Mais vous aussi, vous témoignerez». Ce «témoignage» trouve clairement son commencement dans le premier discours de Pierre à Jérusalem: c'est le témoignage sur le Christ crucifié et ressuscité. C'est le témoignage de l'Esprit-Paraclet et des Apôtres. Et selon le contenu même de ce premier témoignage, l'Esprit de vérité, par la bouche de Pierre, «met en lumière le péché du monde», à commencer par le péché qu'est le refus du Christ jusqu'à le faire condamner à mort, jusqu'à la Croix du Golgotha. Des proclamations de même contenu se répéteront, selon le texte des Actes des Apôtres, en d'autres occasions et en différents endroits113.

31. Depuis ce témoignage initial de la Pentecôte, l'action de l'Esprit de vérité, qui «manifeste le péché du monde», celui de refuser le Christ, est en relation organique avec le témoignage rendu au mystère pascal, au mystère du Crucifé et du Ressuscité. Et dans cette relation, l'expression «manifester le péché» révèle sa propre dimension salvifique. C'est en effet une «manifestation» qui n'a pas pour but le seul fait d'accuser le monde, encore moins de le condamner. Jésus Christ n'est pas venu dans le monde pour le juger et le condamner, mais pour le sauver114. Cela est souligné dès ce premier discours, lorsque Pierre s'écrie: «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié»115. Et par la suite, lorsque les personnes présentes demandent à Pierre et aux Apôtres: «Frères, que devons-nous faire?», voici la réponse: «Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit»116.

De cette façon, la «manifestation du péché» devient en même temps manifestation de la rémission des péchés, par la puissance de l'Esprit Saint. Dans son discours de Jérusalem, Pierre exhorte à la conversion, comme Jésus exhortait ses auditeurs au début de son activité messianique117. La conversion requiert la mise en lumière du péché, elle contient en elle-même le jugement intérieur de la conscience. On peut y voir la preuve de l'action de l'Esprit de vérité au plus profond de l'homme, et cela devient en même temps le commencement d'un nouveau don de la grâce et de l'amour: «Recevez l'Esprit Saint»118. Ainsi, dans cette «mise en lumière du péché», nous découvrons un double don: le don de la vérité de la conscience et le don de la certitude de la rédemption. L'Esprit de vérité et le Paraclet.

La manifestation du péché, par le ministère de la prédication apostolique dans l'Eglise naissante, est mise en relation - sous l'impulsion de l'Esprit reçu à la Pentecôte - avec la puissance rédemptrice du Christ crucifié et ressuscité. Ainsi s'accomplit la promesse relative à l'Esprit Saint qui a été faite avant Pâques: «C'est de mon bien qu'il reçoit, et il vous le dévoilera». Lorsque, pendant l'événement de la Pentecôte, Pierre parle du péché de ceux qui «n'ont pas cru»119 et qui ont livré Jésus de Nazareth à une mort ignominieuse, il rend donc témoignage à la victoire sur le péché, victoire qui a été remportée, en un sens, à travers le péché le plus grand que l'homme ait pu commettre: le meurtre de Jésus, Fils de Dieu, de même nature que le Père! Pareillement, la mort du Fils de Dieu l'emporte sur la mort humaine: «Ero mors tua, o mors», «j'étais ta mort, ô mort»120, de même que le péché d'avoir crucifié le Fils de Dieu «l'emporte» sur le péché humain! Ce péché est celui qui a été consommé à Jérusalem le jour du Vendredi Saint, et aussi tout péché de l'homme. En effet, au plus grand des péchés commis par l'homme correspond, dans le cœur du Rédempteur, l'offrande de l'amour suprême qui surpasse le mal de tous les péchés des hommes. Se fondant sur cette certitude, l'Eglise n'hésite pas à répéter chaque année, dans la liturgie romaine de la veillée pascale, «O felix culpa! heureuse faute!», lors de l'annonce de la résurrection que fait le diacre par le chant de l'«Exsultet».

32. Mais de cette vérité ineffable, personne ne peut convaincre le monde, l'homme, la conscience humaine, sinon Lui-même, l'Esprit de vérité. Il est l'Esprit qui «sonde les profondeurs de Dieu»121. Face au mystère du péché, il faut sonder «les profondeurs de Dieu» jusqu'au bout. Il ne suffit pas de sonder la conscience humaine, en tant que mystère intime de l'homme; il est nécessaire de pénétrer dans le mystère intime de Dieu, dans ces «profondeurs de Dieu» que synthétise la formule: au Père, dans le Fils, par l'Esprit Saint. C'est précisément l'Esprit Saint qui «sonde» ces profondeurs, et qui en tire la réponse de Dieu au péché de l'homme. Avec cette réponse se conclut le processus de «mise en lumière du péché», comme le montre clairement l'événement de la Pentecôte.

En établissant la culpabilité du «monde» pour ce qui est du péché du Golgotha, de la mort de l'Agneau innocent, comme cela se produit le jour de la Pentecôte, l'Esprit Saint fait de même pour tout péché commis en quelque lieu ou moment que ce soit dans l'histoire de l'homme: il montre en effet son rapport avec la Croix du Christ. Etablir la culpabilité, c'est montrer le mal qu'est le péché, tout péché, par rapport à la Croix du Christ. Le péché, sous l'éclairage de ce rapport, est vu dans toute la dimension du mal qui lui est propre, en raison du mysterium iniquitatis122 qu'il contient et qu'il cache. L'homme ne connaît pas cette dimension, il ne la connaît absolument pas en dehors de la Croix du Christ. Il ne peut donc être «convaincu» de cela que par l'Esprit Saint, Esprit de vérité mais aussi Paraclet.

Car le péché, mis en relation avec la Croix du Christ, est en même temps identifié dans la pleine dimension du «mysterium pietatis»123, comme l'a montré l'Exhortation apostolique post-synodale Reconciliatio et paenitentia124. Cette autre dimension du péché, l'homme ne la connaît absolument pas non plus en dehors de la Croix du Christ. Et il ne peut en être convaincu que par l'Esprit Saint, par celui qui sonde les profondeurs de Dieu.

3. Le témoignage du commencement: la réalité originelle du péché

33. C'est la dimension du péché que nous trouvons dans le témoignage sur le commencement tel que le donne le Livre de la Genèse125. C'est le péché qui, selon la Parole de Dieu révélée, constitue le principe et la racine de tous les autres péchés. Nous nous trouvons en face de la réalité originelle du péché dans l'histoire de l'homme, et en même temps dans l'ensemble de l'économie du salut. On peut dire que le mysterium iniquitatis a son origine dans ce péché, mais que c'est aussi le péché à l'égard duquel la puissance rédemptrice du mysterium pietatis devient particulièrement transparente et efficace. C'est ce qu'exprime saint Paul lorsque, à la «désobéissance» du premier Adam, il oppose l'«obéissance» du Christ, second Adam: «L'obéissance jusqu'à la mort»126.

Selon le témoignage du commencement, le péché, dans sa réalité originelle, se produit dans la volonté - et dans la conscience - de l'homme, avant tout comme «désobéissance», c'est-à-dire comme opposition de la volonté de l'homme à la volonté de Dieu. Cette désobéissance originelle présuppose le refus, ou au moins l'éloignement, de la vérité contenue dans la Parole de Dieu qui crée le monde. Cette Parole est le Verbe lui-même, qui était «au commencement avec Dieu», qui «était Dieu» et sans qui «rien ne fut», car «le monde fut par lui»127. C'est le Verbe qui est aussi la Loi éternelle, la source de toute loi, qui régit le monde et spécialement les actions de l'homme. Lorsque, à la veille de sa passion, Jésus Christ parle du péché de ceux qui «ne croient pas en lui», il y a donc, dans ces paroles pleines de douleur, comme une allusion lointaine au péché qui s'inscrit obscurément sous sa forme originelle dans le mystère même de la création. Celui qui parle est, en effet, non seulement le Fils de l'homme, mais celui qui est aussi «le premier-né de toute créature», «car c'est en lui qu'ont été créées toutes choses...; tout a été créé par lui et pour lui»128. A la lumière de cette vérité, on comprend que la «désobéissance», dans le mystère du commencement, présuppose en un sens la même «non-foi», le même «ils n'ont pas cru» que l'on retrouvera face au mystère pascal. Il s'agit, nous l'avons dit, du refus, ou au moins de l'éloignement, de la vérité contenue dans la Parole du Père. Le refus s'exprime dans les faits comme une «désobéissance», un acte accompli comme un effet de la tentation qui provient du «père du mensonge»129. A la racine du péché humain, il y a donc le mensonge en tant que refus radical de la vérité qui est dans le Verbe du Père, par lequel s'exprime la toute-puissance aimante du Créateur: la toute-puissance et en même temps l'amour «de Dieu le Père, Créateur du ciel et de la terre».

34. «L'Esprit de Dieu», qui, selon la description biblique de la création, «planait sur les eaux»130, désigne le même «Esprit qui sonde les profondeurs de Dieu»: il sonde les profondeurs du Père et du Verbe-Fils dans le mystère de la création. Non seulement il est le témoin direct de leur amour réciproque, d'où est issue la création, mais il est lui-même cet Amour. Lui-même, comme Amour, est l'éternel don incréé. En lui se trouve la source et le commencement de tout don fait aux créatures. Le témoignage du commencement, que nous trouvons dans toute la Révélation, dès le Livre de la Genèse, est clair et ne varie pas sur ce point. Créer veut dire appeler à l'existence à partir du néant; créer signifie donc donner l'existence. Et si le monde visible est créé pour l'homme, c'est donc à l'homme que le monde est donné131. Simultanément, l'homme reçoit comme don, dans son humanité, une particulière «image et ressemblance» de Dieu. Cela signifie non seulement que la nature humaine possède d'une manière constitutive la rationalité et la liberté, mais aussi que, depuis le commencement, l'homme est capable d'un rapport personnel avec Dieu, comme «je» et «tu», et donc qu'il est capable d'une alliance, qui sera établie grâce à la communication salvifique que Dieu fait de lui-même à l'homme. Enfin, avec en arrière-plan l'«image et ressemblance» de Dieu, «le don de l'Esprit» signifie appel à l'amitié dans laquelle les transcendantes «profondeurs de Dieu» s'ouvrent, en quelque sorte, à la participation de l'homme. Le Concile Vatican II enseigne que «le Dieu invisible (cf. Col 1, 15; 1 Tm 1, 17) s'adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu'à des amis (cf. Ex 33, 11; Jn 15, 14-15), il s'entretient avec eux (cf. Ba 3, 38) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie»132.

35. En conséquence, l'Esprit, «qui sonde tout, jusqu'aux profondeurs de Dieu», connaît depuis le commencement «ce qui concerne l'homme»133. C'est précisément pour cela que lui seul peut pleinement «mettre en lumière» le péché qui a existé au commencement, ce péché qui est la racine de tous les autres et le foyer de la perversité - qui ne disparaît jamais - de l'homme sur la terre. L'esprit de vérité connaît la réalité originelle du péché suscité dans la volonté de l'homme par l'œuvre du «père du mensonge», celui qui, déjà, «est jugé»134. L'Esprit Saint établit donc la culpabilité du monde en fait de péché par rapport à ce «jugement», mais en menant constamment vers la «justice» qui a été révélée à l'homme avec la Croix du Christ, par l'«obéissance jusqu'à la mort»135.

Seul l'Esprit Saint peut mettre en évidence le péché de l'origine de l'humanité, Lui qui est Amour du Père et du Fils, Lui qui est Don, alors que le péché des origines de l'homme consiste dans le mensonge et dans le refus du Don et de l'Amour qui déterminent le commencement du monde et de l'homme.

36. Selon le témoignage du commencement, que nous trouvons dans toute l'Ecriture et dans la Tradition, après la première (et aussi la plus complète) description figurant dans le Livre de la Genèse, le péché, dans sa forme originelle, est compris comme une «désobéissance», ce qui a le sens simple et direct de transgression d'une interdiction établie par Dieu136. Mais, à la lumière de tout le contexte, il est clair aussi que les racines de cette désobéissance doivent être cherchées en profondeur dans l'ensemble de la situation réelle de l'homme. Appelé à l'existence, l'être humain - homme et femme - est une créature. L'«image de Dieu», constituée par la rationalité et la liberté, indique la grandeur et la dignité du sujet humain, qui est une personne. Mais ce sujet personnel reste toujours une créature qui, dans son existence et dans son essence, dépend du Créateur. Selon la Genèse, «l'arbre de la connaissance du bien et du mal» devait exprimer et rappeler constamment à l'homme la «limite» infranchissable pour un être créé. C'est en ce sens que l'on entend l'interdiction posée par Dieu: le Créateur défend à l'homme et à la femme de manger les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Les paroles de l'incitation, c'est-à-dire de la tentation telle qu'elle est formulée dans le texte sacré, poussent à transgresser cette interdiction, c'est-à-dire à franchir cette «limite»: «Le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal»137.

La «désobéissance» signifie justement le dépassement de cette limite, qui reste infranchissable pour la volonté et la liberté de l'homme comme être créé. Le Dieu Créateur est en effet la source unique et définitive de l'ordre moral dans le monde qu'il a créé. L'homme ne peut par lui-même décider ce qui est bon et ce qui est mauvais, il ne peut « connaître le bien et le mal», comme Dieu. Oui, dans le monde créé, Dieu demeure la source première et suprême de la décision du bien et du mal, à travers la vérité intime de l'être, vérité qui est le reflet du Verbe, Fils éternel consubstantiel au Père. A l'homme créé à l'image de Dieu, l'Esprit Saint accorde le don de la conscience, afin qu'en elle l'image puisse refléter fidèlement son modèle, qui est en même temps la Sagesse et la Loi éternelles, source de l'ordre moral dans l'homme et dans le monde. La «désobéissance», comme dimension originelle du péché, signifie le refus de cette source, motivé par la prétention de l'homme de devenir source autonome et exclusive pour décider du bien et du mal. L'Esprit qui «sonde ... les profondeurs de Dieu», et qui, en même temps, est pour l'homme la lumière de la conscience et la source de l'ordre moral, connaît dans toute son ampleur cette dimension du péché, qui s'inscrit dans le mystère du commencement de l'humanité. Et il ne cesse d'en «convaincre le monde» en relation avec la Croix du Christ au Golgotha.

37. Selon le témoignage du commencement, Dieu, dans la création, s'est révélé lui-même comme toute-puissance qui est Amour. En même temps, il a révélé à l'homme que, en tant qu'«image et ressemblance» de son Créateur, il est appelé à participer à la vérité et à l'amour. Cette participation veut dire vivre en union avec Dieu, qui est la «vie éternelle»138. Mais l'homme, sous l'influence du «père du mensonge», s'est détaché de cette participation. Dans quelle mesure? Certes pas dans la mesure du péché d'un pur esprit, pas dans la mesure du péché de Satan. L'esprit humain est incapable d'atteindre une telle mesure139. Dans la description de la Genèse, on remarque aisément la différence de degré entre, d'un côté, le «souffle du mal» de la part de celui qui «est pécheur (c'est-à-dire demeure dans le péché) dès l'origine»140 et qui déjà «est jugé»141, et, d'un autre côté, le mal de la désobéissance de la part de l'homme.

Cependant, cette désobéissance signifie toujours que l'on tourne le dos à Dieu et, en un sens, que la liberté humaine se ferme à lui. Elle signifie aussi une certaine ouverture de cette liberté - de la connaissance et de la volonté humaine - vers celui qui est le «père du mensonge». Cet acte de choix conscient n'est pas seulement une «désobéissance» mais comporte aussi une certaine adhésion à la motivation contenue dans la première incitation au péché et constamment renouvelée durant toute l'histoire de l'homme sur la terre: «Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal».

Nous nous trouvons ici au centre même de ce que l'on pourrait appeler l'«anti-Verbe», c'est-à-dire l'«anti-vérité». Ainsi se trouve faussée la vérité de l'homme, à savoir: ce qu'est l'homme et quelles sont les limites infranchissables de son être et de sa liberté. Cette «antivérité» est possible car, en même temps, est complètement «faussée» la vérité sur ce qu'est Dieu. Le Dieu Créateur est mis en suspicion, et même en accusation, dans la conscience de la créature. Pour la première fois dans l'histoire de l'homme apparaît dans sa perversité le «génie du soupçon». Il cherche à «fausser» le Bien lui-même, le Bien absolu, qui s'est justement manifesté dans l'œuvre de la création comme le Bien qui donne d'une manière ineffable, comme bonum diffusivum sui, comme Amour créateur. Qui peut pleinement «manifester le péché», c'est-à-dire cette motivation de la désobéissance originelle de l'homme, sinon celui qui seul est le Don et la source de toute largesse, sinon l'Esprit, qui «sonde les profondeurs de Dieu» et qui est l'Amour du Père et du Fils?

38. En effet, malgré tout le témoignage de la création et de l'économie du salut qui s'y rattache, l'esprit des ténèbres142 est capable de montrer Dieu comme un ennemi de sa créature et, avant tout, comme un ennemi de l'homme, comme une source de danger et de menace pour l'homme. Ainsi, Satan introduit dans la psychologie de l'homme le germe de l'opposition à l'égard de celui qui, «depuis l'origine», doit être considéré comme ennemi de l'homme, et non comme Père. L'homme est poussé à devenir l'adversaire de Dieu!

L'analyse du péché dans sa dimension originelle montre que, de par le «père du mensonge», il y aura au cours de l'histoire de l'humanité une pression constante pour que l'homme refuse Dieu, jusqu'à le haïr: «L'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu», selon l'expression de saint Augustin143. L'homme sera enclin à voir en Dieu avant tout une limitation pour lui-même, et non la source de sa liberté et la plénitude du bien. Nous en voyons la confirmation à l'époque moderne où les idéologies athées tendentàextirper la religion en partant du présupposé qu'elle entraîne la radicale «aliénation» de l'homme, comme si l'homme était dépouillé de son humanité lorsque, après avoir accepté l'idée de Dieu, il attribue à ce dernier ce qui appartient à l'homme, et exclusivement à l'homme! D'où un processus de pensée et de comportement historique et sociologique où le refus de Dieu est allé jusqu'à déclarer sa «mort». C'est une absurdité, dans le concept et dans les termes! Mais l'idéologie de la «mort de Dieu» menace plutôt l'homme, comme le souligne Vatican II lorsque, se livrant à l'analyse de la question de l'«autonomie des réalités terrestres», il écrit: «La créature sans Créateur s'évanouit ... Et même, l'oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même»144. L'idéologie de la «mort de Dieu» montre aisément par ses effets qu'elle est, sur le plan théorique comme sur le plan pratique, l'idéologie de la «mort de l'homme».

4. L'Esprit qui transforme la souffrance en amour sauveur

39. L'Esprit, qui sonde les profondeurs de Dieu, a été appelé par Jésus, dans son discours du Cénacle, le Paraclet. En effet, depuis le commencement, «il est invoqué»145 pour «manifester le péché du monde». Il est invoqué de façon définitive à travers la Croix du Christ. Manifester le péché veut dire montrer le mal qu'il comporte. Ce qui revient à révéler le mysterium iniquitatis. Il n'est pas possible de saisir le mal du péché dans toute sa douloureuse réalité sans «sonder les profondeurs de Dieu». Depuis les origines, le mystère obscur du péché s'est manifesté dans le monde avec en arrière-plan la référence au Créateur de la liberté humaine. Il s'est manifesté comme un acte de volonté de la créature-homme contraire à la volonté de Dieu, à la volonté salvifique de Dieu; bien plus, il s'est manifesté en opposition à la vérité, sur la base du mensonge désormais «jugé» définitivement, ce mensonge qui a mis en état d'accusation, en état de suspicion permanente, l'Amour créateur et sauveur lui-même. L'homme a suivi le «père du mensonge», en s'opposant au Père de la vie et à l'Esprit de vérité.

«Manifester le péché» ne devrait-il pas alors signifier également révéler la souffrance, révéler la douleur, inconcevable et inexprimable, que, à cause du péché, le Livre saint semble, dans sa vision anthropomorphique, entrevoir dans les «profondeurs de Dieu» et, en un sens, au cœur même de l'inexprimable Trinité? L'Eglise, s'inspirant de la Révélation, croit et professe que le péché est une offense faite à Dieu. Qu'est-ce qui correspond, dans l'insondable intimité du Père, du Verbe et de l'Esprit Saint, à cette «offense», à ce refus de l'Esprit qui est Amour et Don? La conception de Dieu comme être nécessairement très parfait exclut évidemment, en Dieu, toute souffrance provenant de carences ou de blessures; mais dans les «profondeurs de Dieu», il y a un amour de Père qui, face au péché de l'homme, réagit, selon le langage biblique, jusqu'à dire: «Je me repens d'avoir fait l'homme»146. «Le Seigneur vit que la méchanceté de l'homme était grande sur la terre... Le Seigneur se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il s'affligea dans son cœur. Et le Seigneur dit... "je me repens de les avoir faits" »147. Mais plus souvent le Livre saint nous parle d'un Père qui éprouve de la compassion pour l'homme, comme s'il partageait sa souffrance. En définitive, cette insondable et indescriptible «douleur» de père donnera surtout naissance à l'admirable économie de l'amour rédempteur en Jésus Christ, afin que, par le mysterium pietatis, l'amour puisse, dans l'histoire de l'homme, se révéler plus fort que le péché. Afin que prévale le «Don»!

L'Esprit Saint, qui, selon les paroles de Jésus, «manifeste le péché», est l'Amour du Père et du Fils, et, comme tel, il est le Don trinitaire tout en étant la source éternelle de toute largesse divine aux créatures. En lui précisément, nous pouvons concevoir comme personnifiée et réalisée d'une manière transcendante la miséricorde que la tradition patristique et théologique, dans la ligne de l'Ancien et du Nouveau Testament, attribue à Dieu. En l'homme, la miséricorde inclut la douleur et la compassion pour les misères du prochain. En Dieu, l'Esprit qui est Amour fait que la considération du péché humain se traduit par de nouvelles libéralités de l'amour sauveur. De lui, dans l'unité avec le Père et le Fils, naît l'économie du salut, qui remplit l'histoire de l'homme des dons de la Rédemption. Si le péché, en refusant l'amour, a engendré la «souffrance» de l'homme qui s'est étendue d'une certaine manière à toute la création148, l'Esprit Saint entrera dans la souffrance humaine et cosmique avec une nouvelle effusion d'amour qui rachètera le monde. Et sur les lèvres de Jésus Rédempteur, dans l'humanité de qui se concrétise la «souffrance» de Dieu, reviendra un mot par lequel se manifeste l'Amour éternel plein de miséricorde: «Misereor», «j'ai pitié»149. Ainsi, pour l'Esprit Saint, «mettre en lumière le péché» revient à manifester, devant la création «assujettie à la vanité» et surtout au plus profond des consciences humaines, que le péché est vaincu par le sacrifice de l'Agneau de Dieu, lequel est devenu «jusqu'à la mort» le serviteur obéissant qui, remédiant à la désobéissance de l'homme, opère la rédemption du monde. C'est de cette façon que l'Esprit de vérité, le Paraclet, «met en lumière le péché».