LETTRE ENCYCLIQUE
FIDES ET RATIO
DU SOUVERAIN PONTIFE
JEAN-PAUL II
AUX ÉVÊQUES DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE
SUR LES RAPPORTS
ENTRE LA FOI ET LA RAISON
Vénérés Frères dans l'épiscopat,
salut et Bénédiction apostolique!
LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à
l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité.
C'est Dieu qui a mis au cur de l'homme le désir de connaître
la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même
afin que, Le connaissant et L'aimant, il puisse atteindre la pleine vérité
sur lui-même (cf. Ex 33, 18; Ps 27 [26], 8-9; 63
[62], 2-3; Jn 14, 8; 1 Jn 3, 2).
INTRODUCTION
« CONNAIS-TOI TOI-MÊME »
1. En Orient comme en Occident, on peut discerner un parcours qui, au
long des siècles, a amené l'humanité à
s'approcher progressivement de la vérité et à s'y
confronter. C'est un parcours qui s'est déroulé il ne
pouvait en être autrement dans le champ de la conscience
personnelle de soi: plus l'homme connaît la réalité et
le monde, plus il se connaît lui-même dans son unicité,
tandis que devient toujours plus pressante pour lui la question du sens
des choses et de son existence même. Ce qui se présente comme
objet de notre connaissance fait par là-même partie de notre
vie. Le conseil Connais-toi toi-même était sculpté
sur l'architrave du temple de Delphes, pour témoigner d'une vérité
fondamentale qui doit être prise comme règle minimum par tout
homme désireux de se distinguer, au sein de la création, en
se qualifiant comme « homme » précisément parce
qu'il « se connaît lui-même ».
Un simple regard sur l'histoire ancienne montre d'ailleurs clairement
qu'en diverses parties de la terre, marquées par des cultures différentes,
naissent en même temps les questions de fond qui caractérisent
le parcours de l'existence humaine: Qui suis-je? D'où viens-je
et où vais-je? Pourquoi la présence du mal? Qu'y aura-t-il
après cette vie? Ces interrogations sont présentes dans
les écrits sacrés d'Israël, mais elles apparaissent également
dans les Védas ainsi que dans l'Avesta; nous les trouvons dans les écrits
de Confucius et de Lao Tseu, comme aussi dans la prédication des
Tirthankaras et de Bouddha; ce sont encore elles que l'on peut reconnaître
dans les poèmes d'Homère et dans les tragédies
d'Euripide et de Sophocle, de même que dans les traités
philosophiques de Platon et d'Aristote. Ces questions ont une source
commune: la quête de sens qui depuis toujours est pressante dans le
cur de l'homme, car de la réponse à ces questions dépend
l'orientation à donner à l'existence.
2. L'Eglise n'est pas étrangère à ce
parcours de recherche, et elle ne peut l'être. Depuis que, dans le
Mystère pascal, elle a reçu le don de la vérité
ultime sur la vie de l'homme, elle est partie en pèlerinage sur les
routes du monde pour annoncer que Jésus Christ est « le
Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Parmi
les divers services qu'elle doit offrir à l'humanité, il y
en a un qui engage sa responsabilité d'une manière tout à
fait particulière: c'est la diaconie de la vérité.(1)
D'une part, cette mission fait participer la communauté des
croyants à l'effort commun que l'humanité accomplit pour
atteindre la vérité (2) et, d'autre part, elle l'oblige à
prendre en charge l'annonce des certitudes acquises, tout en sachant que
toute vérité atteinte n'est jamais qu'une étape vers
la pleine vérité qui se manifestera dans la révélation
ultime de Dieu: « Nous voyons, à présent, dans un
miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À
présent, je connais d'une manière partielle; mais alors je
connaîtrai comme je suis connu » (1 Co 13, 12).
3. L'homme possède de multiples ressources pour stimuler le progrès
dans la connaissance de la vérité, de façon à
rendre son existence toujours plus humaine. Parmi elles ressort la philosophie,
qui contribue directement à poser la question du sens de la vie et à
en ébaucher la réponse; elle apparaît donc comme l'une
des tâches les plus nobles de l'humanité. Le mot philosophie,
selon l'étymologie grecque, signifie « amour de la sagesse ».
En effet, la philosophie est née et s'est développée
au moment où l'homme a commencé à s'interroger sur le
pourquoi des choses et sur leur fin. Sous des modes et des formes différentes,
elle montre que le désir de vérité fait partie de la
nature même de l'homme. C'est une propriété innée
de sa raison que de s'interroger sur le pourquoi des choses, même si
les réponses données peu à peu s'inscrivent dans une
perspective qui met en évidence la complémentarité
des différentes cultures dans lesquelles vit l'homme.
La forte incidence qu'a eue la philosophie dans la formation et dans le
développement des cultures en Occident ne doit pas nous faire
oublier l'influence qu'elle a exercée aussi dans les manières
de concevoir l'existence dont vit l'Orient. Tout peuple possède en
effet sa propre sagesse autochtone et originelle qui, en tant que richesse
culturelle authentique, tend à s'exprimer et à mûrir également
sous des formes typiquement philosophiques. Que cela soit vrai, on en a
pour preuve le fait qu'une forme fondamentale de savoir philosophique, présente
jusqu'à nos jours, peut être identifiée jusque dans
les postulats dont s'inspirent les diverses législations nationales
et internationales pour établir les règles de la vie
sociale.
4. Il faut en tout cas observer que derrière un mot unique se
cachent des sens différents. Une explicitation préliminaire
est donc nécessaire. Poussé par le désir de découvrir
la vérité dernière de l'existence, l'homme cherche à
acquérir les connaissances universelles qui lui permettent de mieux
se comprendre et de progresser dans la réalisation de lui-même.
Les connaissances fondamentales découlent de l'émerveillement
suscité en lui par la contemplation de la création: l'être
humain est frappé d'admiration en découvrant qu'il est inséré
dans le monde, en relation avec d'autres êtres semblables à
lui dont il partage la destinée. Là commence le parcours qui
le conduira ensuite à la découverte d'horizons toujours
nouveaux de connaissance. Sans émerveillement, l'homme tomberait
dans la répétitivité et, peu à peu, il
deviendrait incapable d'une existence vraiment personnelle.
La capacité spéculative, qui est propre à
l'intelligence humaine, conduit à élaborer, par l'activité
philosophique, une forme de pensée rigoureuse et à
construire ainsi, avec la cohérence logique des affirmations et le
caractère organique du contenu, un savoir systématique. Grâce
à ce processus, on a atteint, dans des contextes culturels différents
et à des époques diverses, des résultats qui ont
conduit à l'élaboration de vrais systèmes de pensée.
Historiquement, cela a souvent exposé à la tentation de
considérer un seul courant comme la totalité de la pensée
philosophique. Il est cependant évident qu'entre en jeu, dans ces
cas, une certaine « superbe philosophique » qui prétend ériger
sa propre perspective imparfaite en lecture universelle. En réalité,
tout système philosophique, même toujours respecté
dans son intégralité sans aucune sorte
d'instrumentalisation, doit reconnaître la priorité de la
pensée philosophique d'où il tire son origine et
qu'il doit servir d'une manière cohérente.
En ce sens, il est possible de reconnaître, malgré les
changements au cours des temps et les progrès du savoir, un noyau
de notions philosophiques dont la présence est constante dans
l'histoire de la pensée. Que l'on songe, à seul titre
d'exemple, aux principes de non-contradiction, de finalité, de
causalité, et de même à la conception de la personne
comme sujet libre et intelligent, et à sa capacité de connaître
Dieu, la vérité, le bien; que l'on songe également à
certaines normes morales fondamentales qui s'avèrent communément
partagées. Ces thèmes et d'autres encore montrent que, indépendamment
des courants de pensée, il existe un ensemble de notions où
l'on peut reconnaître une sorte de patrimoine spirituel de l'humanité.
C'est comme si nous nous trouvions devant une philosophie implicite
qui fait que chacun se sent possesseur de ces principes, fût-ce
de façon générale et non réfléchie. Ces
notions, précisément parce qu'elles sont partagées
dans une certaine mesure par tous, devraient constituer des références
pour les diverses écoles philosophiques. Quand la raison réussit
à saisir et à formuler les principes premiers et universels
de l'être et à faire correctement découler d'eux des
conclusions cohérentes d'ordre logique et moral, on peut alors
parler d'une raison droite ou, comme l'appelaient les anciens, de orthòs
logos, recta ratio.
5. L'Eglise, pour sa part, ne peut qu'apprécier les
efforts de la raison pour atteindre des objectifs qui rendent l'existence
personnelle toujours plus digne. Elle voit en effet dans la philosophie le
moyen de connaître des vérités fondamentales
concernant l'existence de l'homme. En même temps, elle considère
la philosophie comme une aide indispensable pour approfondir
l'intelligence de la foi et pour communiquer la vérité de l'Évangile
à ceux qui ne la connaissent pas encore.
Faisant donc suite à des initiatives analogues de mes prédécesseurs,
je désire moi aussi porter mon regard vers cette activité
particulière de la raison. J'y suis incité par le fait que,
de nos jours surtout, la recherche de la vérité ultime
apparaît souvent occultée. Sans aucun doute, la philosophie
moderne a le grand mérite d'avoir concentré son attention
sur l'homme. A partir de là, une raison chargée
d'interrogations a développé davantage son désir
d'avoir une connaissance toujours plus étendue et toujours plus
profonde. Ainsi ont été bâtis des systèmes de
pensée complexes, qui ont donné des fruits dans les divers
ordres du savoir, favorisant le développement de la culture et de
l'histoire. L'anthropologie, la logique, les sciences de la nature,
l'histoire, le langage..., d'une certaine manière, c'est l'univers
entier du savoir qui a été embrassé. Les résultats
positifs qui ont été atteints ne doivent toutefois pas
amener à négliger le fait que cette même raison, occupée
à enquêter d'une façon unilatérale sur l'homme
comme sujet, semble avoir oublié que celui-ci est également
toujours appelé à se tourner vers une vérité
qui le transcende. Sans référence à cette dernière,
chacun reste à la merci de l'arbitraire, et sa condition de
personne finit par être évaluée selon des critères
pragmatiques fondés essentiellement sur le donné expérimental,
dans la conviction erronée que tout doit être dominé
par la technique. Il est ainsi arrivé que, au lieu d'exprimer au
mieux la tension vers la vérité, la raison, sous le poids de
tant de savoir, s'est repliée sur elle-même, devenant, jour
après jour, incapable d'élever son regard vers le haut pour
oser atteindre la vérité de l'être. La philosophie
moderne, oubliant d'orienter son enquête vers l'être, a
concentré sa recherche sur la connaissance humaine. Au lieu de
s'appuyer sur la capacité de l'homme de connaître la vérité,
elle a préféré souligner ses limites et ses
conditionnements.
Il en est résulté diverses formes d'agnosticisme et de
relativisme qui ont conduit la recherche philosophique à s'égarer
dans les sables mouvants d'un scepticisme général. Puis, récemment,
ont pris de l'importance certaines doctrines qui tendent à dévaloriser
même les vérités que l'homme était certain
d'avoir atteintes. La pluralité légitime des positions a cédé
le pas à un pluralisme indifférencié, fondé
sur l'affirmation que toutes les positions se valent: c'est là un
des symptômes les plus répandus de la défiance à
l'égard de la vérité que l'on peut observer dans le
contexte actuel. Certaines conceptions de la vie qui viennent de l'Orient
n'échappent pas, elles non plus, à cette réserve;
selon elles, en effet, on refuse à la vérité son
caractère exclusif, en partant du présupposé qu'elle
se manifeste d'une manière égale dans des doctrines différentes,
voire contradictoires entre elles. Dans cette perspective, tout devient
simple opinion. On a l'impression d'être devant un mouvement
ondulatoire: tandis que, d'une part, la réflexion philosophique a réussi
à s'engager sur la voie qui la rapproche toujours plus de
l'existence humaine et de ses diverses expressions, elle tend d'autre part
à développer des considérations existentielles, herméneutiques
ou linguistiques qui passent sous silence la question radicale concernant
la vérité de la vie personnelle, de l'être et de Dieu.
En conséquence, on a vu apparaître chez l'homme contemporain,
et pas seulement chez quelques philosophes, des attitudes de défiance
assez répandues à l'égard des grandes ressources
cognitives de l'être humain. Par fausse modestie, on se contente de
vérités partielles et provisoires, sans plus chercher à
poser des questions radicales sur le sens et sur le fondement ultime de la
vie humaine, personnelle et sociale. En somme, on a perdu l'espérance
de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives
à ces questions.
6. Forte de la compétence qui lui vient du fait qu'elle est dépositaire
de la Révélation de Jésus Christ, l'Eglise
entend réaffirmer la nécessité de la réflexion
sur la vérité. C'est pour cette raison que j'ai décidé
de m'adresser à vous, vénérés Frères
dans l'épiscopat avec lesquels je partage la mission de «
manifester la vérité » (2 Co 4, 2), ainsi
qu'aux théologiens et aux philosophes, auxquels revient le devoir
de s'enquérir des différents aspects de la vérité,
et aussi aux personnes qui sont en recherche, pour faire part de quelques
réflexions sur la voie qui conduit à la vraie sagesse, afin
que tous ceux qui ont au cur l'amour de la sagesse puissent
s'engager sur la bonne route qui permet de l'atteindre et trouver en elle
la récompense de sa peine et la joie spirituelle.
Ce qui me porte à cette initiative, c'est tout d'abord la
conscience de ce qu'exprime le Concile Vatican II, quand il affirme que
les évêques sont des « témoins de la vérité
divine et catholique ».(3) Témoigner de la vérité
est donc une tâche qui nous a été confiée, à
nous évêques; nous ne pouvons y renoncer sans manquer au
ministère que nous avons reçu. En réaffirmant la vérité
de la foi, nous pouvons redonner à l'homme de notre époque
une authentique confiance en ses capacités cognitives et lancer à
la philosophie le défi de retrouver et de développer sa
pleine dignité.
Un autre motif m'incite à écrire ces réflexions.
Dans l'encyclique Veritatis splendor, j'ai attiré
l'attention sur « quelques vérités fondamentales de la
doctrine catholique, qui risquent d'être déformées ou
rejetées dans le contexte actuel ».(4) Par la présente
Encyclique, je voudrais continuer cette réflexion et concentrer
l'attention sur le thème même de la vérité
et sur son fondement par rapport à la foi. On
ne peut nier en effet que cette période de changements rapides et
complexes expose surtout les jeunes générations, auxquelles
appartient l'avenir et dont il dépend, à éprouver le
sentiment d'être privées d'authentiques points de repères.
L'exigence d'un fondement pour y édifier l'existence personnelle et
sociale se fait sentir de manière pressante, surtout quand on est
contraint de constater le caractère fragmentaire de propositions
qui élèvent l'éphémère au rang de
valeur, dans l'illusion qu'il sera possible d'atteindre le vrai sens de
l'existence. Il arrive ainsi que beaucoup traînent leur vie presque
jusqu'au bord de l'abîme sans savoir vers quoi ils se dirigent. Cela
dépend aussi du fait que ceux qui étaient appelés par
vocation à exprimer dans des formes culturelles le fruit de leur spéculation
ont parfois détourné leur regard de la vérité,
préférant le succès immédiat à la peine
d'une recherche patiente de ce qui mérite d'être vécu.
La philosophie, qui a la grande responsabilité de former la pensée
et la culture par l'appel permanent à la recherche du vrai, doit
retrouver vigoureusement sa vocation originelle. C'est pourquoi j'ai
ressenti non seulement l'exigence mais aussi le devoir d'intervenir sur ce
thème, pour que l'humanité, au seuil du troisième
millénaire de l'ère chrétienne, prenne plus
clairement conscience des grandes ressources qui lui ont été
accordées et s'engage avec un courage renouvelé dans la réalisation
du plan de salut dans lequel s'inscrit son histoire.
CHAPITRE I
LA RÉVÉLATION
DE LA SAGESSE DE DIEU
Jésus révèle le Père
7. Au point de départ de toute réflexion que l'Eglise
entreprend, il y a la conscience d'être dépositaire d'un
message qui a son origine en Dieu même (cf. 2 Co 4, 1-2). La
connaissance qu'elle propose à l'homme ne lui vient pas de sa
propre spéculation, fût-ce la plus élevée, mais
du fait d'avoir accueilli la parole de Dieu dans la foi (cf. 1 Th 2,
13). A l'origine de notre être de croyants se trouve une
rencontre, unique en son genre, qui a fait s'entrouvrir un mystère
caché depuis les siècles (cf. 1 Co 2, 7; Rm 16,
25-26), mais maintenant révélé: « Il a plu à
Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler
lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté
(cf. Ep 1, 9), par lequel les hommes ont accès auprès
du Père par le Christ, Verbe fait chair, dans l'Esprit Saint, et
sont rendus participants de la nature divine ».(5) C'est là
une initiative pleinement gratuite, qui part de Dieu pour rejoindre
l'humanité et la sauver. En tant que source d'amour, Dieu désire
se faire connaître, et la connaissance que l'homme a de Lui porte à
son accomplissement toute autre vraie connaissance que son esprit est en
mesure d'atteindre sur le sens de son existence.
8. Reprenant presque littéralement l'enseignement donné
par la Constitution Dei Filius du Concile Vatican I et tenant
compte des principes proposés par le Concile de Trente, la
Constitution Dei Verbum de Vatican II a continué le
processus séculaire d'intelligence de la foi et a réfléchi
sur la Révélation à la lumière de
l'enseignement biblique et de l'ensemble de la tradition patristique. Au
premier Concile du Vatican, les Pères avaient souligné le
caractère surnaturel de la révélation de Dieu. La
critique rationaliste, qui s'attaquait alors à la foi en partant de
thèses erronées et très répandues, portait sur
la négation de toute connaissance qui ne serait pas le fruit des
capacités naturelles de la raison. Ce fait avait obligé le
Concile à réaffirmer avec force que, outre la connaissance
propre de la raison humaine, capable par nature d'arriver jusqu'au Créateur,
il existe une connaissance qui est propre à la foi. Cette
connaissance exprime une vérité fondée sur le fait même
que Dieu se révèle, et c'est une vérité très
certaine car Dieu ne trompe pas et ne veut pas tromper.(6)
9. Le Concile Vatican I enseigne donc que la vérité
atteinte par la voie de la réflexion philosophique et la vérité
de la Révélation ne se confondent pas, et que l'une ne rend
pas l'autre superflue: « Il existe deux ordres de connaissance,
distincts non seulement par leur principe mais aussi par leur objet. Par
leur principe, puisque dans l'un c'est par la raison naturelle et dans
l'autre par la foi divine que nous connaissons. Par leur objet, parce que,
outre les vérités que la raison naturelle peut atteindre,
nous sont proposés à croire les mystères cachés
en Dieu, qui ne peuvent être connus s'ils ne sont divinement révélés
».(7) La foi, qui est fondée sur le témoignage de Dieu
et bénéficie de l'aide surnaturelle de la grâce, est
effectivement d'un ordre différent de celui de la connaissance
philosophique. Celle-ci, en effet, s'appuie sur la perception des sens,
sur l'expérience, et elle se développe à la lumière
de la seule intelligence. La philosophie et les sciences évoluent
dans l'ordre de la raison naturelle, tandis que la foi, éclairée
et guidée par l'Esprit, reconnaît dans le message du salut la
« plénitude de grâce et de vérité »
(cf. Jn 1, 14) que Dieu a voulu révéler dans
l'histoire et de manière définitive par son Fils Jésus
Christ (cf. 1 Jn 5, 9; Jn 5, 31-32).
10. Les Pères du Concile Vatican II, fixant leur regard sur Jésus
qui révèle, ont mis en lumière le caractère
salvifique de la révélation de Dieu dans l'histoire et ils
en ont exprimé la nature dans les termes suivants: « Par cette
révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15; 1
Tm 1, 17), dans son amour surabondant, s'adresse aux hommes comme à
des amis (cf. Ex 33, 11; Jn 15, 14-15) et est en relation
avec eux (cf. Ba 3, 38), pour les inviter à la vie en
communion avec lui et les recevoir en cette communion. Cette économie
de la Révélation se réalise par des actions et des
paroles intrinsèquement liées entre elles, si bien que les uvres,
accomplies par Dieu dans l'histoire du salut, manifestent et corroborent
la doctrine et les réalités signifiées par les
paroles, et que les paroles, de leur côté, proclament les uvres
et élucident le mystère qui y est contenu. Par cette révélation,
la vérité profonde sur Dieu aussi bien que sur le salut de
l'homme se met à briller pour nous dans le Christ, qui est à
la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation
».(8)
11. La révélation de Dieu s'inscrit donc dans le temps et
dans l'histoire. Et même l'incarnation de Jésus Christ
advient à la « plénitude du temps » (Ga 4,
4). Deux mille ans après cet événement, j'éprouve
le besoin de réaffirmer avec force que, « dans le
christianisme, le temps a une importance fondamentale ».(9) En lui,
en effet, vient à la lumière toute l'uvre de la création
et du salut et surtout est manifesté le fait que, par l'incarnation
du Fils de Dieu, nous vivons et nous anticipons dès maintenant ce
qui sera l'accomplissement du temps (cf. He 1, 2).
La vérité que Dieu a confiée à l'homme sur
lui-même et sur sa vie s'inscrit donc dans le temps et dans
l'histoire. Il est certain qu'elle a été prononcée
une fois pour toutes dans le mystère de Jésus de Nazareth.
La Constitution Dei Verbum le dit clairement: « Après
avoir, à maintes reprises et sous bien des formes, parlé par
les prophètes, Dieu, "en ces jours qui sont les derniers, nous
a parlé par son Fils" (He 1, 1-2). Il a, en effet,
envoyé son Fils, à savoir le Verbe éternel qui éclaire
tous les hommes, pour qu'il habitât parmi les hommes et leur fît
connaître les profondeurs de Dieu (cf. Jn 1, 1-18). Jésus
Christ donc, Verbe fait chair, envoyé "comme homme vers les
hommes", "prononce les paroles de Dieu" (Jn 3, 34)
et achève l'uvre de salut que le Père lui a donnée
à faire (cf. Jn 5, 36; 17, 4). C'est pourquoi lui-même
qui le voit, voit aussi le Père (cf. Jn 14, 9) ,
par toute sa présence et par toute la manifestation de lui-même,
par ses paroles et ses uvres, par ses signes et ses miracles, mais
surtout par sa mort et sa glorieuse résurrection d'entre les morts,
enfin par l'envoi de l'Esprit de vérité, achève la Révélation
en l'accomplissant ».(10)
L'histoire constitue pour le peuple de Dieu un chemin à parcourir
entièrement, de façon que la vérité révélée
exprime en plénitude son contenu grâce à l'action
constante de l'Esprit Saint (cf. Jn 16, 13). C'est encore une fois
ce que dit la Constitution Dei Verbum quand elle affirme que «
l'Eglise, tandis que les siècles s'écoulent, tend
constamment vers la plénitude de la divine vérité,
jusqu'à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu ».(11)
12. L'histoire devient donc le lieu où nous pouvons constater
l'action de Dieu en faveur de l'humanité. Il nous rejoint en ce qui
pour nous est le plus familier et le plus facile à vérifier
parce que cela constitue notre cadre quotidien, sans lequel nous ne
pourrions nous comprendre.
L'incarnation du Fils de Dieu permet de voir se réaliser la synthèse
définitive que l'esprit humain, à partir de lui-même,
n'aurait même pas pu imaginer: l'Eternel entre dans le temps,
le Tout se cache dans le fragment, Dieu prend le visage de l'homme. La vérité
exprimée dans la révélation du Christ n'est donc plus
enfermée dans un cadre territorial et culturel restreint, mais elle
s'ouvre à quiconque, homme ou femme, veut bien l'accueillir comme
parole de valeur définitive pour donner un sens à
l'existence. Or tous ont dans le Christ accès au Père; en
effet, par sa mort et sa résurrection, le Christ a donné la
vie divine que le premier Adam avait refusée (cf. Rm 5,
12-15). Par cette Révélation est offerte à l'homme la
vérité ultime sur sa vie et sur le destin de l'histoire: «
En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire
vraiment que dans le mystère du Verbe incarné »,
affirme la Constitution Gaudium et spes.(12) En dehors de cette
perspective, le mystère de l'existence personnelle reste une énigme
insoluble. Où l'homme pourrait-il chercher la réponse à
des questions dramatiques comme celles de la souffrance, de la souffrance
de l'innocent et de la mort, sinon dans la lumière qui vient du
mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du
Christ?
La raison devant le mystère
13. Il ne faudra pas oublier en tout cas que la Révélation
demeure empreinte de mystère. Certes, par toute sa vie, Jésus
révèle le visage du Père, puisqu'il est venu pour
faire connaître les profondeurs de Dieu;(13) et pourtant la
connaissance que nous avons de ce visage est toujours marquée par
un caractère fragmentaire et par les limites de notre intelligence.
Seule la foi permet de pénétrer le mystère, dont elle
favorise une compréhension cohérente.
Le Concile déclare qu'« à Dieu qui révèle
il faut apporter l'obéissance de la foi ».(14) Par cette
affirmation brève mais dense, est exprimée une vérité
fondamentale du christianisme. On dit tout d'abord que la foi est une réponse
d'obéissance à Dieu. Cela implique qu'Il soit reconnu dans
sa divinité, dans sa transcendance et dans sa liberté suprême.
Le Dieu qui se fait connaître dans l'autorité de sa
transcendance absolue apporte aussi des motifs pour la crédibilité
de ce qu'il révèle. Par la foi, l'homme donne son assentiment
à ce témoignage divin. Cela signifie qu'il reconnaît
pleinement et intégralement la vérité de ce qui est révélé
parce que c'est Dieu lui-même qui s'en porte garant. Cette vérité,
donnée à l'homme et que celui-ci ne pourrait exiger,
s'inscrit dans le cadre de la communication interpersonnelle et incite la
raison à s'ouvrir à elle et à en accueillir le sens
profond. C'est pour cela que l'acte par lequel l'homme s'offre à
Dieu a toujours été considéré par l'Eglise
comme un moment de choix fondamental où toute la personne est
impliquée. L'intelligence et la volonté s'exercent au
maximum de leur nature spirituelle pour permettre au sujet d'accomplir un
acte dans lequel la liberté personnelle est pleinement vécue.(15)
Dans la foi, la liberté n'est donc pas seulement présente,
elle est exigée. Et c'est même la foi qui permet à
chacun d'exprimer au mieux sa liberté. Autrement dit, la liberté
ne se réalise pas dans les choix qui sont contre Dieu. Comment, en
effet, le refus de s'ouvrir vers ce qui permet la réalisation de
soi-même pourrait-il être considéré comme un
usage authentique de la liberté? C'est lorsqu'elle croit que la
personne pose l'acte le plus significatif de son existence; car ici la
liberté rejoint la certitude de la vérité et décide
de vivre en elle.
Les signes présents dans la Révélation viennent
aussi en aide à la raison qui cherche l'intelligence du mystère.
Ils servent à effectuer plus profondément la recherche de la
vérité et à permettre que l'esprit, de façon
autonome, scrute l'intérieur même du mystère. En tout
cas, si, d'un côté, ces signes donnent plus de force à
la raison parce qu'ils lui permettent de mener sa recherche à l'intérieur
du mystère par ses propres moyens, dont elle est jalouse à
juste titre, d'un autre côté ils l'invitent à
transcender leur réalité de signes pour en recevoir la
signification ultérieure dont ils sont porteurs. En eux est donc déjà
présente une vérité cachée à laquelle
l'esprit est renvoyé et qu'il ne peut ignorer sans détruire
le signe même qui lui est proposé.
On est renvoyé là, d'une certaine façon, à
la perspective sacramentelle de la Révélation et, en
particulier, au signe eucharistique dans lequel l'unité indivisible
entre la réalité et sa signification permet de saisir la
profondeur du mystère. Dans l'Eucharistie, le Christ est véritablement
présent et vivant, il agit par son Esprit, mais, comme l'avait bien
dit saint Thomas, « tu ne le comprends ni ne le vois; mais la foi
vive, elle, l'affirme, en dépassant la nature. Par-dessous la
double apparence, signe elle-même d'autre chose, vit la réalité
sainte ».(16) Le philosophe Pascal lui fait écho: « Comme
Jésus Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, ainsi sa
vérité demeure parmi les opinions communes, sans différence
à l'extérieur. Ainsi l'Eucharistie parmi le pain commun ».(17)
En somme, la connaissance de foi n'annule pas le mystère; elle ne
fait que le rendre plus évident et le manifester comme un fait
essentiel pour la vie de l'homme: le Christ Seigneur, « dans la révélation
même du mystère du Père et de son amour, manifeste
pleinement l'homme à lui-même et lui dévoile sa plus
haute vocation »,(18) qui est de participer au mystère de la
vie trinitaire de Dieu.(19)
14. L'enseignement des deux Conciles du Vatican ouvre également
une véritable perspective de nouveautés pour le savoir
philosophique. La Révélation introduit dans l'histoire un
point de repère que l'homme ne peut ignorer s'il veut arriver à
comprendre le mystère de son existence; mais, d'autre part, cette
connaissance renvoie constamment au mystère de Dieu que l'esprit ne
peut explorer à fond mais seulement recevoir et accueillir dans la
foi. À l'intérieur de ces deux moments, la raison dispose
d'un espace particulier qui lui permet de chercher et de comprendre, sans
être limitée par rien d'autre que par sa finitude face au
mystère infini de Dieu.
La Révélation fait donc entrer dans notre histoire une vérité
universelle et ultime, qui incite l'esprit de l'homme à ne jamais
s'arrêter; et même elle le pousse à élargir
continuellement les champs de son savoir tant qu'il n'a pas conscience
d'avoir accompli tout ce qui était en son pouvoir, sans rien négliger.
Pour cette réflexion, nous sommes aidés par l'une des
intelligences les plus fécondes et les plus significatives de
l'histoire de l'humanité, à laquelle la philosophie aussi
bien que la théologie se font un devoir de se référer:
saint Anselme. Dans son Proslogion, l'archevêque de Cantorbéry
s'exprime ainsi: « Comme souvent, avec ardeur, je tournais ma pensée
sur ce point, ce que je cherchais parfois me semblait pouvoir être déjà
saisi, et parfois fuyait tout à fait le regard de mon esprit; désespérant
à la fin, je voulus cesser comme s'il s'agissait de rechercher
chose impossible à trouver. Mais, alors que je voulais absolument
exclure de moi cette pensée, de peur qu'en occupant vainement mon
esprit elle n'empêchât d'autres occupations où je pusse
progresser, voilà qu'elle commença, d'une importunité
certaine, à s'imposer de plus en plus à moi, malgré
mon refus et ma défense. [...] Mais hélas, malheureux, un
des autres malheureux fils d'Ève éloignés de Dieu que
je suis, qu'ai-je entrepris, qu'ai-je achevé? Où tendais-je,
où en suis-je venu? A quoi aspirais-je, en quoi soupiré-je?
[...] Par suite, Seigneur, tu n'es pas seulement tel que plus grand ne
peut être pensé, (non solum es quo maius cogitari nequit),
mais tu es quelque chose de plus grand qu'il ne se puisse penser (quiddam
maius quam cogitari possit). [...]. Si tu n'es pas cela même, il
est possible de penser quelque chose de plus grand que toi, ce qui ne peut
se faire ».(20)
15. La vérité de la Révélation chrétienne,
que l'on trouve en Jésus de Nazareth, permet à quiconque de
recevoir le « mystère » de sa vie. Comme vérité
suprême, tout en respectant l'autonomie de la créature et sa
liberté, elle l'engage à s'ouvrir à la transcendance.
Ici, le rapport entre la liberté et la vérité devient
suprême, et l'on comprend pleinement la parole du Seigneur: «
Vous connaîtrez la vérité et la vérité
vous libérera » (Jn 8, 32).
La Révélation chrétienne est la vraie étoile
sur laquelle s'oriente l'homme qui avance parmi les conditionnements de la
mentalité immanentiste et les impasses d'une logique
technocratique; elle est l'ultime possibilité offerte par Dieu pour
retrouver en plénitude le projet originel d'amour commencé à
la création. A l'homme qui désire connaître le
vrai, s'il est encore capable de regarder au-delà de lui-même
et de lever son regard au-delà de ses projets, est donnée la
possibilité de retrouver un rapport authentique avec sa vie, en
suivant la voie de la vérité. Les paroles du Deutéronome
peuvent bien s'appliquer à cette situation: « Cette loi que je
te prescris aujourd'hui n'est pas au-delà de tes moyens ni hors de
ton atteinte. Elle n'est pas dans les cieux, qu'il te faille dire: "Qui
montera pour nous aux cieux nous la chercher, que nous l'entendions pour
la mettre en pratique?" Elle n'est pas au-delà des mers, qu'il
te faille dire: "Qui ira pour nous au-delà des mers nous la
chercher, que nous l'entendions pour la mettre en pratique?" Car la
parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cur
pour que tu la mettes en pratique » (30, 11-14). A ce texte
fait écho la célèbre pensée du saint
philosophe et théologien Augustin: « Noli foras ire, in te
ipsum redi. In interiore homine habitat veritas » «
Ne va pas au dehors, rentre en toi-même. C'est dans l'homme intérieur
qu'habite la vérité ».(21)
A la lumière de ces considérations, une première
conclusion s'impose: la vérité que la Révélation
nous fait connaître n'est pas le fruit mûr ou le point
culminant d'une pensée élaborée par la raison. Elle
se présente au contraire avec la caractéristique de la
gratuité, elle engendre une réflexion et elle demande à
être accueillie comme expression d'amour. Cette vérité
révélée est une anticipation, située dans
notre histoire, de la vision dernière et définitive de Dieu
qui est réservée à ceux qui croient en lui et qui le
cherchent d'un cur sincère. La fin ultime de l'existence
personnelle est donc un objet d'étude aussi bien pour la
philosophie que pour la théologie. Toutes les deux, bien qu'avec
des moyens et des contenus différents, prospectent ce « chemin
de la vie » (Ps 16 [15], 11) qui, comme nous le dit la foi, débouche
finalement sur la joie pleine et durable de la contemplation de Dieu Un et
Trine.
CHAPITRE II
CREDO UT INTELLEGAM
« La Sagesse sait et comprend tout » (Sg 9, 11)
16. La profondeur du lien entre la connaissance par la foi et la
connaissance par la raison est déjà exprimée dans la
Sainte Écriture en des termes d'une clarté étonnante.
Le problème est abordé surtout dans les Livres
sapientiaux. Ce qui frappe dans la lecture faite sans préjugés
de ces pages de l'Ecriture est le fait que dans ces textes se
trouvent contenus non seulement la foi d'Israël, mais aussi le trésor
de civilisations et de cultures maintenant disparues. Pour ainsi dire,
dans un dessein déterminé, l'Egypte et la Mésopotamie
font entendre de nouveau leur voix et font revivre certains traits communs
des cultures de l'Orient ancien dans ces pages riches d'intuitions
particulièrement profondes.
Ce n'est pas un hasard si, au moment où l'auteur sacré
veut décrire l'homme sage, il le dépeint comme celui qui
aime et recherche la vérité: « Heureux l'homme qui médite
sur la sagesse et qui raisonne avec intelligence, qui réfléchit
dans son cur sur les voies de la sagesse et qui s'applique à
ses secrets. Il la poursuit comme le chasseur, il est aux aguets sur sa
piste; il se penche à ses fenêtres et écoute à
ses portes; il se poste tout près de sa demeure et fixe un pieu
dans ses murailles; il dresse sa tente à proximité et s'établit
dans une retraite de bonheur; il place ses enfants sous sa protection et
sous ses rameaux il trouve un abri; sous son ombre il est protégé
de la chaleur et il s'établit dans sa gloire » (Si 14,
20-27).
Pour l'auteur inspiré, comme on le voit, le désir de connaître
est une caractéristique commune à tous les hommes. Grâce
à l'intelligence, la possibilité de « puiser l'eau
profonde » de la connaissance (cf. Pr 20, 5) est donnée
à tous, croyants comme non-croyants. Dans l'ancien Israël, la
connaissance du monde et de ses phénomènes ne se faisait
certes pas abstraitement, comme pour le philosophe ionien ou le sage égyptien.
Le bon israélite appréhendait encore moins la connaissance
selon les paramètres de l'époque moderne, qui est davantage
portée à la division du savoir. Malgré cela, le monde
biblique a fait converger son apport original vers l'océan de la théorie
de la connaissance.
Quel est cet apport? La particularité qui distingue le texte
biblique consiste dans la conviction qu'il existe une profonde et
indissoluble unité entre la connaissance de la raison et celle de
la foi. Le monde et ce qui s'y passe, de même que l'histoire et les
vicissitudes du peuple, sont des réalités regardées,
analysées et jugées par les moyens propres de la raison,
mais sans que la foi demeure étrangère à ce
processus. La foi n'intervient pas pour amoindrir l'autonomie de la raison
ou pour réduire son domaine d'action, mais seulement pour faire
comprendre à l'homme que le Dieu d'Israël se rend visible et
agit dans ces événements. Par conséquent, connaître
à fond le monde et les événements de l'histoire n'est
pas possible sans professer en même temps la foi en Dieu qui y opère.
La foi affine le regard intérieur et permet à l'esprit de découvrir,
dans le déroulement des événements, la présence
agissante de la Providence. Une expression du livre des Proverbes est
significative à ce propos: « Le cur de l'homme délibère
sur sa voie, mais c'est le Seigneur qui affermit ses pas » (16, 9).
Autrement dit, l'homme sait reconnaître sa route à la lumière
de la raison, mais il peut la parcourir rapidement, sans obstacle et
jusqu'à la fin, si, avec rectitude, il situe sa recherche dans la
perspective de la foi. La raison et la foi ne peuvent donc être séparées
sans que l'homme perde la possibilité de se connaître lui-même,
de connaître le monde et Dieu de façon adéquate.
17. Il ne peut donc exister aucune compétitivité entre la
raison et la foi: l'une s'intègre à l'autre, et chacune a
son propre champ d'action. C'est encore le livre des Proverbes qui oriente
dans cette direction quand il s'exclame: « C'est la gloire de Dieu de
celer une chose, c'est la gloire des rois de la scruter » (25, 2).
Dans leurs mondes respectifs, Dieu et l'homme sont placés dans une
relation unique. En Dieu réside l'origine de toutes choses, en Lui
se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue sa
gloire; à l'homme revient le devoir de rechercher la vérité
par sa raison, et en cela consiste sa noblesse. Un autre élément
est ajouté à cette mosaïque par le Psalmiste quand il
prie en disant: « Pour moi, que tes pensées sont difficiles, ô
Dieu, que la somme en est imposante! Je les compte, il en est plus que
sable; ai-je fini, je suis encore avec toi » (139 [138], 17-18). Le désir
de connaître est si grand et comporte un tel dynamisme que le cur
de l'homme, même dans l'expérience de ses limites
infranchissables, soupire vers l'infinie richesse qui est au-delà,
parce qu'il a l'intuition qu'en elle se trouve la réponse
satisfaisante à toutes les questions non encore résolues.
18. Nous pouvons donc dire que, par sa réflexion, Israël a
su ouvrir à la raison la voie vers le mystère. Dans la révélation
de Dieu, il a pu sonder en profondeur tout ce qu'il cherchait à
atteindre par la raison, sans y réussir. A partir de cette
forme plus profonde de connaissance, le peuple élu a compris que la
raison doit respecter certaines règles fondamentales pour pouvoir
exprimer au mieux sa nature. Une première règle consiste à
tenir compte du fait que la connaissance de l'homme est un chemin qui n'a
aucun répit; la deuxième naît de la conscience que
l'on ne peut s'engager sur une telle route avec l'orgueil de celui qui
pense que tout est le fruit d'une conquête personnelle; une troisième
règle est fondée sur la « crainte de Dieu », dont
la raison doit reconnaître la souveraine transcendance et en même
temps l'amour prévoyant dans le gouvernement du monde.
Quand il s'éloigne de ces règles, l'homme s'expose au
risque de l'échec et finit par se trouver dans la condition de l'«
insensé ». Dans la Bible, cette stupidité comporte une
menace pour la vie; l'insensé en effet s'imagine connaître
beaucoup de choses, mais en réalité il n'est pas capable de
fixer son regard sur ce qui est essentiel. Cela l'empêche de mettre
de l'ordre dans son esprit (cf. Pr 1, 7) et de prendre l'attitude
qui convient face à lui-même et à son environnement.
Et quand il en arrive à affirmer « Dieu n'existe pas »
(cf. Ps 14 [13], 1), il montre en toute clarté que sa
connaissance est déficiente et combien elle est loin de la pleine vérité
sur les choses, sur leur origine et sur leur destinée.
19. Le Livre de la Sagesse comporte des textes importants qui projettent
une autre lumière sur ce sujet. L'auteur sacré y parle de
Dieu qui se fait connaître aussi à travers la nature. Pour
les anciens, l'étude des sciences naturelles correspondait en
grande partie au savoir philosophique. Après avoir affirmé
que par son intelligence l'homme est en mesure de « connaître
la structure du monde et l'activité des éléments
[...], les cycles de l'année et les positions des astres, la nature
des animaux et les instincts des bêtes sauvages » (Sg 7,
17.19-20), en un mot, qu'il est capable de philosopher, le texte sacré
accomplit un pas en avant de grande importance. Retrouvant la pensée
de la philosophie grecque, à laquelle il semble se référer
dans ce contexte, l'auteur affirme qu'en raisonnant sur la nature, on peut
remonter au Créateur: « La grandeur et la beauté des créatures
font, par analogie, contempler leur Auteur » (Sg 13, 5). Un
premier stade de la Révélation divine, constitué du
merveilleux « livre de la nature », est donc reconnu; en le
lisant avec les instruments de la raison humaine, on peut arriver à
la connaissance du Créateur. Si l'homme ne parvient pas, par son
intelligence, à reconnaître Dieu créateur de toute
chose, cela est dû non pas tant au manque de moyen adéquat,
qu'aux obstacles mis par sa libre volonté et par son péché.
20. De ce point de vue, la raison est valorisée, mais non
surestimée. Tout ce qu'elle atteint, en effet, peut être
vrai, mais elle n'acquiert une pleine signification que si son contenu est
placé dans une perspective plus vaste, celle de la foi: « Le
Seigneur dirige les pas de l'homme: comment l'homme comprendrait-il son
chemin? » (Pr 20, 24). Pour l'Ancien Testament la foi libère
donc la raison en ce qu'elle lui permet d'atteindre d'une manière
cohérente son objet de connaissance et de le situer dans l'ordre
suprême où tout prend son sens. En un mot, l'homme atteint la
vérité par la raison, parce que, éclairé par
la foi, il découvre le sens profond de toute chose, en particulier
de sa propre existence. L'auteur sacré met donc très
justement le commencement de la vraie connaissance dans la crainte de
Dieu: « La crainte du Seigneur est le principe du savoir » (Pr
1, 7; cf. Si 1, 14).
« Acquiers la sagesse, acquiers l'intelligence » (Pr
4,5)
21. La connaissance, pour l'Ancien Testament, ne se fonde pas seulement
sur une observation attentive de l'homme, du monde et de l'histoire. Elle
suppose nécessairement un rapport avec la foi et avec le contenu de
la Révélation. On trouve ici les défis que le peuple élu
a dû affronter et auxquels il a répondu. En réfléchissant
sur sa condition, l'homme biblique a découvert qu'il ne pouvait pas
se comprendre sinon comme un « être en relation »: avec
lui-même, avec le peuple, avec le monde et avec Dieu. Cette
ouverture au mystère, qui lui venait de la Révélation,
a finalement été pour lui la source d'une vraie
connaissance, qui a permis à sa raison de s'engager dans des
domaines infinis, ce qui lui donnait une possibilité de compréhension
jusqu'alors inespérée.
Pour l'auteur sacré, l'effort de la recherche n'était pas
exempt de la peine due à l'affrontement aux limites de la raison.
On le saisit, par exemple, dans les paroles par lesquelles le Livre des
Proverbes révèle la fatigue que l'on éprouve
lorsqu'on cherche à comprendre les desseins mystérieux de
Dieu (cf. 30, 1-6). Cependant, malgré la peine, le croyant ne cède
pas. La force pour continuer son chemin vers la vérité lui
vient de la certitude que Dieu l'a créé comme un «
explorateur » (cf. Qo 1, 13), dont la mission est de ne
renoncer à aucune recherche, malgré la tentation continuelle
du doute. En s'appuyant sur Dieu, il reste tourné, toujours et
partout, vers ce qui est beau, bon et vrai.
22. Saint Paul, dans le premier chapitre de sa Lettre aux Romains, nous
aide à mieux apprécier à quel point la réflexion
des Livres sapientiaux est pénétrante. Développant
une argumentation philosophique dans un langage populaire, l'Apôtre
exprime une vérité profonde: à travers le créé,
les « yeux de l'esprit » peuvent arriver à connaître
Dieu. Celui-ci en effet, par l'intermédiaire des créatures,
laisse pressentir sa « puissance » et sa « divinité »
à la raison (cf. Rm 1, 20). On reconnaît donc à
la raison de l'homme une capacité qui semble presque dépasser
ses propres limites naturelles: non seulement elle n'est pas confinée
dans la connaissance sensorielle, puisqu'elle peut y réfléchir
de manière critique, mais, en argumentant sur les donnés des
sens, elle peut aussi atteindre la cause qui est à l'origine de
toute réalité sensible. Dans une terminologie philosophique,
on pourrait dire que cet important texte paulinien affirme la capacité
métaphysique de l'homme.
Selon l'Apôtre, dans le projet originel de la création était
prévue la capacité de la raison de dépasser
facilement le donné sensible, de façon à atteindre
l'origine même de toute chose, le Créateur. A la suite
de la désobéissance par laquelle l'homme a choisi de se
placer lui-même en pleine et absolue autonomie par rapport à
Celui qui l'avait créé, la possibilité de remonter
facilement à Dieu créateur a disparu.
Le Livre de la Genèse décrit de manière très
expressive cette condition de l'homme, quand il relate que Dieu le plaça
dans le jardin d'Eden, au centre duquel était situé «
l'arbre de la connaissance du bien et du mal » (2, 17). Le symbole
est clair: l'homme n'était pas en mesure de discerner et de décider
par lui-même ce qui était bien et ce qui était mal,
mais il devait se référer à un principe supérieur.
L'aveuglement de l'orgueil donna à nos premiers parents l'illusion
d'être souverains et autonomes, et de pouvoir faire abstraction de
la connaissance qui vient de Dieu. Ils entraînèrent tout
homme et toute femme dans leur désobéisssance originelle,
infligeant à la raison des blessures qui allaient alors l'entraver
sur le chemin vers la pleine vérité. Désormais, la
capacité humaine de connaître la vérité était
obscurcie par l'aversion envers Celui qui est la source et l'origine de la
vérité. C'est encore l'Apôtre qui révèle
combien les pensées des hommes, à cause du péché,
devaient devenir « vaines » et les raisonnements déformés
et orientés vers ce qui est faux (cf. Rm 1, 21-22). Les
yeux de l'esprit n'étaient plus capables de voir avec clarté:
progressivement la raison est demeurée prisonnière d'elle-même.
La venue du Christ a été l'événement de salut
qui a racheté la raison de sa faiblesse, la libérant des chaînes
dans lesquelles elle s'était elle-même emprisonnée.
23. Par conséquent, le rapport du chrétien avec la
philosophie demande un discernement radical. Dans le Nouveau Testament,
surtout dans les Lettres de saint Paul, un point ressort avec une grande
clarté: l'opposition entre « la sagesse de ce monde » et
la sagesse de Dieu révélée en Jésus Christ. La
profondeur de la sagesse révélée rompt le cercle de
nos schémas habituels de réflexion, qui ne sont pas du tout
en mesure de l'exprimer de façon appropriée.
Le commencement de la première Lettre aux Corinthiens pose
radicalement ce dilemme. Le Fils de Dieu crucifié est l'événement
historique contre lequel se brise toute tentative de l'esprit pour
construire sur des argumentations seulement humaines une justification
suffisante du sens de l'existence. Le vrai point central, qui défie
toute philosophie, est la mort en croix de Jésus Christ. Ici, en
effet, toute tentative de réduire le plan salvifique du Père
à une pure logique humaine est vouée à l'échec.
« Où est-il, le sage? Où est-il, l'homme cultivé?
Où est-il, le raisonneur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas
frappé de folie la sagesse du monde? » (1 Co 1, 20),
se demande l'Apôtre avec emphase. Pour ce que Dieu veut réaliser,
la seule sagesse de l'homme sage n'est plus suffisante; c'est un passage décisif
vers l'accueil d'une nouveauté radicale qui est demandé: «
Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour
confondre les sages; [...] ce qui dans le monde est sans naissance et ce
que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi; ce qui n'est
pas, pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1,
27-28). La sagesse de l'homme refuse de voir dans sa faiblesse la
condition de sa force; mais saint Paul n'hésite pas à
affirmer: « Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort »
(2 Co 12, 10). L'homme ne réussit pas à comprendre
comment la mort peut être source de vie et d'amour, mais, pour révéler
le mystère de son dessein de salut, Dieu a choisi justement ce que
la raison considère comme « folie » et « scandale ».
Paul, parlant le langage des philosophes ses contemporains, atteint le
sommet de son enseignement ainsi que du paradoxe qu'il veut exprimer: Dieu
a choisi dans le monde ce qui n'est pas, pour réduire à rien
ce qui est (cf. 1 Co 1, 28). Pour exprimer la nature de la gratuité
de l'amour révélé dans la Croix du Christ, l'Apôtre
n'a pas peur d'utiliser le langage plus radical que les philosophes
employaient dans leurs réflexions sur Dieu. La raison ne peut pas
vider le mystère d'amour que la Croix représente, tandis que
la Croix peut donner à la raison la réponse ultime qu'elle
cherche. Ce n'est pas la sagesse des paroles, mais la Parole de la Sagesse
que saint Paul donne comme critère de Vérité et, en même
temps, de salut.
La sagesse de la Croix dépasse donc toutes les limites
culturelles que l'on veut lui imposer et nous oblige à nous ouvrir à
l'universalité de la vérité dont elle est porteuse.
Quel défi est ainsi posé à notre raison et quel
profit elle en retire si elle l'accepte! La philosophie, qui déjà
par elle-même est en mesure de reconnaître le continuel dépassement
de l'homme vers la vérité, peut, avec l'aide de la foi,
s'ouvrir pour accueillir dans la « folie » de la Croix la
critique authentique faite à tous ceux qui croient posséder
la vérité, alors qu'ils l'étouffent dans l'impasse de
leur système. Le rapport entre la foi et la philosophie trouve dans
la prédication du Christ crucifié et ressuscité l'écueil
contre lequel il peut faire naufrage, mais au-delà duquel il peut
se jeter dans l'océan infini de la vérité. Ici se
manifeste avec évidence la frontière entre la raison et la
foi, mais on voit bien aussi l'espace dans lequel les deux peuvent se
rencontrer.
CHAPITRE III
INTELLEGO UT CREDAM
Avancer dans la recherche de la vérité
24. L'évangéliste Luc rapporte dans les Actes des Apôtres
que, durant ses voyages missionnaires, Paul arriva à Athènes.
La cité des philosophes était remplie de statues représentant
différentes idoles. Un autel frappa son attention et, saisissant
aussitôt cette occasion, il définit un point de départ
commun pour lancer l'annonce du kérygme: « Athéniens
dit-il , à tous égards vous êtes, je le vois,
les plus religieux des hommes. Parcourant en effet votre ville et considérant
vos monuments sacrés, j'ai trouvé jusqu'à un autel
avec l'inscription: "Au dieu inconnu". Eh bien! ce que vous
adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l'annoncer » (Ac
17, 22-23). A partir de là, saint Paul parle de Dieu comme
créateur, comme de Celui qui transcende toute chose et qui donne la
vie à tout. Il continue ensuite son discours ainsi: « Si d'un
principe unique il a fait tout le genre humain pour qu'il habite sur toute
la face de la terre, s'il a fixé des temps déterminés
et les limites de l'habitat des hommes, c'était afin qu'ils
cherchent la divinité pour l'atteindre, si possible, comme à
tâtons et la trouver; aussi bien n'est-elle pas loin de chacun de
nous » (Ac 17, 26-27).
L'Apôtre met en lumière une vérité dont l'Eglise
a toujours fait son profit: au plus profond du cur de l'homme sont
semés le désir et la nostalgie de Dieu. La liturgie du
Vendredi saint le rappelle aussi avec force quand, invitant à prier
pour ceux qui ne croient pas, elle nous fait dire: « Dieu éternel
et tout-puissant, toi qui as créé les hommes pour qu'ils te
cherchent de tout leur cur et que leur cur s'apaise en te
trouvant ».(22) Il y a donc un chemin que l'homme peut parcourir s'il
le veut; il part de la capacité de la raison de s'élever
au-dessus de ce qui est contingent pour s'élancer vers l'infini.
De plusieurs façons et en des temps différents, l'homme a
montré qu'il sait exprimer cet intime désir. La littérature,
la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture et tous les autres
produits de son intelligence créatrice sont devenus des canaux par
lesquels il exprime les aspirations de sa recherche. La philosophie, de façon
particulière, a épousé ce mouvement et a exprimé,
avec ses moyens et selon les modalités scientifiques qui lui sont
propres, ce désir universel de l'homme.
25. « Tous les hommes aspirent à la connaissance »,(23)
et l'objet de cette aspiration est la vérité. La vie
quotidienne elle-même montre que chacun éprouve de l'intérêt
pour découvrir, au-delà du simple ouï-dire, comment
sont vraiment les choses. L'homme est l'unique être dans toute la création
visible qui, non seulement est capable de savoir, mais qui sait aussi
connaître et, pour cela, il s'intéresse à la vérité
réelle de ce qui lui apparaît. Personne ne peut être
sincèrement indifférent à la vérité de
son savoir. S'il découvre qu'il est faux, il le rejette; s'il peut,
au contraire, en vérifier la vérité, il se sent
satisfait. C'est la leçon de saint Augustin quand il écrit: «
J'ai rencontré beaucoup de gens qui voulaient tromper, mais
personne qui voulait se faire tromper ».(24) On pense à juste
titre qu'une personne a atteint l'âge adulte quand elle peut
discerner, par ses propres moyens, ce qui est vrai de ce qui est faux, en
se formant un jugement sur la réalité objective des choses.
C'est là l'objet de nombreuses recherches, en particulier dans le
domaine des sciences, qui ont conduit au cours des derniers siècles
à des résultats très significatifs, favorisant un
authentique progrès de l'humanité tout entière.
La recherche réalisée dans le domaine pratique est aussi
importante que celle qui est faite dans le domaine théorique : je
veux parler de la recherche de la vérité sur le bien à
accomplir. Par son agir éthique, en effet, la personne qui suit son
libre et juste vouloir s'engage sur le chemin du bonheur et tend vers la
perfection. Dans ce cas, il s'agit aussi de vérité. J'ai déjà
exprimé cette conviction dans l'encyclique Veritatis splendor:
« Il n'y a pas de morale sans liberté. [...] S'il existe un
droit à être respecté dans son propre itinéraire
de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement
l'obligation morale grave pour tous de chercher la vérité
et, une fois qu'elle est connue, d'y adhérer ».(25)
Il est donc nécessaire que les valeurs choisies et poursuivies
dans la vie soient vraies, parce que seules des valeurs vraies peuvent
perfectionner la personne en accomplissant sa nature. Cette vérité
des valeurs, l'homme la trouve non pas en se renfermant sur lui-même
mais en s'ouvrant pour l'accueillir également dans les dimensions
qui le dépassent. C'est là une condition nécessaire
pour que chacun devienne lui-même et grandisse comme personne adulte
et mûre.
26. La vérité se présente initialement à
l'homme sous une forme interrogative: la vie a-t-elle un sens? quel
est son but? A première vue, l'existence personnelle
pourrait se présenter comme radicalement privée de sens. Il
n'est pas nécessaire d'avoir recours aux philosophes de l'absurde
ni aux questions provocatrices qui se trouvent dans le livre de Job pour
douter du sens de la vie. L'expérience quotidienne de la
souffrance, la sienne propre et celle d'autrui, la vue de tant de faits
qui à la lumière de la raison apparaissent inexplicables,
suffisent à rendre inéluctable une question aussi dramatique
que celle du sens.(26) Il faut ajouter à cela que la première
vérité absolument certaine de notre existence, outre le fait
que nous existons, est l'inéluctabilité de notre mort. Face à
cette donnée troublante s'impose la recherche d'une réponse
complète. Chacun veut et doit connaître la vérité
sur sa fin. Il veut savoir si la mort sera le terme définitif de
son existence ou s'il y a quelque chose qui dépasse la mort; s'il
lui est permis d'espérer une vie ultérieure ou non. Il n'est
pas sans signification que la pensée philosophique ait reçu
de la mort de Socrate une orientation décisive et qu'elle en soit
demeurée marquée depuis plus de deux millénaires. Il
n'est donc pas du tout fortuit que, devant le fait de la mort, les
philosophes se soient sans cesse reposé ce problème en même
temps que celui du sens de la vie et de l'immortalité.
27. Personne ne peut échapper à ces questions, ni le
philosophe ni l'homme ordinaire. De la réponse qui leur est donnée
dépend une étape décisive de la recherche: est-il
possible ou non d'atteindre une vérité universelle et
absolue? En soi, toute vérité, même partielle, si elle
est réellement une vérité, se présente comme
universelle. Ce qui est vrai doit être vrai pour tous et pour
toujours. En plus de cette universalité, cependant, l'homme cherche
un absolu qui soit capable de donner réponse et sens à toute
sa recherche: quelque chose d'ultime, qui se place comme fondement de
toute chose. En d'autres termes, il cherche une explication définitive,
une valeur suprême, au-delà de laquelle il n'y a pas, et il
ne peut y avoir, de questions ou de renvois ultérieurs. Les hypothèses
peuvent fasciner, mais elles ne satisfont pas. Pour tous vient le moment où,
qu'on l'admette ou non, il faut ancrer son existence à une vérité
reconnue comme définitive, qui donne une certitude qui ne soit plus
soumise au doute.
Au cours des siècles, les philosophes ont cherché à
découvrir et à exprimer une vérité de cet
ordre, en donnant naissance à un système ou à une école
de pensée. Toutefois, au-delà des systèmes
philosophiques, il y a d'autres expressions dans lesquelles l'homme
cherche à donner forme à sa propre « philosophie »:
il s'agit de convictions ou d'expériences personnelles, de
traditions familiales et culturelles ou d'itinéraires existentiels
dans lesquels on s'appuie sur l'autorité d'un maître. En
chacune de ces manifestations, ce qui demeure toujours vif est le désir
de rejoindre la certitude de la vérité et de sa valeur
absolue.
Les différents visages de la vérité de
l'homme
28. Il faut reconnaître que la recherche de la vérité
ne se présente pas toujours avec une telle transparence et une
telle cohérence. La nature limitée de la raison et
l'inconstance du cur obscurcissent et dévient souvent la
recherche personnelle. D'autres intérêts d'ordres divers
peuvent étouffer la vérité. Il arrive aussi que
l'homme l'évite absolument, dès qu'il commence à
l'entrevoir, parce qu'il en craint les exigences. Malgré cela, même
quand il l'évite, c'est toujours la vérité qui
influence son existence. Jamais, en effet, il ne pourrait fonder sa vie
sur le doute, sur l'incertitude ou sur le mensonge; une telle existence
serait constamment menacée par la peur et par l'angoisse. On peut
donc définir l'homme comme celui qui cherche la vérité.
29. Il n'est pas pensable qu'une recherche aussi profondément
enracinée dans la nature humaine puisse être complètement
inutile et vaine. La capacité même de chercher la vérité
et de poser des questions implique déjà une première
réponse. L'homme ne commencerait pas à chercher ce qu'il
ignorerait complètement ou ce qu'il estimerait impossible à
atteindre. Seule la perspective de pouvoir arriver à une réponse
peut le pousser à faire le premier pas. De fait, c'est bien ce qui
arrive normalement dans la recherche scientifique. Quand un savant, à
la suite d'une intuition, se met à la recherche de l'explication
logique et vérifiable d'un phénomène déterminé,
il est convaincu dès le commencement qu'il trouvera une réponse
et il ne cède pas devant les insuccès. Il ne juge pas
inutile son intuition première seulement parce qu'il n'a pas
atteint l'objectif; avec raison il dira plutôt qu'il n'a pas encore
trouvé la réponse adéquate.
La même chose doit valoir aussi pour la recherche de la vérité
dans le domaine des questions ultimes. La soif de vérité est
tellement enracinée dans le cur de l'homme que la laisser de
côté mettrait l'existence en crise. En somme, il suffit
d'observer la vie de tous les jours pour constater que chacun de nous
porte en lui la hantise de quelques questions essentielles et en même
temps garde dans son esprit au moins l'ébauche de leurs réponses.
Ce sont des réponses dont on est convaincu de la vérité,
notamment parce que l'on constate qu'en substance elles ne diffèrent
pas des réponses auxquelles sont arrivés beaucoup d'autres.
Certes, toute vérité acquise ne possède pas la même
valeur. Cependant, la capacité que l'être humain a de
parvenir, en principe, à la vérité est confirmée
par l'ensemble des résultats atteints.
30. Il peut être utile, maintenant, de faire une brève
allusion aux diverses formes de vérité. Les plus nombreuses
sont celles qui reposent sur des évidences immédiates ou qui
sont confirmées par l'expérience. C'est là l'ordre de
vérité de la vie quotidienne et de la recherche
scientifique. À un autre niveau se trouvent les vérités
de caractère philosophique, que l'homme atteint grâce à
la capacité spéculative de son intelligence. Enfin, il y a
les vérités religieuses, qui en quelque mesure s'enracinent
aussi dans la philosophie. Elles sont contenues dans les réponses
que les différentes religions offrent aux questions ultimes selon
leurs traditions.(27)
Quant aux vérités philosophiques, il faut préciser
qu'elles ne se limitent pas aux seules doctrines, parfois éphémères,
des philosophes de profession. Tout homme, comme je l'ai déjà
dit, est, d'une certaine manière, un philosophe et possède
ses conceptions philosophiques avec les quelles il oriente sa vie. D'une
façon ou d'une autre, il se constitue une vision globale et une réponse
sur le sens de son existence: il interprète sa vie personnelle et règle
son comportement à cette lumière. C'est là que
devrait se poser la question du rapport entre la vérité
philosophico-religieuse et la vérité révélée
en Jésus Christ. Avant de répondre à ce problème,
il est opportun de tenir compte d'un donné ultérieur de la
philosophie.
31. L'homme n'est pas fait pour vivre seul. Il naît et grandit
dans une famille, pour s'introduire plus tard par son travail dans la société.
Dès la naissance, il se trouve donc intégré dans différentes
traditions, dont il reçoit non seulement son langage et sa
formation culturelle, mais aussi de multiples vérités
auxquelles il croit presque instinctivement. En tout cas, la croissance et
la maturation personnelles impliquent que ces vérités
elles-mêmes puissent être mises en doute et soumises à
l'activité critique de la pensée. Cela n'empêche pas
que, après ce passage, ces mêmes vérités soient
« retrouvées » sur la base de l'expérience qui en
est faite ou, par la suite, en vertu du raisonnement. Malgré cela,
dans la vie d'un homme, les vérités simplement crues
demeurent beaucoup plus nombreuses que celles qu'il acquiert par sa vérification
personnelle. Qui, en effet, serait en mesure de soumettre à la
critique les innombrables résultats des sciences sur lesquels se
fonde la vie moderne? Qui pourrait contrôler pour son compte le flux
des informations qui jour après jour parviennent de toutes les
parties du monde et que l'on tient généralement pour vraies?
Qui, enfin, pourrait reparcourir les chemins d'expérience et de
pensée par lesquels se sont accumulés les trésors de
sagesse et de religiosité de l'humanité? L'homme, être
qui cherche la vérité, est donc aussi celui qui vit de
croyance.
32. Dans son acte de croire, chacun se fie aux connaissances acquises
par d'autres personnes. On peut observer là une tension
significative: d'une part, la connaissance par croyance apparaît
comme une forme imparfaite de connaissance, qui doit se perfectionner
progressivement grâce à l'évidence atteinte
personnellement; d'autre part, la croyance se révèle souvent
humainement plus riche que la simple évidence, car elle inclut un
rapport interpersonnel et met en jeu non seulement les capacités
cognitives personnelles, mais encore la capacité plus radicale de
se fier à d'autres personnes, et d'entrer dans un rapport plus
stable et plus intime avec elles.
Il est bon de souligner que les vérités recherchées
dans cette relation interpersonnelle ne sont pas en premier lieu d'ordre
factuel ou d'ordre philosophique. Ce qui est plutôt demandé,
c'est la vérité même de la personne: ce qu'elle est et
ce qu'elle exprime de son être profond. La perfection de l'homme, en
effet, ne se trouve pas dans la seule acquisition de la connaissance
abstraite de la vérité, mais elle consiste aussi dans un
rapport vivant de donation et de fidélité envers l'autre.
Dans cette fidélité qui sait se donner, l'homme trouve
pleine certitude et pleine sécurité. En même temps,
cependant, la connaissance par croyance, qui se fonde sur la confiance
interpersonnelle, n'est pas sans référence à la vérité:
en croyant, l'homme s'en remet à la vérité que
l'autre lui manifeste.
Que d'exemples on pourrait apporter pour illustrer ces données!
Mais ma pensée se tourne d'emblée vers le témoignage
des martyrs. Le martyr, en réalité, est le témoin le
plus vrai de la vérité de l'existence. Il sait qu'il a trouvé
dans la rencontre avec Jésus Christ la vérité sur sa
vie, et rien ni personne ne pourra jamais lui arracher cette certitude. Ni
la souffrance ni la mort violente ne pourront le faire revenir sur l'adhésion
à la vérité qu'il a découverte dans la
rencontre avec le Christ. Voilà pourquoi jusqu'à ce jour le
témoignage des martyrs fascine, suscite l'approbation, rencontre l'écoute
et est suivi. C'est la raison pour laquelle on se fie à leur
parole; on découvre en eux l'évidence d'un amour qui n'a pas
besoin de longues argumentations pour être convaincant, du moment
qu'il parle à chacun de ce que, au plus profond de lui-même,
il perçoit déjà comme vrai et qu'il recherche depuis
longtemps. En somme, le martyr suscite en nous une profonde confiance,
parce qu'il dit ce que nous sentons déjà et qu'il rend évident
ce que nous voudrions nous aussi trouver la force d'exprimer.
33. On peut voir ainsi que les termes de la question se complètent
progressivement. L'homme, par nature, recherche la vérité.
Cette recherche n'est pas destinée seulement à la conquête
de vérités partielles, observables, ou scientifiques;
l'homme ne cherche pas seulement le vrai bien pour chacune de ses décisions.
Sa recherche tend vers une vérité ultérieure qui soit
susceptible d'expliquer le sens de la vie; c'est donc une recherche qui ne
peut aboutir que dans l'absolu.(28) Grâce aux capacités inhérentes
à la pensée, l'homme est en mesure de rencontrer et de
reconnaître une telle vérité. En tant que vitale et
essentielle pour son existence, cette vérité est atteinte
non seulement par une voie rationnelle, mais aussi par l'abandon confiant
à d'autres personnes, qui peuvent garantir la certitude et
l'authenticité de la vérité même. La capacité
et le choix de se confier soi-même et sa vie à une autre
personne constituent assurément un des actes anthropologiquement
les plus significatifs et les plus expressifs.
Il ne faut pas oublier que la raison elle-même a besoin d'être
soutenue dans sa recherche par un dialogue confiant et par une amitié
sincère. Le climat de soupçon et de méfiance, qui
parfois entoure la recherche spéculative, oublie l'enseignement des
philosophes antiques, qui considéraient l'amitié comme l'un
des contextes les plus adéquats pour bien philosopher.
De ce que j'ai dit jusqu'ici, il résulte que l'homme est engagé
sur la voie d'une recherche humainement sans fin: recherche de vérité
et recherche d'une personne à qui faire confiance. La foi chrétienne
lui vient en aide en lui donnant la possibilité concrète de
voir aboutir cette recherche. Dépassant le stade de la simple
croyance, en effet, elle introduit l'homme dans l'ordre de la grâce
qui lui permet de participer au mystère du Christ, dans lequel lui
est offerte la connaissance vraie et cohérente du Dieu Un et Trine.
Ainsi, en Jésus Christ, qui est la Vérité, la foi
reconnaît l'ultime appel adressé à l'humanité,
pour qu'elle puisse accomplir ce qu'elle éprouve comme désir
et comme nostalgie.
34. Cette vérité que Dieu nous révèle en Jésus
Christ n'est pas en contradiction avec les vérités que l'on
atteint en philosophant. Les deux ordres de connaissance conduisent au
contraire à la vérité dans sa plénitude.
L'unité de la vérité est déjà un
postulat fondamental de la raison humaine, exprimé dans le principe
de non contradiction. La Révélation donne la certitude de
cette unité, en montrant que le Dieu créateur est aussi le
Dieu de l'histoire du salut. Le même et identique Dieu, qui fonde et
garantit l'intelligibilité et la justesse de l'ordre naturel des
choses sur lesquelles les savants s'appuient en toute confiance,(29) est
celui-là même qui se révèle Père de
notre Seigneur Jésus Christ. Cette unité de la vérité,
naturelle et révélée, trouve son identification
vivante et personnelle dans le Christ, ainsi que le rappelle l'Apôtre:
« La vérité qui est en Jésus » (Ep 4,
21; cf. Col 1, 15-20). Il est la Parole éternelle en
laquelle tout a été créé, et il est en même
temps la Parole incarnée, que le Père révèle
dans toute sa personne (cf. Jn 1, 14.18).(30) Ce que la raison
humaine cherche « sans le connaître » (cf. Ac 17,
23) ne peut être trouvé qu'à travers le Christ: ce qui
se révèle en lui est, en effet, la « pleine vérité
» (cf. Jn 1, 14-16) de tout être qui a été
créé en lui et par lui et qui ensuite trouve en lui son
accomplissement (cf. Col 1, 17).
35. A partir de ces considérations générales,
il faut maintenant examiner de façon plus directe le rapport entre
la vérité révélée et la philosophie. Ce
rapport impose une double considération, du fait que la vérité
qui nous provient de la Révélation est en même temps
une vérité comprise à la lumière de la raison.
En effet, c'est seulement dans cette double acception qu'il est possible
de préciser la juste relation de la vérité révélée
avec le savoir philosophique. Nous considérerons donc en premier
lieu les rapports entre la foi et la philosophie au cours de l'histoire.
De là il sera possible de discerner quelques principes qui
constituent les points de référence auxquels se rapporter
pour établir la relation juste entre les deux ordres de
connaissance.
CHAPITRE IV
LES RAPPORTS ENTRE LA FOI
ET LA RAISON
Les étapes significatives de la rencontre entre la foi et
la raison
36. D'après le témoignage des Actes des Apôtres, le
message du christianisme se heurta dès le début aux courants
philosophiques de l'époque. Le même livre rapporte la
discussion qu'eut saint Paul à Athènes avec « certains
philosophes épicuriens et stoïciens » (17, 18). L'analyse
exégétique de ce discours à l'Aréopage a mis
en évidence de nombreuses allusions à des croyances
populaires, d'origine stoïcienne pour la plupart. Ce n'était
certainement pas un hasard. Pour se faire comprendre des païens, les
premiers chrétiens ne pouvaient se borner à renvoyer dans
leurs discours « à Moïse et aux prophètes »;
ils devaient aussi faire appel à la connaissance naturelle de Dieu
et à la voix de la conscience morale de tout homme (cf. Rm
1, 19-21; 2, 14-15; Ac 14, 16-17). Mais comme, dans la religion païenne,
cette connaissance naturelle avait basculé dans l'idolâtrie
(cf. Rm 1, 21-32), l'Apôtre estima plus sage de mettre son
discours en rapport avec la pensée des philosophes qui, depuis les
débuts, avaient opposé aux mythes et aux cultes à
mystères des conceptions plus respectueuses de la transcendance
divine.
L'un des efforts majeurs opérés par les philosophes de la
pensée classique fut, en effet, de purifier de ses formes
mythologiques la conception que les hommes se faisaient de Dieu. Comme
nous le savons, la religion grecque elle aussi, peu différente en
cela de la majeure partie des religions cosmiques, était polythéiste,
si bien qu'elle divinisait des choses et des phénomènes
naturels. Les tentatives faites par l'homme pour comprendre l'origine des
dieux et, en eux, celle de l'univers s'exprimèrent d'abord par la
poésie. Les théogonies demeurent, aujourd'hui encore, le
premier témoignage de cette recherche de l'homme. Il revint aux pères
de la philosophie de mettre en évidence le lien qui existe entre la
raison et la religion. Portant plus loin le regard, vers les principes
universels, ils ne se contentèrent plus des mythes anciens, mais
ils voulurent aller jusqu'à donner un fondement rationnel à
leur croyance en la divinité. On s'engagea ainsi sur une voie qui,
abandonnant les traditions antiques particulières, débouchait
sur un développement qui correspondait aux exigences de la raison
universelle. La fin vers laquelle tendait ce développement était
de faire prendre une conscience critique de ce à quoi l'on croyait.
La conception que l'on se faisait de la divinité fut la première
à tirer avantage d'un tel itinéraire. Les superstitions
furent reconnues comme telles et la religion fut, au moins en partie,
purifiée par l'analyse rationnelle. C'est sur cette base que les Pères
de l'Eglise entreprirent un dialogue fécond avec les
philosophes de l'Antiquité, ouvrant la route à l'annonce et à
la compréhension du Dieu de Jésus Christ.
37. Lorsqu'on évoque ce mouvement qui rapprocha les chrétiens
de la philosophie, il faut également rappeler l'attitude de
prudence que suscitaient en eux d'autres éléments du monde
culturel païen, comme par exemple la gnose. La philosophie, en tant
que sagesse pratique et école de vie, pouvait facilement être
confondue avec une connaissance de type supérieur et ésotérique,
réservée à un petit nombre d'hommes parfaits. C'est
sans aucun doute à ce genre de spéculations ésotériques
que pense saint Paul lorsqu'il met en garde les Colossiens: « Prenez
garde qu'il ne se trouve quelqu'un pour vous réduire en esclavage
par le vain leurre de la "philosophie", selon une tradition
toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le
Christ » (2, 8). Les paroles de l'Apôtre se révèlent
particulièrement actuelles si nous les mettons en rapport avec les
différentes formes d'ésotérisme qui aujourd'hui se répandent
même chez certains croyants dépourvus du sens critique nécessaire.
Sur les traces de saint Paul, d'autres écrivains des premiers siècles,
notamment saint Irénée et Tertullien, émirent à
leur tour des réserves à l'égard d'une attitude
culturelle qui prétendait soumettre la vérité de la Révélation
à l'interprétation des philosophes.
38. La rencontre du christianisme avec la philosophie ne fut donc ni immédiate
ni facile. La pratique de la philosophie et la fréquentation des écoles
furent considérées par les premiers chrétiens comme
une source de trouble plus que comme une chance. Pour eux, le devoir
premier et pressant était l'annonce du Christ ressuscité, à
proposer dans une rencontre personnelle capable de conduire
l'interlocuteur à la conversion du cur et à la demande
du Baptême. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils aient ignoré
le devoir d'approfondir l'intelligence de la foi et de ses motivations,
bien au contraire. La critique de Celse, qui accuse les chrétiens
d'être une population « illettrée et fruste »,(31)
s'avère donc injuste et sans fondement. L'explication de leur désintérêt
initial doit être recherchée ailleurs. En fait, la rencontre
avec l'Évangile offrait une réponse si satisfaisante à
la question du sens de la vie, demeurée jusqu'alors sans réponse,
que la fréquentation des philosophes leur apparaissait comme une
chose lointaine et, dans une certaine mesure, dépassée.
Cela apparaît aujourd'hui encore plus clairement si l'on pense à
l'apport du christianisme qui consiste à affirmer le droit
universel d'accès à la vérité. Ayant abattu
les barrières raciales, sociales ou sexuelles, le christianisme
avait, depuis ses débuts, proclamé l'égalité
de tous les hommes devant Dieu. La première conséquence de
cette conception concernait le thème de la vérité. On
dépassait définitivement le caractère élitiste
que sa recherche avait pris chez les Anciens: dès lors que l'accès
à la vérité est un bien qui permet de parvenir à
Dieu, tous doivent être aptes à parcourir cette route. Les
voies d'accès à la vérité restent multiples;
toutefois, la vérité chrétienne ayant une valeur
salvifique, chacune de ces voies peut être empruntée, du
moment qu'elle conduit au but final, la révélation de Jésus
Christ.
Parmi les pionniers d'une rencontre fructueuse avec la pensée
philosophique, même marquée par un discernement prudent, il
faut mentionner saint Justin: tout en conservant, même après
sa conversion, une grande estime pour la philosophie grecque, il affirmait
avec force et clarté qu'il avait trouvé dans le
christianisme « la seule philosophie sûre et profitable ».(32)
De même, Clément d'Alexandrie appelait l'Evangile «
la vraie philosophie »,(33) et il comprenait la philosophie par
analogie à la loi mosaïque comme un enseignement préparatoire
à la foi chrétienne (34) et une propédeutique à
l'Evangile.(35) Puisque « la philosophie désire la
sagesse qui consiste dans la droiture de l'âme et de la parole et
dans la pureté de la vie, elle a des dispositions d'amour et
d'amitié pour la sagesse et elle fait tout pour l'atteindre. Chez
nous, on appelle philosophes ceux qui sont épris de la Sagesse créatrice
et éducatrice de l'univers, c'est-à-dire épris de la
connaissance du Fils de Dieu ».(36) Pour l'Alexandrin, la philosophie
grecque n'a pas pour but premier de compléter ou de renforcer la vérité
chrétienne; sa mission est plutôt la défense de la
foi: « L'enseignement du Sauveur se suffit à lui-même et
n'a besoin de rien d'autre, puisqu'il est "force et sagesse de Dieu".
Lorsqu'elle survient, la philosophie grecque ne rend pas la vérité
plus puissante, mais, rendant impuissante l'attaque de la sophistique
contre elle et déjouant les pièges contre la vérité,
elle est appelée à bon droit la haie et le mur de la vigne ».(37)
39. Dans l'histoire de ce développement, il est toujours possible
de constater que les penseurs chrétiens ont repris la pensée
philosophique de manière critique. Parmi les premiers exemples que
l'on peut trouver, celui d'Origène est certainement significatif.
Contre les attaques portées par le philosophe Celse, Origène
prend la philosophie platonicienne pour argumenter et lui répondre.
En se référant à un grand nombre d'éléments
de la pensée platonicienne, il commence à élaborer
une première forme de théologie chrétienne. Le mot même
et le concept de théologie comme discours rationnel sur Dieu étaient
liés jusqu'alors à leur origine grecque. Dans la philosophie
aristotélicienne, par exemple, ce mot désignait la partie la
plus noble et le véritable sommet du discours philosophique. A la lumière de la Révélation chrétienne, au
contraire, ce qui indiquait d'abord une doctrine générale
sur la divinité en vint à prendre un sens entièrement
nouveau, dans la mesure où cela définissait la réflexion
accomplie par le croyant pour exprimer la véritable doctrine
sur Dieu. Cette nouvelle pensée chrétienne en développement
se servait de la philosophie, mais elle tendait en même temps à
s'en distinguer nettement. L'histoire montre que la pensée
platonicienne elle-même, utilisée par la théologie, a
subi de profondes transformations, en particulier dans le domaine de
concepts comme l'immortalité de l'âme, la divinisation de
l'homme et l'origine du mal.
40. Dans cette uvre de christianisation de la pensée
platonicienne et néo-platonicienne, il faut mentionner particulièrement
les Pères Cappadociens, Denys dit l'Aréopagite et surtout
saint Augustin. Le grand Docteur d'Occident était entré en
contact avec différentes écoles philosophiques, mais toutes
l'avaient déçu. Quand la vérité de la foi chrétienne
se trouva devant lui, il eut alors la force d'accomplir la conversion
radicale à laquelle les philosophes rencontrés auparavant
n'avaient pas réussi à l'amener. Il en donne lui-même
la raison: « Préférant désormais pour cela la
doctrine catholique, je sentais que, chez elle, il était demandé
avec plus de mesure et sans aucun désir de tromperie, de croire ce
qui n'était pas démontré soit qu'il y ait eu démonstration,
mais pour quelqu'un qui ne l'aurait pas comprise, soit qu'il n'y ait pas
eu de démonstration , alors que chez [les manichéens],
tout en promettant la science de manière téméraire,
on se moquait de la crédulité et qu'on imposait ensuite de
croire une immensité de fables et d'absurdités, parce qu'on
ne pouvait pas les démontrer ».(38) Aux platoniciens eux-mêmes,
à qui il se référait de manière privilégiée,
Augustin reprochait, à eux qui connaissaient la fin vers laquelle
il fallait tendre, d'avoir ignoré la voie qui y conduisait, le
Verbe incarné.(39) L'évêque d'Hippone réussit à
produire la première grande synthèse de la pensée
philosophique et théologique vers laquelle confluaient les courants
de pensée grec et latin. Chez lui aussi, la grande unité du
savoir, qui trouvait son fondement dans la pensée biblique, en vint
à être confirmée et soutenue par la profondeur de la
pensée spéculative. La synthèse opérée
par saint Augustin restera pendant des siècles en Occident la forme
la plus haute de spéculation philosophique et théologique.
Fort de son histoire personnelle et soutenu par une admirable sainteté
de vie, il fut aussi en mesure d'introduire dans ses uvres de
multiples éléments qui, faisant référence à
l'expérience, préludaient aux futurs développements
de certains courants philosophiques.
41. C'est donc de diverses manières que les Pères d'Orient
et d'Occident sont entrés en rapport avec les écoles
philosophiques. Cela ne signifie pas qu'ils aient identifié le
contenu de leur message avec les systèmes auxquels se référaient
ces écoles. La question de Tertullien: « Qu'ont de commun Athènes
et Jérusalem? L'Académie et l'Eglise? »(40) est
un signe clair de la conscience critique avec laquelle les penseurs chrétiens,
depuis les origines, abordèrent le problème des rapports
entre la foi et la philosophie, en le voyant globalement sous ses aspects
positifs et avec ses limites. Ce n'étaient pas des penseurs naïfs.
C'est bien parce qu'ils vivaient intensément le contenu de la foi
qu'ils savaient atteindre les formes les plus profondes de la spéculation.
Il est donc injuste et réducteur de ne voir dans leur uvre
que la transposition des vérités de la foi en catégories
philosophiques. Ils firent beaucoup plus. Ils réussirent en effet à
faire surgir en plénitude ce qui demeurait encore implicite et en
germe dans la pensée des grands philosophes antiques.(41) Ces
derniers, comme je l'ai dit, avaient eu la mission de montrer dans quelle
mesure la raison, délivrée de ses liens extérieurs,
pouvait sortir de l'impasse des mythes, pour s'ouvrir de manière
plus adaptée à la transcendance. Une raison purifiée
et droite était donc en mesure de monter jusqu'aux degrés
les plus élevés de la réflexion, en donnant un
fondement solide à la perception de l'être, du transcendant
et de l'absolu.
C'est précisément ici que se situe la nouveauté des
Pères. Ils accueillirent entièrement la raison ouverte à
l'absolu et ils y greffèrent la richesse provenant de la Révélation.
La rencontre ne se fit pas seulement au niveau des cultures, dont l'une
succomba peut-être à la fascination de l'autre; elle se fit
au plus profond des âmes et ce fut la rencontre entre la créature
et son Créateur. Dépassant la fin même vers laquelle
elle tendait inconsciemment en vertu de sa nature, la raison put atteindre
le bien suprême et la vérité suprême de la
personne du Verbe incarné. Néanmoins, face aux philosophies,
les Pères n'eurent pas peur de reconnaître les éléments
communs aussi bien que les différences qu'elles présentaient
par rapport à la Révélation. La conscience des
convergences ne portait chez eux nulle atteinte à la reconnaissance
des différences.
42. Dans la théologie scolastique, le rôle de la raison éduquée
par la philosophie devient encore plus considérable, sous la poussée
de l'interprétation anselmienne de l'intellectus fidei.
Pour le saint archevêque de Cantorbéry, la priorité de
la foi ne s'oppose pas à la recherche propre à la raison.
Celle-ci, en effet, n'est pas appelée à exprimer un jugement
sur le contenu de la foi; elle en serait incapable, parce qu'elle n'est
pas apte à cela. Sa tâche est plutôt de savoir trouver
un sens, de découvrir des raisons qui permettent à tous de
parvenir à une certaine intelligence du contenu de la foi. Saint
Anselme souligne le fait que l'intellect doit se mettre à la
recherche de ce qu'il aime: plus il aime, plus il désire connaître.
Celui qui vit pour la vérité est tendu vers une forme de
connaissance qui s'enflamme toujours davantage d'amour pour ce qu'il connaît,
tout en devant admettre qu'il n'a pas encore fait tout ce qu'il désirerait:
« J'ai été fait pour te voir et je n'ai pas encore fait
ce pour quoi j'ai été fait » (Ad te videndum factus
sum, et nondum feci propter quod factus sum).(42) Le désir de vérité
pousse donc la raison à aller toujours au-delà; mais elle
est comme accablée de constater qu'elle a une capacité
toujours plus grande que ce qu'elle appréhende. A ce point,
toutefois, la raison est en mesure de découvrir l'accomplissement
de son chemin: « Car j'estime qu'il doit suffire à qui
recherche une chose incompréhensible de parvenir en raisonnant à
connaître ce qu'elle est plus que certainement, même s'il ne
peut, par son intelligence, pénétrer comment elle est de la
sorte [...]. Or qu'est-il d'aussi incompréhensible, d'aussi
ineffable, que cela qui est au-dessus de toutes choses? Si les points qui
furent jusqu'ici discutés au sujet de l'essense suréminente
sont assurés par des raisons nécessaires, la solidité
de leur certitude ne vacille nullement, bien que l'intelligence ne puisse
les pénétrer, ni les expliquer par des paroles. Et, si une
considération précédente a compris rationnellement
qu'est incompréhensible (rationabiliter comprehendit
incomprehensibile esse) la manière dont la sagesse suréminente
sait ce qu'elle a fait, [...] qui expliquera comment elle se sait ou se
dit elle-même, elle dont l'homme ne peut rien savoir ou presque? ».(43)
L'harmonie fondamentale de la connaissance philosophique et de la
connaissance de la foi est confirmée une fois encore: la foi
demande que son objet soit compris avec l'aide de la raison; la raison, au
sommet de sa recherche, admet comme nécessaire ce que présente
la foi.
La constante nouveauté de la pensée de saint
Thomas d'Aquin
43. Sur ce long chemin, saint Thomas occupe une place toute particulière,
non seulement pour le contenu de sa doctrine, mais aussi pour le dialogue
qu'il sut instaurer avec la pensée arabe et la pensée juive
de son temps. À une époque où les penseurs chrétiens
redécouvraient les trésors de la philosophie antique, et
plus directement aristotélicienne, il eut le grand mérite de
mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi. La
lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de
Dieu, expliquait-il; c'est pourquoi elles ne peuvent se contredire.(44)
Plus radicalement, Thomas reconnaît que la nature, objet propre de
la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation
divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et
elle s'y fie. De même que la grâce suppose la nature et la
porte à son accomplissement, (45) ainsi la foi suppose et
perfectionne la raison. Cette dernière, éclairée par
la foi, est libérée des fragilités et des limites qui
proviennent de la désobéissance du péché, et
elle trouve la force nécessaire pour s'élever jusqu'à
la connaissance du mystère de Dieu Un et Trine. Tout en soulignant
avec force le caractère surnaturel de la foi, le Docteur Angélique
n'a pas oublié la valeur de sa rationalité; il a su au
contraire creuser plus profondément et préciser le sens de
cette rationalité. En effet, la foi est en quelque sorte « un
exercice de la pensée »; la raison de l'homme n'est ni anéantie
ni humiliée lorsqu'elle donne son assentiment au contenu de la foi;
celui-ci est toujours atteint par un choix libre et conscient.(46)
C'est pour ce motif que saint Thomas a toujours été proposé
à juste titre par l'Eglise comme un maître de pensée
et le modèle d'une façon correcte de faire de la théologie.
Il me plaît de rappeler, dans ce contexte, ce qu'a écrit le
Serviteur de Dieu Paul VI, mon prédécesseur, à
l'occasion du septième centenaire de la mort du Docteur Angélique:
« Sans aucun doute, Thomas avait au plus haut degré le courage
de la vérité, la liberté d'esprit permettant
d'affronter les nouveaux problèmes, l'honnêteté
intellectuelle de celui qui n'admet pas la contamination du christianisme
par la philosophie profane, sans pour autant refuser celle-ci a priori.
C'est la raison pour laquelle il figure dans l'histoire de la pensée
chrétienne comme un pionnier sur la voie nouvelle de la philosophie
et de la culture universelle. Le point central, le noyau, pour ainsi dire,
de la solution qu'avec son intuition prophétique et géniale
il donna au problème de la confrontation nouvelle entre la raison
et la foi, c'est qu'il faut concilier le caractère séculier
du monde et le caractère radical de l'Evangile, échappant
ainsi à cette tendance contre nature qui nie le monde et ses
valeurs, sans pour autant manquer aux suprêmes et inflexibles
exigences de l'ordre surnaturel ».(47)
44. Parmi les grandes intuitions de saint Thomas, il y a également
celle qui concerne le rôle joué par l'Esprit Saint pour faire
mûrir la connaissance humaine en vraie sagesse. Dès les premières
pages de sa Somme théologique, (48) l'Aquinate voulut
montrer le primat de la sagesse qui est don de l'Esprit Saint et qui
introduit à la connaissance des réalités divines. Sa
théologie permet de comprendre la particularité de la
sagesse dans son lien étroit avec la foi et avec la connaissance
divine. Elle connaît par connaturalité, présuppose la
foi et arrive à formuler son jugement droit à partir de la vérité
de la foi elle-même: « La sagesse comptée parmi les dons
du Saint-Esprit est différente de celle qui est comptée
comme une vertu intellectuelle acquise, car celle-ci s'acquiert par
l'effort humain, et celle-là au contraire "vient d'en haut",
comme le dit saint Jacques. Ainsi, elle est également distincte de
la foi, car la foi donne son assentiment à la vérité
divine considérée en elle-même, tandis que c'est le
propre du don de sagesse de juger selon la vérité divine ».(49)
La priorité reconnue à cette sagesse ne fait pourtant pas
oublier au Docteur Angélique la présence de deux formes
complémentaires de sagesse: la sagesse philosophique, qui
se fonde sur la capacité de l'intellect à rechercher la vérité
à l'intérieur des limites qui lui sont connaturelles, et la
sagesse théologique, qui se fonde sur la Révélation
et qui examine le contenu de la foi, atteignant le mystère même
de Dieu.
Intimement convaincu que « omne verum a quocumque dicatur a
Spiritu Sancto est » (« toute vérité dite par
qui que ce soit vient de l'Esprit Saint »), (50) saint Thomas aima la
vérité de manière désintéressée.
Il la chercha partout où elle pouvait se manifester, en mettant le
plus possible en évidence son universalité. En lui, le
Magistère de l'Église a reconnu et apprécié la
passion pour la vérité; sa pensée, précisément
parce qu'elle s'est toujours maintenue dans la perspective de la vérité
universelle, objective et transcendante, a atteint « des sommets
auxquels l'intelligence humaine n'aurait jamais pu penser ».(51)
C'est donc avec raison qu'il peut être défini comme « apôtre
de la vérité ».(52) Précisément parce
qu'il cherchait la vérité sans réserve, il sut, dans
son réalisme, en reconnaître l'objectivité. Sa
philosophie est vraiment celle de l'être et non du simple apparaître.
Le drame de la séparation entre la foi et la raison
45. Avec la naissance des premières universités, la théologie
allait se confronter plus directement avec d'autres formes de la recherche
et du savoir scientifique. Saint Albert le Grand et saint Thomas, tout en
maintenant un lien organique entre la théologie et la philosophie,
furent les premiers à reconnaître l'autonomie dont la
philosophie et la science avaient nécessairement besoin pour uvrer
efficacement dans leurs champs de recherche respectifs. A partir de
la fin du Moyen Âge, toutefois, la légitime distinction entre
les deux savoirs se transforma progressivement en une séparation néfaste.
A cause d'un esprit excessivement rationaliste, présent chez
quelques penseurs, les positions se radicalisèrent, au point
d'arriver en fait à une philosophie séparée et
absolument autonome vis-à-vis du contenu de la foi. Parmi les conséquences
de cette séparation, il y eut également une défiance
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