The Holy See
back up
Search
riga

EXHORTATION APOSTOLIQUE
POST-SYNODALE
ECCLESIA IN ASIA
DU PAPE
JEAN-PAUL II
AUX ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
ET À TOUS LES FIDÈLES LAÏCS
SUR JÉSUS CHRIST, LE SAUVEUR,
ET SA MISSION D'AMOUR
ET DE SERVICE EN ASIE:
«... POUR QU'ILS AIENT LA VIE,
ET QU'ILS L'AIENT EN ABONDANCE»
(Jn 10,10)

 

INTRODUCTION

Les merveilles du plan de Dieu en Asie

1. L'Eglise en Asie chante les louanges du « Dieu de notre salut » (Ps 68 [67], 20) parce qu'il a choisi de commencer son plan de salut en terre asiatique, à travers des hommes et des femmes de ce continent. C'est en effet en Asie que Dieu révéla et accomplit son dessein de salut depuis les origines. Il guida les patriarches (cf. Gn 12) et appela Moïse pour conduire son peuple à la liberté (cf. Ex 3, 10). Il parla à son peuple, celui qu'il avait choisi, à travers beaucoup de prophètes, de juges, de rois et de vaillantes femmes de foi. A « la plénitude du temps » (Ga 4, 4), il envoya son Fils unique, Jésus Christ le Sauveur, qui prit chair en tant qu'asiatique. Se réjouissant de la bonté des peuples du continent, de ses cultures et de sa vitalité religieuse, et consciente en même temps du don unique de la foi qu'elle reçut pour le bien de tous, l'Eglise en Asie ne peut cesser de proclamer: « Rendez grâce au Seigneur, car il est bon, éternel est son amour » (Ps 118 [117], 1).

Parce que Jésus est né, a vécu, est mort et est ressuscité des morts en Terre Sainte, cette petite portion de l'Asie de l'Ouest est devenue une terre de promesse et d'espérance pour toute l'humanité. Jésus a connu et aimé cette terre. Il a fait siennes l'histoire, les souffrances et les espérances de son peuple. Il a aimé ce peuple et adopté ses traditions et son héritage juifs. Depuis longtemps en effet, Dieu avait choisi ce peuple et s'était révélé à lui pour préparer la venue du Sauveur. Et de cette terre, par la prédication de l'Evangile dans la puissance de l'Esprit Saint, l'Eglise est allée de l'avant pour, « de toutes les nations, faire des disciples » (cf. Mt 28, 19). Avec l'Eglise répandue dans le monde entier, l'Eglise en Asie franchira le seuil du troisième millénaire chrétien en s'émerveillant devant tout ce que Dieu a fait depuis ces commencements jusqu'à maintenant et, forte de savoir que, « tout comme au premier millénaire la Croix fut plantée sur le sol européen, au second millénaire sur le sol américain et africain, on puisse, au troisième millénaire, recueillir une grande moisson de foi sur ce continent si vaste et si vivant ».1

Contexte de l'Assemblée Spéciale

2. Dans ma lettre apostolique Tertio millennio adveniente, j'ai établi un programme pour que l'Eglise accueille le troisième millénaire du christianisme, programme centré sur les défis de la nouvelle évangélisation. Une caractéristique importante de ce plan était la tenue de Synodes continentaux, de façon que les Evêques puissent poser la question de l'évangélisation en fonction de la situation particulière et des besoins de chaque continent. Cette série de Synodes, liés par le thème commun de la nouvelle évangélisation, s'est avérée une part importante de la préparation de l'Eglise pour le grand Jubilé de l'An 2000.

Dans la même lettre, me référant à l'Assemblée spéciale pour l'Asie du Synode des Evêques, j'ai noté que dans cette partie du monde « se pose plus intensément la question de la rencontre du christianisme avec les cultures et les religions locales très anciennes. Il y a là un grand défi pour l'évangélisation, car des systèmes religieux comme le bouddhisme et l'hindouisme se présentent comme ayant un caractère clairement sotériologique ».2 C'est en effet un mystère que le Sauveur du monde, né en Asie, soit jusqu'à maintenant demeuré largement inconnu des peuples de ce continent. Le Synode serait une occasion providentielle pour que l'Eglise en Asie réfléchisse davantage sur ce mystère et pour qu'elle renouvelle son engagement dans la mission de mieux faire connaître Jésus Christ à tous. Deux mois après la publication de Tertio millennio adveniente, parlant à la sixième Assemblée plénière de la Fédération des Conférences épiscopales d'Asie, à Manille, aux Philippines, durant les célébrations des mémorables dixièmes Journées mondiales de la Jeunesse, j'ai rappelé aux Evêques que, « si l'Eglise en Asie doit accomplir son destin providentiel, alors l'évangélisation, comme une prédication joyeuse, patiente et progressive de la mort salvifique et de la résurrection de Jésus Christ, doit être une priorité absolue ».3

La réponse positive des Evêques et des Eglises particulières à la perspective d'une Assemblée synodale spéciale pour l'Asie s'est manifestée à l'évidence durant toute la phase préparatoire. Les Evêques ont communiqué leurs désirs et leurs opinions à chaque étape avec franchise, faisant preuve d'une connaissance pénétrante du continent. Ils l'ont fait dans la pleine conscience du lien de communion qu'ils partagent avec l'Eglise universelle. Dans la ligne de l'idée originale de Tertio millennio adveniente et suivant les propositions du conseil pré-synodal qui a examiné les avis des Evêques et des Eglises particulières sur le continent asiatique, j'ai choisi comme thème du Synode: Jésus Christ, le Sauveur, et sa mission d'amour et de service en Asie: « ... pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10, 10). Par cette formulation particulière du thème, j'ai souhaité que le Synode puisse « éclairer et approfondir la doctrine sur le Christ unique Médiateur entre Dieu et les hommes et unique Rédempteur du monde, en le distinguant bien des fondateurs d'autres grandes religions ».4 Comme nous approchons du grand Jubilé, l'Eglise en Asie doit être capable de proclamer avec une vigueur renouvelée: Ecce natus est nobis Salvator mundi,              « Aujourd'hui nous est né le Sauveur du monde »,... né en Asie!


La célébration de l'Assemblée spéciale

3. Par la grâce de Dieu, l'Assemblée spéciale pour l'Asie du Synode des Evêques a eu lieu du 18 avril au 14 mai 1998 au Vatican. Elle se situait après les Assemblées spéciales pour l'Afrique (1994) et pour l'Amérique (1997), et elle a été suivie à la fin de l'année par l'Assemblée spéciale pour l'Océanie (1998). Pendant près d'un mois, les Pères synodaux et d'autres participants se réunirent autour du successeur de Pierre et partagèrent le don de la communion hiérarchique, donnant une voix et une figure concrètes à l'Eglise en Asie. Cela fut assurément un moment particulier de grâce!5 Des rencontres des Evêques d'Asie avaient auparavant contribué à préparer le Synode et à rendre possible une atmosphère d'intense communion ecclésiale et fraternelle. D'une importance particulière, à cet effet, furent les Assemblées plénières et les Séminaires qui eurent lieu sur l'initiative de la Fédération des Conférences épiscopales d'Asie et de ses bureaux, qui ont régulièrement rassemblé nombre d'Evêques d'Asie et favorisé entre eux le développement de liens personnels aussi bien que ministériels. J'ai eu le privilège de me rendre à certaines de ces rencontres, présidant parfois des célébrations eucharistiques solennelles d'ouverture ou de clôture. En ces occasions, j'ai pu observer directement, en la personne des Pasteurs, la rencontre dans le dialogue entre les Eglises particulières, y compris les Eglises orientales. Ces réunions et d'autres assemblées régionales des Evêques d'Asie ont servi providentiellement de préparation lointaine à l'Assemblée synodale.

La célébration concrète du synode lui-même a confirmé l'importance du dialogue comme un mode caractéristique de la vie de l'Eglise en Asie. Un partage sincère et honnête d'expériences, d'idées et de propositions a montré que c'était là la voie vers une rencontre authentique des esprits, vers une communion des intelligences et des cœurs qui, dans la charité, respecte et transcende les différences. Particulièrement émouvante fut la rencontre des nouvelles Eglises avec les Eglises anciennes dont les origines remontent aux Apôtres. Nous avons éprouvé la joie incomparable de voir les Evêques des Eglises particulières au Myanmar, au Viêt-nam, au Laos, au Cambodge, en Mongolie, en Sibérie et dans les nouvelles Républiques d'Asie centrale, assis à côté de leurs Frères qui avaient longtemps désiré les rencontrer et dialoguer avec eux. Cependant il y avait aussi un sentiment de tristesse devant le fait que les Pasteurs de la Chine continentale ne pouvaient être présents. Leur absence était un constant rappel des sacrifices héroïques et des souffrances que l'Eglise continue d'endurer dans de nombreuses parties de l'Asie.

La rencontre dans le dialogue entre les Evêques et le successeur de Pierre, à qui est confiée la mission d'affermir ses frères (cf. Lc 22, 32), était vraiment une confirmation dans la foi et dans la mission. Jour après jour, la salle du Synode et les salles de réunion furent remplies de récits de foi profonde, d'amour allant jusqu'au sacrifice de soi, d'espérance inébranlable, d'engagement constant dans l'épreuve, de courage persévérant et de pardon généreux, tout cela manifestant avec éloquence la véracité des paroles de Jésus: « Je suis avec vous pour toujours » (Mt 28, 20). Le Synode fut un moment de grâce parce qu'il fut une rencontre avec le Sauveur qui continue à être présent dans son Eglise par la puissance de l'Esprit Saint, dont on fait l'expérience dans le dialogue fraternel de la vie, dans la communion et dans la mission.


Partager les fruits de l'Assemblée spéciale

4. Par cette exhortation apostolique post-synodale, je souhaite partager avec l'Eglise qui est en Asie et à travers le monde les fruits de l'Assemblée spéciale. Ce document cherche à transmettre la richesse de ce grand événement spirituel de communion et de collégialité épiscopale. Le Synode fut une célébration évocatrice des racines asiatiques du christianisme. Les Pères synodaux ont fait mémoire de la première communauté chrétienne, l'Eglise primitive, le petit troupeau de Jésus sur cet immense continent (cf. Lc 12, 32). Ils ont rappelé ce que l'Eglise a reçu et entendu depuis le début (cf. Ap 3, 3) et, après en avoir fait mémoire, ils ont célébré l'« immense bonté » de Dieu (Ps 145 [144], 7), qui ne faillit jamais. Le Synode était aussi une occasion de reconnaître les anciennes traditions et civilisations religieuses, les philosophies profondes et la sagesse qui ont fait de l'Asie ce qu'elle est aujourd'hui. Par-dessus tout, il a été rappelé que les peuples de l'Asie eux-mêmes sont la vraie richesse du continent et l'espoir pour l'avenir. Pendant le Synode, ceux d'entre nous qui étaient présents furent témoins d'une rencontre extraordinairement fructueuse entre les anciennes et les nouvelles cultures et civilisations de l'Asie, merveilleuses à voir dans leurs diversités et dans leurs convergences, spécialement quand, au début et à la fin des liturgies eucharistiques, les symboles, les chants, les danses et les couleurs se réunissaient dans un accord harmonieux autour de la Table du Seigneur.

Ce ne fut pas une célébration motivée par la fierté des réalisations humaines, mais une célébration consciente de ce que le Très-Haut a fait pour l'Eglise en Asie (cf. Lc 1, 49). En rappelant l'humble condition de la communauté catholique et la faiblesse de ses membres, le Synode fut donc aussi un appel à la conversion, de façon que l'Eglise en Asie puisse devenir toujours plus digne des grâces continuellement offertes par Dieu.

Outre une mémoire et une célébration, le Synode a été une ardente affirmation de foi en Jésus Christ le Sauveur. Reconnaissants pour le don de la foi, les Pères synodaux n'ont pas trouvé de meilleure manière de la célébrer que de l'affirmer dans son intégralité et de réfléchir sur elle en fonction du contexte dans lequel elle doit être proclamée et professée aujourd'hui en Asie. Ils ont fréquemment souligné que la foi est déjà proclamée avec confiance et courage dans le continent, même au milieu de grandes difficultés. Au nom de millions et de millions d'hommes et de femmes en Asie qui ne mettent leur confiance en personne d'autre que le Seigneur, les Pères synodaux ont proclamé: « Nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6, 69). Face aux multiples questions douloureuses que posent la souffrance, la violence, la discrimination et la pauvreté, auxquelles la majorité des peuples de l'Asie sont affrontés, ils ont prié ainsi: « Je crois! Viens en aide à mon peu de foi! » (Mc 9, 24).

En 1995, j'ai invité les Evêques de l'Asie rassemblés à Manille à « ouvrir toutes grandes au Christ les portes de l'Asie ».6 S'appuyant sur le mystère de communion avec les innombrables et souvent obscurs martyrs de la foi en Asie, et confirmés dans l'espérance par la présence permanente de l'Esprit Saint, les Pères du Synode ont courageusement appelé tous les disciples du Christ en Asie à un nouvel engagement dans la mission. Pendant l'Assemblée synodale, les Evêques et les autres participants ont témoigné du caractère, de l'ardeur spirituelle et du zèle grâce auxquels l'Asie deviendra une terre qui produira une récolte abondante au cours du prochain millénaire.

 

CHAPITRE I

LE CONTEXTE DE L'ASIE


L'Asie, berceau du Christ et de l'Eglise

5. L'Incarnation du Fils de Dieu, que l'Eglise entière commémorera solennellement pendant le grand Jubilé de l'An 2000, a eu lieu dans un contexte historique et géographique défini. Ce contexte a exercé une influence importante sur la vie et la mission du Rédempteur en tant qu'homme. « Dieu a assumé en Jésus de Nazareth les caractéristiques propres de la nature humaine, y compris l'appartenance nécessaire de l'homme à un peuple déterminé et à une terre déterminée. [...] La terre concrète, physique, et ses coordonnées géographiques ne font qu'un avec la vérité de la chair de l'homme assumée par le Verbe ».7 En conséquence, la connaissance du monde dans lequel le Sauveur « a habité parmi nous » (Jn 1, 14) est une clé importante pour une compréhension plus précise du dessein du Père éternel et de l'immensité de son amour pour chaque créature: « Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).

Pareillement, l'Eglise vit et remplit sa mission dans des circonstances concrètes de temps et de lieu. Une conscience aiguë des réalités diverses et complexes de l'Asie est essentielle si le peuple de Dieu sur ce continent veut, dans la nouvelle évangélisation, répondre à la volonté de Dieu sur lui. Les Pères du Synode ont insisté sur le fait que la mission d'amour et de service de l'Eglise en Asie est conditionnée par deux facteurs: d'un côté, sa compréhension d'elle-même en tant que communauté de disciples de Jésus Christ réunis autour de leurs Pasteurs et, d'un autre côté, les réalités sociales, politiques, religieuses, culturelles et économiques de l'Asie.8 La situation de l'Asie a été examinée en détail pendant le Synode par ceux qui vivent en contact quotidien avec les réalités extrêmement diversifiées de cet immense continent. Ce qui suit constitue, de manière synthétique, le résultat des réflexions des Pères synodaux.


Réalités religieuses et culturelles

6. L'Asie est le continent le plus étendu de la terre et elle est habitée par environ deux tiers de la population mondiale, la Chine et l'Inde comptant près de la moitié de la population totale du globe. La caractéristique la plus frappante du continent est la variété de ses peuples, qui sont « les héritiers de cultures, de religions et de traditions anciennes ».9 On ne peut qu'être surpris devant l'ampleur imposante de la population de l'Asie et devant la mosaïque complexe de ses nombreuses cultures, langues, croyances et traditions, qui constituent une part substantielle de l'histoire et du patrimoine de la famille humaine.

L'Asie est aussi le berceau des plus grandes religions du monde – judaïsme, christianisme, islam et hindouisme. C'est le berceau de bien d'autres traditions spirituelles comme le bouddhisme, le taoïsme, le confucianisme, le zoroastrisme, le jaïnisme, le sikhisme et le shintoïsme. Des millions de personnes adhèrent également à des religions traditionnelles ou tribales, avec des degrés divers de rites structurés et d'enseignement religieux officiel. L'Eglise a le respect le plus profond pour ces traditions et elle cherche à engager un dialogue sincère avec leurs adeptes. Les valeurs religieuses qu'elles enseignent attendent leur accomplissement en Jésus Christ.

Les peuples de l'Asie sont fiers de leurs valeurs religieuses et culturelles, telles que l'amour pour le silence et la contemplation, la simplicité, l'harmonie, le détachement, la non-violence, l'esprit d'ardeur au travail, la discipline, la vie frugale, la soif de connaissance et de recherche philosophique.10 Ils sont attachés aux valeurs de respect de la vie, de compassion pour tous les êtres, de contact avec la nature, de respect filial pour leurs parents, pour les personnes âgées et leurs ancêtres, et ils ont un sens hautement développé de la communauté.11 D'une façon particulière, ils considèrent la famille comme une source vitale de force, comme une communauté étroitement unie, avec un sens profond de la solidarité.12 Les peuples de l'Asie sont connus pour leur esprit de tolérance religieuse et de coexistence pacifique. Sans nier l'existence de tensions exacerbées et de conflits violents, on peut encore dire que l'Asie a souvent fait preuve d'une capacité remarquable d'adaptation et d'une ouverture naturelle à l'enrichissement mutuel des peuples, dans une pluralité de religions et de cultures. De plus, malgré l'influence de la modernisation et de la sécularisation, les religions asiatiques donnent des signes d'une grande vitalité et sont capables de renouveau, comme on l'a vu dans des mouvements de réforme à l'intérieur des divers groupes religieux. Beaucoup de personnes, spécialement les jeunes, éprouvent une soif profonde de valeurs spirituelles, comme le montre bien la montée des nouveaux mouvements religieux.

Tout cela indique un sens spirituel inné et une sagesse morale dans l'âme asiatique, et c'est là le centre autour duquel se construit le sentiment croissant d'« être asiatique ». Ce sens d'« être asiatique » se perçoit mieux et s'affirme mieux, non dans la confrontation et dans l'opposition, mais dans un esprit de complémentarité et d'harmonie. Dans ce cadre de complémentarité et d'harmonie, l'Eglise peut communiquer l'Evangile d'une manière qui est fidèle à la fois à sa propre Tradition et à l'âme asiatique.


Réalités économiques et sociales

7. Sur le plan du développement économique, les situations sur le continent asiatique sont très diverses, défiant toute classification. Certains pays sont hautement développés, d'autres sont en voie de développement grâce à des politiques économiques efficaces, d'autres encore se trouvent toujours dans une misérable pauvreté, et même parmi les nations les plus pauvres de la terre. Dans le processus de développement, le matérialisme et le sécularisme gagnent aussi du terrain, spécialement dans les zones urbaines. Ces idéologies, qui minent les valeurs traditionnelles, sociales et religieuses, menacent les cultures de l'Asie de dommages incalculables.

Les Pères du Synode ont parlé des changements rapides qui adviennent à l'intérieur des sociétés asiatiques ainsi que des aspects positifs et négatifs de ces changements. Parmi eux, il y a le phénomène de l'urbanisation et l'apparition d'immenses concentrations urbaines, souvent avec de larges zones touchées par la crise, où se développent le crime organisé, le terrorisme, la prostitution et l'exploitation des catégories les plus faibles de la société. L'émigration est aussi un phénomène social majeur, exposant des millions de personnes à des situations économiquement, culturellement et moralement difficiles. Les populations émigrent à l'intérieur de l'Asie et hors de l'Asie vers d'autres continents pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles la pauvreté, la guerre et les conflits ethniques, la négation de leurs droits humains et de leurs libertés fondamentales. La construction de gigantesques complexes industriels est une autre cause de migration interne et externe, qui s'accompagne d'effets destructeurs pour la vie familiale et pour ses valeurs. On a mentionné aussi l'installation de centrales nucléaires, réalisée avec une attention particulière aux coûts et à l'efficacité, mais avec peu de considération pour la sécurité des personnes et pour l'intégrité de l'environnement.

Le tourisme exige aussi une attention spéciale. Bien qu'il soit une industrie légitime avec ses propres valeurs culturelles et éducatives, il a dans certains cas une influence dévastatrice sur les physionomies morale et physique de nombreux pays asiatiques, se manifestant sous forme d'avilissement chez les jeunes femmes et même chez les enfants, à travers la prostitution.13 La pastorale des migrants aussi bien que des touristes est difficile et complexe, spécialement en Asie où les structures de base pour l'assurer n'existent pas toujours. La planification pastorale à tous les niveaux doit prendre en compte ces réalités. Dans ce contexte, il ne faudrait pas oublier les migrants des Eglises catholiques orientales, qui ont besoin d'une pastorale en accord avec leurs propres traditions ecclésiales.14

Certains pays asiatiques font face à des difficultés liées à la croissance de leur population, qui n'est « pas simplement un problème démographique et économique mais particulièrement moral ».15 Il est clair que la question de la population est étroitement liée à celle de la promotion humaine, mais il y a une multiplicité de fausses solutions qui menacent la dignité et l'inviolabilité de la vie; elles représentent un défi particulier pour l'Eglise en Asie. Il est peut-être opportun ici de rappeler la contribution de l'Eglise à la défense et à la promotion de la vie, que ce soit dans le domaine de la santé, du développement social ou de l'éducation, au bénéfice des populations, spécialement des pauvres. Il était bon que l'Assemblée spéciale pour l'Asie rende hommage à la regrettée Mère Teresa de Calcutta, « qui était connue partout dans le monde pour son amour et ses soins désintéressés des plus pauvres parmi les pauvres ».16 Elle demeure un modèle du service de la vie que l'Eglise offre en Asie, en opposition courageuse aux nombreuses forces maléfiques qui agissent dans la société.

Un certain nombre de Pères synodaux ont souligné les influences extérieures qui pèsent sur les cultures asiatiques. De nouveaux modes de comportement apparaissent par suite d'une exposition excessive aux médias et aux types de littérature, de musique et de films qui prolifèrent sur le continent. Sans nier que les moyens de communication sociale puissent être une grande force pour le bien,17 on ne peut ignorer l'impact négatif qu'ils produisent souvent. Leurs effets bénéfiques peuvent parfois être rendus vains par la façon dont ces moyens sont contrôlés et utilisés par ceux qui ont des intérêts politiques, économiques et idéologiques douteux. Il en résulte que les aspects négatifs des médias et des industries du spectacle menacent les valeurs traditionnelles, en particulier le caractère sacré du mariage et la stabilité de la famille. L'effet des images de violence, d'hédonisme, d'individualisme et de matérialisme sans frein « frappe droit au cœur des cultures asiatiques, au caractère religieux du peuple, des familles et de sociétés tout entières ».18 C'est une situation qui représente un grand défi pour l'Eglise et pour la proclamation de son message.

La réalité persistante de la pauvreté et de l'exploitation des personnes suscite la plus grande inquiétude. Il y a en Asie des millions d'individus opprimés qui pendant des siècles ont été maintenus économiquement, culturellement et politiquement en marge de la société.19 Réfléchissant sur la situation des femmes dans les sociétés de l'Asie, les Pères synodaux ont constaté que, « bien que l'éveil de la prise de conscience par les femmes de leur dignité et de leurs droits soit un des signes les plus significatifs de notre temps, la pauvreté et l'exploitation des femmes demeurent un sérieux problème dans toute l'Asie ».20 L'analphabétisme chez les femmes est beaucoup plus élevé que chez les hommes; et les enfants de sexe féminin risquent plus d'être victimes d'avortement provoqué ou même tués aussitôt après la naissance. Il y a aussi des millions d'indigènes ou d'autochtones à travers l'Asie qui vivent dans un isolement social, culturel et politique par rapport à la population dominante.21 Il était rassurant d'entendre les Evêques au Synode mentionner que dans certains cas on prête maintenant une plus grande attention à ces questions au niveau national, régional et international, et que l'Eglise cherche activement à aborder cette sérieuse situation.

Les Pères du Synode ont fait remarquer que cette réflexion, nécessairement brève, sur les aspects des réalités économiques et sociales de l'Asie ne serait pas complète si l'on ne reconnaissait pas aussi la croissance économique considérable de nombreuses sociétés asiatiques dans les récentes décennies: une nouvelle génération de travailleurs qualifiés, de scientifiques et de techniciens croît jour après jour et leur grand nombre augure bien du développement de l'Asie. Néanmoins, tout n'est pas stable ni solide dans ces progrès: cela est apparu à l'évidence lors des récentes et graves crises financières subies par de nombreux pays de l'Asie. L'avenir de l'Asie réside dans la coopération, en Asie et avec les pays d'autres continents, mais en s'appuyant toujours sur ce que font les peuples de l'Asie eux-mêmes en vue de leur propre développement.


Réalités politiques

8. Il est nécessaire que l'Eglise ait toujours une connaissance exacte de la situation politique dans les différents pays où elle cherche à remplir sa mission. En Asie, aujourd'hui, le panorama politique est hautement complexe, présentant un ensemble d'idéologies qui va des formes démocratiques de gouvernement aux formes théocratiques. Les dictatures militaires et les idéologies athées sont très présentes. Certains pays reconnaissent une religion officielle d'Etat qui ne permet que peu ou pas de liberté religieuse pour les minorités et pour les adeptes d'autres religions. D'autres Etats, même s'ils ne sont pas explicitement théocratiques, réduisent les minorités à être des citoyens de seconde zone, avec peu de garanties pour leurs droits humains fondamentaux. En certains endroits, les chrétiens n'ont pas le droit de pratiquer librement leur foi ni d'annoncer Jésus Christ à leurs frères.22 Ils sont persécutés et on leur dénie leur place légitime dans la société. Les Pères synodaux ont fait spécialement mention du peuple de la Chine et ils ont exprimé le fervent espoir que tous leurs frères et sœurs catholiques chinois seront un jour en mesure de pratiquer leur religion en toute liberté et de professer ouvertement leur pleine communion avec le Siège de Pierre.23

Tout en appréciant les progrès que réalisent de nombreux pays asiatiques sous divers systèmes de gouvernement, les Pères du Synode ont aussi attiré l'attention sur la corruption largement répandue qui existe à différents niveaux des gouvernements et de la société.24 Trop souvent, les gens semblent impuissants à se défendre eux-mêmes contre les politiciens, les autorités judiciaires, les administrateurs et les bureaucrates corrompus. Cependant, à travers l'Asie, il y a une conscience croissante de la capacité des personnes de changer des structures injustes. On note de nouvelles demandes pour une plus grande justice sociale, pour davantage de participation au gouvernement et dans l'économie, pour l'égalité des chances en éducation et pour le juste partage des ressources de la nation. Les personnes deviennent de plus en plus conscientes de leur dignité humaine et de leurs droits, et davantage déterminées à les sauvegarder. Des groupes minoritaires ethniques, sociaux et culturels, longtemps inactifs, cherchent des façons de devenir des agents de leur progrès social. L'Esprit de Dieu aide et soutient les efforts des peuples pour transformer la société de telle sorte que l'aspiration humaine à une vie plus abondante puisse être satisfaite comme Dieu le veut (cf. Jn 10, 10).


L'Eglise en Asie: passé et présent

9. L'histoire de l'Eglise en Asie est aussi vieille que l'Eglise elle-même, puisque c'est en Asie que Jésus répandit l'Esprit Saint sur ses disciples et les envoya aux confins de la terre pour proclamer la Bonne Nouvelle et rassembler des communautés de croyants. « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21; voir aussi Mt 28, 18-20; Mc 16, 15-18; Lc 24, 47; Ac 1, 8). Suivant le commandement du Seigneur, les Apôtres prêchèrent la Parole et fondèrent des Eglises. Il peut être utile de rappeler quelques éléments de cette histoire fascinante et complexe.

De Jérusalem, l'Eglise s'étendit à Antioche, à Rome et au-delà. Elle atteignit l'Ethiopie au Sud, la Scythie au Nord et l'Inde à l'Est, où, selon la tradition, l'Apôtre saint Thomas se rendit en l'an 52 et fonda des Eglises dans l'Inde du sud. L'esprit missionnaire de la communauté de l'est de la Syrie au IIIe et au IVe siècles, avec son centre à Edesse, était remarquable. Les communautés ascétiques de Syrie constituèrent une force capitale pour l'évangélisation en Asie à partir du IIIe siècle et au-delà. Elles fournirent l'énergie spirituelle de l'Eglise, spécialement pendant les temps de persécution. L'Arménie fut la première nation à embrasser dans son ensemble le christianisme à la fin du IIIe siècle; et elle se prépare maintenant à célébrer le 1700e anniversaire de son baptême. Dès la fin du Ve siècle, le message chrétien avait atteint les royaumes arabes, mais, pour de nombreuses raisons, y compris les divisions entre les chrétiens, le message ne réussit pas à s'implanter parmi ces peuples.

Des marchands persans portèrent la Bonne Nouvelle en Chine au Ve siècle. La première Eglise chrétienne y fut implantée au début du VIIe siècle. Pendant la dynastie T'ang (618-907 apr. J.C.), l'Eglise fut florissante durant près de deux siècles. Le déclin de cette Eglise vivante en Chine à la fin du premier millénaire est un des chapitres les plus tristes de l'histoire du peuple de Dieu sur le continent.

Au XIIIe siècle, la Bonne Nouvelle fut annoncée aux Mongols, aux Turcs et une fois de plus aux Chinois. Mais le christianisme a presque disparu de ces régions pour plusieurs raisons, parmi lesquelles la montée de l'Islam, l'isolement géographique, l'absence d'une adaptation appropriée aux cultures locales et peut-être par-dessus tout un manque de préparation pour rencontrer les grandes religions de l'Asie. La fin du XIVe siècle vit la diminution drastique de l'Eglise en Asie, sauf pour la communauté isolée du sud de l'Inde. L'Eglise en Asie devait attendre une nouvelle époque d'effort missionnaire.

Les activités apostoliques de saint François-Xavier, la fondation de la Congrégation de Propaganda Fide par le Pape Grégoire XV et les directives données aux missionnaires de respecter et d'apprécier les cultures locales contribuèrent à obtenir des résultats plus positifs au cours du XVIe et du XVIIe siècles. Au XIXe siècle, il y eut une reprise de l'activité missionnaire. Diverses congrégations religieuses se consacrèrent sans réserves à cette tâche. Propaganda Fide fut réorganisée. On mit davantage l'accent sur l'édification des Eglises locales. Les œuvres d'éducation et de charité allèrent de pair avec la prédication de l'Evangile. En conséquence, la Bonne Nouvelle continua d'atteindre davantage de personnes, spécialement parmi les pauvres et les défavorisés, mais aussi çà et là parmi l'élite sociale et intellectuelle. De nouvelles tentatives furent faites pour inculturer la Bonne Nouvelle, bien qu'elles se soient avérées totalement insuffisantes. Malgré sa présence séculaire et ses nombreuses entreprises apostoliques, l'Eglise, en de nombreux endroits, était toujours considérée comme étrangère à l'Asie et, concrètement, dans l'esprit des gens, elle était souvent associée aux puissances coloniales.

Telle était la situation à la veille du deuxième Concile du Vatican; mais, grâce à l'impulsion donnée par le Concile, une nouvelle compréhension de la mission se fit jour et avec elle une grande espérance. L'universalité du dessein salvifique de Dieu, la nature missionnaire de l'Eglise et la responsabilité de tous dans l'Eglise pour cette tâche, si fortement réaffirmées par le décret conciliaire sur l'activité missionnaire Ad gentes, devinrent le cadre d'un nouvel engagement. Au cours de l'Assemblée spéciale, les Pères du Synode témoignèrent de la récente croissance de la communauté ecclésiale parmi de nombreux peuples différents dans diverses régions du continent, et ils lancèrent un appel pour de nouveaux efforts missionnaires dans les années à venir, spécialement en fonction des nouvelles possibilités d'annoncer l'Evangile qui apparaissent en Sibérie et dans les pays de l'Asie centrale qui ont récemment obtenu leur indépendance, tels que le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.25

Un tour d'horizon des communautés catholiques en Asie fait apparaître une magnifique variété en raison de leur origine et de leur développement historique, et aussi à cause des diverses traditions spirituelles et liturgiques des différents rites. Pourtant toutes sont unies dans l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ par le témoignage chrétien, les œuvres de charité et la solidarité humaine. Tandis que certaines Eglises particulières remplissent leur mission dans la paix et la liberté, d'autres se trouvent dans des situations de violence et de conflit ou se sentent menacées par divers groupes, pour des motifs religieux ou autres. Dans le monde culturel largement diversifié de l'Asie, l'Eglise fait face à des défis spécifiques sur les plans philosophique, théologique et pastoral. Sa tâche est rendue plus difficile du fait qu'elle est minoritaire. La seule exception est constituée par les Philippines, où les catholiques sont majoritaires.

Quelles que soient les circonstances, l'Eglise en Asie se trouve parmi des peuples qui témoignent d'un désir intense de Dieu. L'Eglise sait que cette soif ne peut être pleinement satisfaite que par Jésus Christ, la Bonne Nouvelle de Dieu pour toutes les nations. Les Pères synodaux ont vivement souhaité que la présente exhortation apostolique post-synodale soit centrée sur cette aspiration et encourage l'Eglise en Asie à proclamer avec vigueur, en paroles et en actes, que Jésus Christ est le Sauveur.

L'Esprit de Dieu, toujours à l'œuvre dans l'histoire de l'Eglise en Asie, continue à la guider. Les nombreux éléments positifs trouvés dans les Eglises locales et fréquemment soulignés au Synode fortifient notre attente d'un « nouveau printemps de vie chrétienne ».26 Un sérieux motif d'espérance se trouve dans le nombre grandissant de fidèles laïcs mieux formés, enthousiastes et remplis de l'Esprit, qui sont de plus en plus conscients de leur vocation spécifique au sein de la communauté ecclésiale. Parmi eux, les catéchistes laïcs sont dignes de reconnaissance et d'éloges particuliers.27 Les mouvements charismatiques et apostoliques sont, eux aussi, un don de l'Esprit; ils apportent vie nouvelle et énergie dans la formation des laïcs, hommes et femmes, des familles et de la jeunesse.28 Les associations et les mouvements ecclésiaux qui se consacrent à la promotion de la dignité de la personne et de la justice rendent accessible et tangible l'universalité du message évangélique de notre adoption comme enfants de Dieu (cf. Rm 8, 15-16).

En même temps, il y a des Eglises qui vivent dans des situations très difficiles, « connaissant des épreuves intenses dans la pratique de leur foi ».29 Les Pères synodaux furent émus par ce qui fut rapporté sur le témoignage héroïque, la persévérance inébranlable et la croissance constante de l'Eglise catholique en Chine, par les efforts de l'Eglise en Corée du Sud pour offrir de l'aide aux habitants de la Corée du Nord, par l'humble détermination de la communauté catholique au Viêt-nam, par l'isolement des chrétiens dans des lieux comme le Laos et le Myanmar, par la difficile coexistence avec la majorité dans certains Etats à prédominance islamique.30 Le Synode prêta une attention spéciale à la situation de l'Eglise en Terre Sainte et dans la Ville Sainte de Jérusalem, « le cœur du Christianisme »,31 ville chère à tous les enfants d'Abraham. Les Pères du Synode exprimèrent la conviction que la paix dans la région et même dans le monde dépend en grande partie de la paix et de la réconciliation qui, depuis si longtemps, sont restées lettre morte à Jérusalem.32

Je ne puis conclure ce bref panorama de la situation de l'Eglise en Asie, nécessairement incomplet, sans mentionner les saints et les martyrs de l'Asie, à la fois ceux qui ont été reconnus et ceux qui sont connus de Dieu seul, dont l'exemple est une source « de richesse spirituelle et un puissant moyen d'évangélisation ».33 Ils parlent silencieusement mais très puissamment de l'importance qu'il y a à mener une vie sainte et à offrir volontiers sa vie pour l'Evangile. Ils sont les maîtres, les protecteurs, la gloire de l'Eglise en Asie dans sa tâche d'évangélisation. Avec l'Eglise entière, je prie le Seigneur d'envoyer beaucoup plus d'ouvriers pour récolter la moisson d'âmes que je vois prête et abondante (cf. Mt 9, 37-38). Je voudrais à ce sujet rappeler ce que j'ai écrit dans Redemptoris missio: « Dieu ouvre à l'Eglise les horizons d'une humanité plus disposée à recevoir la semence évangélique ».34 Cette perspective d'un horizon nouveau et prometteur, je la vois se réaliser en Asie, où Jésus est né et où le christianisme a commencé.

 

CHAPITRE II

JÉSUS, LE SAUVEUR:
UN DON POUR L'ASIE

 

Le don de la foi

10. Tandis qu'au Synode se poursuivait peu à peu la discussion sur les réalités complexes de l'Asie, il devenait toujours plus évident pour tous que la contribution spécifique apportée par l'Eglise aux peuples du continent est l'annonce de Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, seul et unique Sauveur pour tous les peuples.35 Ce qui distingue l'Eglise des autres communautés religieuses, c'est la foi en Jésus Christ; et elle ne peut garder pour elle sous le boisseau cette précieuse lumière de la foi (cf. Mt 5, 15), car sa mission est de la partager avec tous. « La vie nouvelle qu'elle a trouvée en Jésus Christ, [l'Eglise] veut l'offrir à tous les peuples de l'Asie qui cherchent la plénitude de vie, afin qu'ils puissent instaurer la même communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ dans la puissance de l'Esprit Saint ».36 Cette foi en Jésus Christ est ce qui inspire l'action évangélisatrice de l'Eglise en Asie, souvent menée dans des circonstances difficiles, et même dangereuses. Les Pères synodaux ont fait observer que proclamer Jésus comme unique Sauveur peut présenter des difficultés particulières dans leurs cultures, du fait que beaucoup de religions de l'Asie enseignent qu'elles sont elles-mêmes des manifestations de Dieu qui procurent le salut. Loin de décourager les Pères synodaux, les défis qu'ils affrontent dans leurs efforts d'évangélisation ont grandement stimulé leur souci de transmettre « la foi que l'Eglise en Asie a reçue des Apôtres et qu'elle maintient avec l'Eglise de toutes les générations et de tous les lieux ».37 Les Pères ont ainsi exprimé leur conviction que « le cœur de l'Eglise en Asie sera sans repos jusqu'à ce que toute l'Asie trouve son repos dans la paix du Christ, le Seigneur ressuscité ».38

La foi de l'Eglise en Jésus est un don reçu et un don à partager; c'est le don le plus grand que l'Eglise puisse offrir à l'Asie. Partager la vérité de Jésus Christ avec les autres est le devoir solennel de ceux qui ont reçu le don de la foi. Dans l'encyclique Redemptoris missio, j'écrivais que « l'Eglise, et en elle tout chrétien, ne peut cacher ni garder pour elle cette nouveauté et cette richesse, reçues de la bonté divine pour être communiquées à tous les hommes ».39 Et je poursuivais: « Ceux qui font partie de l'Eglise catholique doivent se considérer comme privilégiés et, de ce fait, d'autant plus engagés à donner un témoignage de foi et de vie chrétienne qui soit un service à l'égard de leurs frères et une réponse due à Dieu ».40

Les Pères synodaux, qui en étaient profondément convaincus, ont eu également conscience de leur responsabilité personnelle de bien saisir la vérité éternelle de Jésus par l'étude, la prière et la réflexion, afin de porter sa puissance et sa vitalité au sein des défis présents et futurs de l'évangélisation en Asie.


Jésus Christ, l'Homme-Dieu qui sauve

11. L'Ecriture atteste que Jésus a mené une vie authentiquement humaine. Ce Jésus que nous proclamons unique Sauveur a cheminé sur terre comme Homme-Dieu possédant pleinement la nature humaine. Né d'une Mère vierge dans un humble cadre à Bethléem, il fut sans défense comme les autres enfants, subissant même le destin de réfugié pour fuir la colère d'un gouverneur cruel (cf. Mt 2, 13-15). Il fut soumis à ses parents humains, qui ne comprenaient pas toujours son attitude, mais qui lui faisaient pleine confiance et auxquels il obéit affectueusement (cf. Lc 2, 41-52). Continuellement en prière, il vivait en union intime avec Dieu, auquel il s'adressait en l'appelant Abba, « Père », au grand étonnement de ceux qui l'entendaient (cf. Jn 8, 34-59).

Il était proche des pauvres, des délaissés, des petits, les déclarant vraiment bienheureux parce que Dieu était avec eux. Il mangeait avec les pécheurs, les assurant qu'à la table du Père il y avait une place pour eux aussi s'ils se détournaient de leur conduite pécheresse et revenaient à lui. Touchant les impurs et se laissant toucher par eux, il leur faisait comprendre la proximité de Dieu. Il pleura sur un ami décédé, il rendit à une veuve son fils qui était mort, il accueillait les enfants, il lava les pieds de ses disciples. Jamais la compassion divine ne fut aussi immédiatement accessible.

Malades, estropiés, aveugles, sourds et muets, tous ont connu la guérison et le pardon à son contact. Il choisit comme compagnons et collaborateurs les plus proches un groupe insolite où des pêcheurs voisinaient avec des collecteurs d'impôts, des zélotes avec des personnes ignorant la Loi, et même des femmes. Ainsi se créa une nouvelle famille, réunie par l'amour accueillant et surprenant du Père. Jésus prêchait avec simplicité, utilisant des exemples puisés dans la vie de tous les jours pour parler de l'amour de Dieu et de son Royaume; et le peuple reconnut qu'il parlait avec autorité.

Et pourtant on l'accusa d'être un blasphémateur, un homme qui violait la Loi sacrée, un agitateur public qu'il fallait éliminer. Après un procès fondé sur un faux témoignage (cf. Mc 14, 56), il fut condamné à mourir sur la Croix comme un criminel, abandonné et humilié, apparaissant comme un vaincu. Il fut enseveli en toute hâte dans un tombeau emprunté. Mais le troisième jour après sa mort, malgré la surveillance des gardes, le tombeau fut trouvé vide! Jésus, ressuscité des morts, apparut ensuite aux disciples avant de retourner vers son Père, d'où il était venu.

Avec tous les chrétiens, nous croyons que cette vie particulière, d'une certaine façon si ordinaire et si simple, d'une autre façon si totalement inimaginable et si entourée de mystère, fit entrer dans l'histoire humaine le Règne de Dieu et « introduisit sa puissance dans chacun des aspects de la vie humaine et de la société marquée par le péché et par la mort ».41 Par ses paroles et par ses actions, spécialement dans ses souffrances, sa mort et sa résurrection, Jésus a accompli la volonté de son Père de réconcilier toute l'humanité en lui, après que le péché originel eut créé une rupture dans la relation entre le Créateur et sa création. Sur la Croix, il prit sur lui les péchés du monde — passés, présents et futurs. Saint Paul nous rappelle que nous étions morts à cause de nos péchés et que sa mort nous a rendu la vie: Dieu vous « a fait revivre avec lui! Il nous a pardonné toutes nos fautes! Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire; il l'a supprimée en la clouant à la Croix » (Col 2, 13-14). Ainsi, le salut a été scellé une fois pour toutes. Jésus est notre Sauveur, dans le sens le plus plénier du terme, parce que ses paroles et de ses œuvres, spécialement sa Résurrection d'entre les morts, ont révélé qu'il était le Fils de Dieu, le Verbe préexistant, qui règne pour toujours comme Seigneur et Messie.


La personne et la mission du Fils de Dieu

12. Le « scandale » du christianisme est de croire que Dieu, le Très Saint, le Tout-Puissant et l'Omniscient, a pris notre nature humaine et a supporté la souffrance et la mort afin de mériter le salut pour tous les peuples (cf. 1 Co 1, 23). La foi que nous avons reçue proclame que Jésus Christ a révélé et porté à son achèvement le dessein du Père de sauver le monde et l'humanité entière en raison de « ce qu'il est » et de « ce qu'il accomplit à cause de ce qu'il est ». « Ce qu'il est » et « ce qu'il fait » n'acquièrent leur pleine signification que lorsqu'ils sont placés à l'intérieur du mystère de Dieu Un et Trine. L'une des constantes préoccupations de mon pontificat a été de rappeler aux fidèles la communion de vie de la Trinité bienheureuse et l'unité des trois Personnes dans le plan de la création et de la rédemption. Les encycliques Redemptor hominis, Dives in misericordia et Dominum et vivificantem sont centrées sur le Fils, sur le Père et sur l'Esprit Saint, et sur leurs rôles respectifs dans le dessein divin du salut. Toutefois, nous ne pouvons pas isoler ou séparer une Personne des autres, car chacune se révèle seulement à l'intérieur de la communion de vie et d'action de la Trinité. L'action salvifique de Jésus a son origine dans la communion des Personnes divines et, à tous ceux qui croient en lui, elle ouvre la voie pour entrer en communion intime avec la Trinité, et avec l'une et l'autre Personnes dans la Trinité.

« Qui m'a vu a vu le Père », affirme Jésus (Jn 14, 9). En Jésus Christ seul habite corporellement la plénitude de la Divinité (cf. Col 2, 9), faisant de lui le Verbe de Dieu, Sauveur unique et absolu (cf. He 1, 1-4). Parole définitive du Père, Jésus fait connaître Dieu et sa volonté salvifique de la manière la plus parfaite possible. « Nul ne vient au Père sinon par moi », dit Jésus (Jn 14, 6). Il est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Ibid.), car il l'explique lui-même: « C'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres » (Jn 14, 10). C'est seulement dans la personne de Jésus que la parole de salut de Dieu apparaît dans sa plénitude, introduisant les derniers temps (cf. He 1, 1-2). C'est ainsi que, dès les premiers temps de l'Eglise, Pierre pouvait proclamer qu'« il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).

La mission du Sauveur atteint son sommet dans le Mystère pascal. Sur la Croix, au moment où « ses bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l'alliance » du Père,42 Jésus lance un dernier cri à son Père pour qu'il pardonne les péchés de l'humanité: « Père, pardonne-leur: ils ne savent ce qu'ils font » (Lc 23, 34). Jésus a détruit le péché par la puissance de son amour pour son Père et pour le genre humain. Il a pris sur lui toutes les blessures infligées à l'humanité par le péché; il a offert la libération par la conversion. Les premiers fruits en sont évidents chez le larron repenti, pendu à côté de lui sur une autre croix (cf. Lc 23, 43). Ses dernières paroles furent le cri du fils fidèle: « Père, en tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Dans cette expression suprême d'amour, il remit toute sa vie et sa mission entre les mains de son Père, qui l'avait envoyé. À cet instant, il rendait à son Père toute la création, et aussi l'humanité entière afin qu'il la reçoive de nouveau avec un amour de compassion.

Tout ce que le Fils est et a accompli est accueilli par le Père, qui peut ainsi l'offrir comme don au monde au moment où il ressuscite Jésus d'entre les morts et le fait asseoir à sa droite, là où le péché et la mort n'ont plus aucun pouvoir. A travers le sacrifice pascal de Jésus, le Père offre irrévocablement au monde la réconciliation et la plénitude de vie. Ce don extraordinaire n'a pu être offert qu'à travers le Fils bien-aimé, le seul qui fût en mesure de répondre pleinement à l'amour du Père, rejeté par le péché. Dans le Christ Jésus, par la puissance de l'Esprit Saint, nous apprenons que Dieu n'est pas lointain, au-dessus et en dehors de l'homme, mais qu'il est tout proche, qu'il est vraiment uni à chaque personne et à toute l'humanité, en toute circonstance de la vie. Tel est le message que le christianisme offre au monde, message qui est source de réconfort et d'espérance incomparables pour tous les croyants.


Jésus Christ, Vérité de l'humanité

13. Comment l'humanité de Jésus et le mystère ineffable de l'incarnation du Fils du Père peuvent-ils éclairer la condition humaine? Non seulement le Fils de Dieu incarné a révélé totalement le Père et son dessein de salut, mais aussi il « révèle pleinement l'homme à lui-même ».43 Ses paroles et ses actes, surtout sa mort et sa résurrection, révèlent la profondeur de la signification d'être homme. À travers Jésus, l'homme peut en définitive connaître la vérité sur lui-même. La vie parfaitement humaine de Jésus, entièrement consacrée à l'amour et au service de son Père et de l'humanité, montre que la vocation de tout être humain est de recevoir l'amour et de donner l'amour en retour. En Jésus, nous restons émerveillés de la capacité inépuisable du cœur humain d'aimer Dieu et l'homme, même quand cela peut entraîner de grandes souffrances. Sur la Croix surtout, Jésus brise le pouvoir de la résistance autodestructrice à l'amour que le péché fait peser sur nous. Pour sa part, le Père répond en ressuscitant Jésus comme le premier-né de ceux qu'il a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils (cf. Rm 8, 29). A ce moment-là, Jésus est devenu une fois pour toutes la révélation et l'accomplissement d'une humanité régénérée et renouvelée selon le dessein de Dieu. En Jésus, nous découvrons la grandeur et la dignité de toute personne dans le cœur de Dieu, qui a créé l'homme à son image (cf. Gn 1, 26), et nous découvrons l'origine de la nouvelle création, qui est advenue par sa grâce.

Le Concile œcuménique Vatican II a enseigné que, « par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme ».44 Dans cette vérité profonde, les Pères synodaux ont vu l'ultime source d'espérance pour les peuples de l'Asie dans leurs combats et dans leurs incertitudes. Quand les hommes et les femmes répondent par une foi vivante au don d'amour de Dieu, sa présence apporte amour et paix, et transforme le cœur humain de l'intérieur. Dans l'encyclique Redemptor hominis, j'écrivais que « la Rédemption du monde — ce mystère redoutable de l'amour, dans lequel la création est renouvelée — est, dans ses racines les plus profondes, la plénitude de la justice dans un cœur humain, dans le Cœur du Fils premier-né, afin qu'elle puisse devenir la justice des cœurs de beaucoup d'hommes, qui, dans ce Fils premier-né, ont été prédestinés de toute éternité à devenir fils de Dieu et appelés à la grâce, appelés à l'amour ».45

Ainsi la mission de Jésus a rétabli la communion entre Dieu et l'humanité; elle a aussi instauré une nouvelle communion entre les êtres humains éloignés les uns des autres à cause du péché. Au-delà de toutes les divisions, Jésus donne la possibilité à tous les peuples de vivre comme des frères et des sœurs qui reconnaissent un seul Père qui est aux cieux (cf. Mt 23, 9). En lui est apparue une nouvelle harmonie où « il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28). Jésus est notre paix, « lui qui de deux réalités n'a fait qu'une, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine » (Ep 2, 14). En tout ce qu'il disait et faisait, Jésus a été la voix, les mains et les bras de son Père, réunissant tous les fils de Dieu en une unique famille d'amour; il a prié pour que ses disciples puissent vivre en communion de la même manière qu'il est en communion avec son Père (cf. Jn 17, 11). Parmi ses dernières paroles, nous l'avons entendu dire: « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. [...] Voici quel est mon commandement: vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 9. 12). Envoyé par le Dieu de la communion, et étant vrai Dieu et vrai homme, Jésus a établi la communion entre le ciel et la terre dans sa personne. Nous croyons que « Dieu s'est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 19-20). Le salut peut être trouvé dans la personne du Fils de Dieu fait homme et dans la mission confiée à lui seul comme Fils, mission de service et d'amour pour la vie de tous. Avec l'Eglise du monde entier, l'Eglise en Asie proclame la vérité de la foi: « Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s'est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 5-6).


L'unicité et l'universalité du salut en Jésus

14. Les Pères synodaux ont rappelé que le Verbe préexistant, le Fils unique et éternel de Dieu, « était déjà présent dans la création, dans l'histoire et en tout être humain qui aspire au bien ».46 Par le Verbe, présent dans le cosmos avant même l'Incarnation, le monde fut (cf. Jn 1, 1-4. 10; Col 1, 15-20). Mais, comme Verbe incarné qui a vécu, qui est mort et qui est ressuscité des morts, Jésus Christ est maintenant proclamé comme l'accomplissement de toute la création, de toute l'histoire, de tout homme qui aspire à la plénitude de la vie.47 Ressuscité des morts, Jésus Christ « est présent à tous et à toute la création d'une manière nouvelle et mystérieuse ».48 En lui « les valeurs authentiques de toutes les traditions religieuses et culturelles telles que la miséricorde et la soumission à la volonté de Dieu, la compassion et la rectitude, la non-violence et la droiture, la piété filiale et l'harmonie avec la création, trouvent leur plénitude et leur réalisation ».49 Du début à la fin du temps, Jésus est le seul Médiateur universel. Même pour ceux qui ne professent pas explicitement la foi en Lui comme Sauveur, le salut vient de Lui comme grâce, par la communication de l'Esprit Saint.

Nous croyons que Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, est l'unique Sauveur parce que lui seul — le Fils — pouvait mener à son accomplissement le plan universel de salut du Père. En tant que manifestation définitive du mystère de l'amour du Père envers tous, Jésus est en effet unique et « c'est précisément ce caractère unique du Christ qui lui confère une portée absolue et universelle par laquelle, étant dans l'histoire, il est le centre et la fin de l'histoire elle-même ».50

Aucune personne, aucune nation, aucune culture n'est imperméable à l'appel de Jésus qui parle du cœur même de la condition humaine. « C'est sa vie elle-même qui parle, son humanité, sa fidélité à la vérité, son amour qui s'étend à tous. Sa mort en croix parle, elle aussi, c'est-à-dire la profondeur insondable de sa souffrance et de son abandon ».51 Dans la contemplation de sa nature humaine, les peuples de l'Asie trouvent la réponse à leurs questions les plus profondes, l'accomplissement de leurs espérances, l'élévation de leur dignité et la victoire sur leur désespoir. Jésus est la Bonne Nouvelle pour les hommes et les femmes de tout temps et de tout lieu qui cherchent le sens de l'existence et la vérité de leur humanité.

 

CHAPITRE III

L'ESPRIT SAINT:
SEIGNEUR, QUI DONNE LA VIE

 

L'Esprit de Dieu dans la création et dans l'histoire

15. S'il est vrai que la signification salvifique de Jésus ne peut être comprise que dans le contexte de sa révélation du plan de salut de la Trinité, il s'ensuit que l'Esprit Saint est une partie absolument vitale du mystère de Jésus et du salut qu'il apporte. Les Pères synodaux se sont souvent référés au rôle de l'Esprit Saint dans l'histoire du salut, notant qu'une fausse séparation entre le Rédempteur et l'Esprit Saint pourrait mettre en péril la vérité que le Christ est l'unique Sauveur de tous.

Dans la tradition chrétienne, l'Esprit Saint a toujours été associé à la vie et au don de la vie. Le Credo de Nicée-Constantinople appelle l'Esprit Saint celui « qui est Seigneur et qui donne la vie ». Aussi n'est-il pas surprenant que de nombreuses interprétations du récit de la création dans le livre de la Genèse aient vu l'Esprit Saint dans le vent qui agitait la surface des eaux (cf. Gn 1, 2). Il est présent dès le premier instant de la création, première manifestation de l'amour de Dieu Un et Trine, et il est toujours présent dans le monde comme sa force qui donne la vie.52 Puisque la création est le commencement de l'histoire, l'Esprit est en un sens une puissance cachée qui est à l'œuvre dans l'histoire, la guidant sur les voies de la vérité et du bien.

La révélation de la personne de l'Esprit Saint, amour mutuel du Père et du Fils, est le propre du Nouveau Testament. Dans la pensée chrétienne, il est considéré comme source de vie pour toutes les créatures. La création est la libre communication d'amour de Dieu qui, du néant, appelle toute chose à l'existence. Tout ce qui est créé est rempli de l'échange incessant d'amour qui caractérise la vie intime de la Trinité, c'est-à-dire est comblé de l'Esprit Saint: « L'Esprit du Seigneur remplit le monde » (Sg 1, 7). La présence de l'Esprit dans la création engendre dans tout ce qui existe l'ordre, l'harmonie et l'interdépendance.

Créés à l'image de Dieu, les êtres humains deviennent la demeure de l'Esprit d'une nouvelle manière lorsqu'ils sont élevés à la dignité de fils adoptifs (cf. Ga 4, 5). Régénérés par le baptême, ils font l'expérience de la présence et de la puissance de l'Esprit non seulement comme Auteur de la vie, mais aussi comme Celui qui purifie et qui sauve, produisant des fruits qui sont « charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23). Et ces fruits de l'Esprit sont le signe que « l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné » (Rm 5, 5). Quand il est librement accepté, cet amour fait des hommes et des femmes des instruments visibles de l'incessante activité de l'invisible Esprit. C'est avant tout cette nouvelle capacité de donner et de recevoir l'amour qui rend témoignage à la présence intérieure et à la puissance de l'Esprit Saint. Comme conséquence de la transformation et de la régénération qu'il réalise dans le cœur et dans l'esprit des hommes, l'Esprit Saint influe sur les sociétés, les cultures et les religions.53 « En effet, l'Esprit se trouve à l'origine des idéaux nobles et des initiatives bonnes de l'humanité en marche: "Par une providence admirable, il conduit le cours des temps et rénove la face de la terre" ».54

Suivant le parcours du Concile Vatican II, les Pères du Synode ont souligné l'action multiple et diversifiée de l'Esprit Saint, qui sème constamment des semences de vérité parmi tous les peuples, ainsi que dans leurs religions, leurs cultures et leurs philosophies.55 Cela signifie que leurs religions, leurs cultures et leurs philosophies sont capables d'aider les peuples, individuellement et collectivement, à lutter contre le mal et à servir la vie et tout ce qui est bon. Les forces de mort isolent les uns des autres les peuples, les sociétés et les communautés religieuses, et elles engendrent les soupçons et les rivalités qui conduisent aux conflits. Au contraire, l'Esprit Saint soutient les peuples dans leur recherche de compréhension et d'acceptation mutuelles. Le Synode avait donc raison de voir dans l'Esprit de Dieu le premier agent du dialogue de l'Eglise avec les peuples, les cultures et les religions.


L'Esprit Saint et l'Incarnation du Verbe

16. Sous la conduite de l'Esprit, l'histoire du salut se déroule sur la scène du monde, et même du cosmos, selon le plan éternel du Père. Ce plan, mis en œuvre par l'Esprit dès le premier moment de la création, est déjà présent dans l'Ancien Testament et il a été porté à son accomplissement par la grâce de Jésus Christ; il se poursuit dans la nouvelle création, par ce même Esprit Saint, jusqu'à ce que le Seigneur revienne dans la gloire à la fin des temps.56 L'Incarnation du Fils de Dieu est l'œuvre suprême de l'Esprit Saint: « La conception et la naissance de Jésus sont l'œuvre la plus grande accomplie par l'Esprit Saint dans l'histoire de la création et du salut, c'est-à-dire la grâce suprême — "la grâce d'union" — source de toute autre grâce ».57 L'Incarnation est l'événement par lequel Dieu rassemble en une union nouvelle et définitive avec lui-même non seulement les hommes, mais toute la création et toute l'histoire.58

Ayant été conçu dans le sein de la Vierge Marie par la puissance de l'Esprit (cf. Lc 1, 35; Mt 1, 20), Jésus de Nazareth, Messie et unique Sauveur, fut rempli de l'Esprit Saint. Celui-ci descendit sur lui au moment du baptême (cf. Mc 1, 10) et le mena au désert pour le fortifier avant son ministère public (cf. Mc 1, 12; Lc 4, 1; Mt 4, 1). Dans la synagogue de Nazareth, Jésus commença son ministère prophétique en s'appliquant à lui-même la vision d'Isaïe sur l'onction de l'Esprit qui le conduit à prêcher la Bonne Nouvelle aux pauvres, la libération aux prisonniers et une année de grâce du Seigneur (cf. Lc 4, 18-19). Par la puissance de l'Esprit, Jésus guérit les malades et chassa les démons, comme signe que le Royaume de Dieu était arrivé (cf. Mt 12, 28). Après être ressuscité des morts, il communiqua aux disciples l'Esprit Saint qu'il avait promis de répandre sur l'Eglise quand il retournerait vers le Père (cf. Jn 20, 22-23).

Tout cela montre que la mission salvifique de Jésus porte la marque unique de la présence de l'Esprit: la vie, la vie nouvelle. Entre l'envoi du Fils par le Père et l'envoi de l'Esprit par le Père et le Fils, il y a un lien étroit et vital.59 L'action de l'Esprit dans la création et dans l'histoire humaine acquiert une signification totalement nouvelle en regard de son action dans la vie et dans la mission de Jésus. Les  « semences du Verbe » semées par l'Esprit préparent toute la création, l'histoire et l'homme à la pleine maturité dans le Christ.60

Les Pères synodaux ont exprimé leur préoccupation face à la tendance à séparer l'activité de l'Esprit Saint de celle de Jésus Sauveur; et, répondant à leur préoccupation, je redis ce que j'ai déjà écrit dans l'encyclique Redemptoris missio: « [L'Esprit] ne se substitue pas au Christ, et il ne remplit pas une sorte de vide, comme, suivant une hypothèse parfois avancée, il en existerait entre le Christ et le Logos. Ce que le Christ fait dans le cœur des hommes et dans l'histoire des peuples, dans les cultures et les religions, remplit une fonction de préparation évangélique et cela ne peut pas être sans relation au Christ, le Verbe fait chair par l'action de l'Esprit, "afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui" ».61

La présence universelle de l'Esprit Saint ne peut donc pas servir d'excuse pour omettre de proclamer explicitement Jésus Christ comme seul et unique Sauveur. A l'inverse, la présence universelle de l'Esprit Saint est inséparable du salut universel en Jésus. La présence de l'Esprit dans la création et dans l'histoire conduit à Jésus Christ, en qui la création et l'histoire sont rachetées et trouvent leur accomplissement. La présence et l'action de l'Esprit, que ce soit au moment de l'Incarnation ou au moment culminant de la Pentecôte, visent toujours Jésus et le salut qu'il apporte. C'est pourquoi la présence universelle de l'Esprit ne peut jamais être séparée de son action à l'intérieur du Corps du Christ, qui est l'Eglise.62


L'Esprit Saint et le Corps du Christ

17. L'Esprit Saint préserve de manière sûre le lien de communion entre Jésus et son Eglise. Demeurant en elle comme dans un temple (cf. 1 Co 3, 16), l'Esprit conduit l'Église avant tout à la plénitude de la vérité sur Jésus. C'est l'Esprit qui donne à l'Eglise de pouvoir continuer la mission de Jésus, rendant tout d'abord témoignage à Jésus lui-même, puis portant à son accomplissement tout ce qu'il a promis avant sa mort et sa résurrection, à savoir qu'il enverrait l'Esprit aux disciples afin qu'ils lui rendent témoignage (cf. Jn 15, 26-27). L'œuvre de l'Esprit dans l'Eglise est aussi d'attester que les croyants sont les fils adoptifs de Dieu, destinés à recevoir en héritage le salut, la pleine communion avec le Père qu'il a promise (cf. Rm 8, 15-17). Dotant l'Eglise de divers dons et charismes, l'Esprit la fait croître dans la communion comme un corps unique, composé de multiples parties (cf. 1 Co 12, 4; Ep 4, 11-16). L'Esprit rassemble dans l'unité toutes sortes de personnes, avec leurs mœurs, leurs ressources et leurs talents respectifs, faisant de l'Eglise un signe de communion de toute l'humanité, ayant pour chef le Christ.63 L'Esprit confère à l'Eglise la forme d'une communauté de témoins qui, par sa puissance, rendent témoignage à Jésus le Sauveur (cf. Ac 1, 8). En ce sens, l'Esprit Saint est le premier agent de l'évangélisation. De tout cela, les Pères synodaux ont pu conclure que, de même que le ministère de Jésus sur terre s'est accompli par la puissance de l'Esprit Saint, de même « le même Esprit a été donné à l'Eglise par le Père et le Fils à la Pentecôte pour achever la mission d'amour et de service de Jésus en Asie ».64

Le plan du Père pour le salut de l'homme ne se termine pas avec la mort et la résurrection de Jésus; par le don de l'Esprit du Christ, les fruits de la mission de salut sont offerts, par l'intermédiaire de l'Eglise, à tous les peuples de tous les temps à travers l'annonce de l'Evangile et le service aimant de la famille humaine. Comme le note le Concile Vatican II, « l'Esprit Saint pousse [l'Eglise] à coopérer à la pleine réalisation du dessein de Dieu, qui a établi le Christ comme principe de salut pour le monde entier ».65 Ayant reçu de l'Esprit le pouvoir de porter à son achèvement le salut du Christ sur la terre, l'Eglise est le germe du Règne de Dieu et elle en attend avec impatience la venue finale. Son identité et sa mission sont inséparables du Règne de Dieu que Jésus a annoncé et inauguré par tout ce qu'il a fait et dit, principalement par sa mort et sa résurrection. L'Esprit rappelle à l'Eglise qu'elle n'est pas à elle-même sa propre fin: en tout ce qu'elle est et en tout ce qu'elle fait, elle existe pour servir le Christ et le salut du monde. Dans cette économie du salut, les œuvres de l'Esprit Saint dans la création, dans l'histoire et dans l'Église sont toutes une partie de l'unique et éternel dessein de la Trinité sur tout ce qui existe.


L'Esprit Saint et la mission de l'Eglise en Asie

18. L'Esprit qui était à l'œuvre en Asie au temps des Patriarches et des Prophètes, et de manière plus puissante à l'époque de Jésus Christ et de l'Eglise primitive, est maintenant à l'œuvre chez les chrétiens de l'Asie, affermissant leur témoignage de foi parmi les peuples, les cultures et les religions du continent. De même que le grand dialogue d'amour entre Dieu et l'homme fut préparé par l'Esprit Saint et s'accomplit en terre d'Asie dans le mystère du Christ, de même le dialogue entre le Sauveur et les peuples du continent continue aujourd'hui par la puissance de ce même Esprit Saint, à l'œuvre dans l'Eglise. Dans ce processus, les Evêques, les prêtres, les personnes consacrées et les laïcs, hommes et femmes, ont un rôle essentiel à jouer, suivant les paroles de Jésus, qui sont à la fois une promesse et une mission: « Vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

L'Eglise est convaincue qu'au plus intime des personnes, des cultures et des religions de l'Asie est ressentie une soif d'« eau vive » (cf. Jn 4, 10-15), soif que l'Esprit lui-même suscite et que seul Jésus le Sauveur peut apaiser pleinement. Elle se tourne vers l'Esprit Saint pour qu'il continue à préparer les peuples de l'Asie au dialogue salvifique avec le Rédempteur de tous. Guidée par l'Esprit dans sa mission de service et d'amour, l'Eglise peut offrir une rencontre entre Jésus Christ et les peuples de l'Asie, car ils cherchent la plénitude de la vie. C'est seulement dans cette rencontre que l'on peut trouver l'eau vive jaillissant en vie éternelle, à savoir la connaissance de l'unique vrai Dieu et du Christ qu'il a envoyé (cf. Jn 17, 3).

L'Eglise sait bien qu'elle ne peut remplir sa mission que si elle obéit aux impulsions de l'Esprit Saint. Appelée à être signe et instrument authentiques de l'action de l'Esprit dans les réalités concrètes de l'Asie, elle doit discerner dans les différentes situations du continent l'appel de l'Esprit à témoigner de Jésus Sauveur sous des formes nouvelles et efficaces. La pleine vérité de Jésus et du salut qu'il nous a mérité est toujours un don et n'est jamais le résultat d'un effort humain. « L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ » (Rm 8, 16-17). C'est pourquoi l'Eglise ne cesse de crier: « Viens, Esprit Saint! Pénètre le cœur de tes fidèles! Qu'ils soient brûlés au feu de ton amour! » Tel est le feu que Jésus fait descendre sur la terre, et l'Eglise en Asie partage l'ardent désir que ce feu soit allumé maintenant (cf. Lc 12, 49). Animés de ce désir intense, les Pères synodaux ont cherché à discerner les principaux champs de mission pour l'Eglise en Asie, alors qu'elle se prépare à franchir le seuil du nouveau millénaire.

 

CHAPITRE IV

JÉSUS, LE SAUVEUR:
PROCLAMER LE DON

 

Le primat de l'annonce

19. A la veille du troisième millénaire, la voix du Christ ressuscité résonne à nouveau dans le cœur de tout chrétien: « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin des temps » (Mt 28, 18-20). Certains du soutien infaillible de Jésus lui-même ainsi que de la présence et de la puissance de son Esprit, les Apôtres commencèrent immédiatement après la Pentecôte à pratiquer ce commandement: « Ils s'en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur agissant avec eux » (Mc 16, 20). Ce qu'ils annonçaient peut se résumer par les paroles de saint Paul: « Ce n'est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur; nous ne sommes, nous, que vos serviteurs, à cause de Jésus » (2 Co 4, 5). Bénie du don de la foi, l'Eglise, après deux mille ans, continue à aller à la rencontre des peuples du monde afin de partager avec eux la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Elle est une communauté enflammée d'ardeur missionnaire pour que Jésus soit connu, aimé et suivi.

Il ne peut y avoir de véritable évangélisation sans annonce explicite que Jésus est le Seigneur. Le Concile Vatican II et, depuis lors, le Magistère, pour répondre à une certaine confusion quant à la vraie nature de la mission de l'Eglise, ont à maintes reprises souligné le primat de l'annonce de Jésus Christ dans toute activité d'évangélisation. Le pape Paul VI a écrit explicitement à ce sujet qu'« il n'y a pas d'évangélisation vraie si le nom, l'enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés ».66 C'est ce que des générations de chrétiens ont fait au cours des siècles. Avec une fierté bien compréhensible, les Pères synodaux ont rappelé que « de nombreuses communautés chrétiennes en Asie ont préservé leur foi à travers les siècles en dépit de grandes tribulations et sont demeurées attachées à cet héritage spirituel avec une persévérance héroïque. Cet immense trésor est pour elles une source de grande joie et un stimulant ».67

En même temps, les participants à l'Assemblée spéciale ont témoigné maintes et maintes fois de la nécessité d'un engagement renouvelé dans l'annonce de Jésus Christ précisément sur le continent qui a vu le début de cette annonce il y a deux mille ans. Les paroles de l'Apôtre Paul deviennent encore plus actuelles quand on pense aux millions et millions de personnes qui, sur ce continent, n'ont jamais rencontré la personne de Jésus de manière claire et consciente: « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Mais comment l'invoquer sans d'abord croire en lui? Et comment croire sans d'abord l'entendre? Et comment entendre sans prédicateur? » (Rm 10, 13-14). La grande question qui se pose actuellement à l'Eglise en Asie est de savoir comment partager avec nos frères et sœurs asiatiques ce que nous conservons jalousement comme le don qui contient tout autre don, à savoir la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.


Proclamer Jésus Christ en Asie

20. L'Eglise en Asie est très bien disposée à la tâche de l'annonce, sachant qu'« il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l'action de l'Esprit, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l'homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort ».68 Cette insistance sur l'annonce ne vient pas d'un accès de sectarisme ni d'un esprit de prosélytisme, ni du moindre sens de supériorité. L'Eglise évangélise par obéissance au commandement du Christ, sachant que toute personne a le droit d'entendre la Bonne Nouvelle de Dieu, Lui qui se révèle et se donne dans le Christ.69 Rendre témoignage à Jésus Christ est le service suprême que l'Église peut offrir aux peuples de l'Asie, car cela répond à leur recherche profonde d'un absolu et dévoile les vérités et les valeurs qui garantissent leur développement humain intégral.

Profondément consciente de la complexité des situations si différentes en Asie et « vivant selon la vérité et dans la charité » (Ep 4, 15), l'Eglise proclame la Bonne Nouvelle avec une estime et un respect affectueux pour ceux qui l'écoutent. L'annonce qui respecte le droit des consciences ne viole pas la liberté, car la foi demande toujours une libre réponse de la part des personnes.70 Mais le respect ne supprime pas la nécessité d'une annonce explicite et intégrale de l'Evangile. Dans le contexte de la riche variété des cultures et des religions en Asie tout particulièrement, il faut noter que « ni le respect et l'estime envers ces religions, ni la complexité des questions soulevées ne sont pour l'Eglise une invitation à taire devant les non-chrétiens l'annonce de Jésus Christ ».71 En 1986, tandis que je visitais l'Inde, j'affirmais clairement que « l'approche de l'Eglise aux autres religions est faite de respect authentique [...]. Ce respect est double: respect pour l'homme dans sa recherche de réponses aux questions les plus profondes de sa vie, et respect pour l'action de l'Esprit dans l'homme ».72 Certes, les Pères synodaux ont reconnu volontiers l'action de l'Esprit dans les sociétés, dans les cultures et dans les religions asiatiques, à travers lesquelles le Père prépare les cœurs des peuples de l'Asie à la plénitude de vie dans le Christ.73

Dès avant les consultations qui ont précédé le Synode, beaucoup d'Evêques d'Asie ont fait remarquer les difficultés à proclamer la foi en Jésus comme unique Sauveur. Pendant l'Assemblée, la situation fut décrite de cette manière: « Certains des adeptes des grandes religions asiatiques n'ont aucun problème pour accepter Jésus comme une manifestation de la Divinité ou de l'Absolu, ou comme un "être illuminé". Toutefois, ils ont de la difficulté à le considérer comme l'unique manifestation de la Divinité ».74 En réalité, les efforts pour partager le don de la foi en Jésus comme unique Sauveur comporte de multiples difficultés philosophiques, culturelles et théologiques, spécialement à la lumière des croyances des grandes religions de l'Asie, étroitement liées à des valeurs culturelles et à des visions spécifiques du monde.

Dans la pensée des Pères synodaux, la difficulté s'intensifie du fait que Jésus est souvent perçu comme étranger à l'Asie. C'est un paradoxe que beaucoup d'Asiatiques ont tendance à considérer Jésus, né sur le sol asiatique, comme un occidental plutôt que comme une figure asiatique. Il était inévitable que l'annonce faite par les missionnaires occidentaux soit profondément influencée par les cultures d'où ils provenaient, et l'on ne peut nier que parfois même une certaine étroitesse de vues, une attitude défensive et un manque de sensibilité aient accompagné leurs efforts. Les Pères du Synode ont pris acte de cela comme d'un fait dont il faut tenir compte dans l'histoire de l'évangélisation, et ils n'ont pas condamné d'une manière sommaire les missionnaires pour « la figure occidentale » de Jésus. En même temps, ils ont profité de l'occasion pour « exprimer d'une façon très spéciale leur gratitude à tous les missionnaires, hommes et femmes, religieux et laïcs, étrangers et autochtones, qui ont apporté le message de Jésus Christ et le don de la foi. Une reconnaissance spéciale doit également être exprimée à toutes les Eglises qui ont envoyé et continuent d'envoyer des missionnaires en Asie ».75

Les missionnaires de l'Evangile peuvent s'appuyer sur l'expérience de saint Paul qui établit un dialogue avec les valeurs philosophiques, culturelles et religieuses de ses auditeurs (cf. Ac 14, 13-17; 17, 22-31). Les Conciles œcuméniques de l'Eglise, eux aussi, pour formuler des articles de foi de l'Eglise, ont dû utiliser les ressources linguistiques, philosophiques et culturelles qu'ils avaient à leur disposition. Ces ressources deviennent alors la propriété de toute l'Eglise, capable d'exprimer sa doctrine christologique d'une manière appropriée et universelle. Elles sont partie intégrante de l'héritage de la foi, qu'il faut s'approprier et partager constamment dans les rencontres avec les diverses cultures.76 Toutefois, la mission de proclamer Jésus d'une manière qui permette aux peuples de l'Asie, tout en restant fidèles en même temps à la doctrine théologique de l'Eglise et à leurs origines asiatiques, est un énorme défi.

La présentation de Jésus Christ comme unique Sauveur oblige à suivre une pédagogie qui introduise les personnes, pas à pas, à la pleine appropriation du mystère. Il est clair que la première évangélisation de non-chrétiens et, dans un deuxième temps, l'annonce de Jésus à des croyants devra avoir des approches différentes. Dans la première évangélisation, par exemple, « la présentation de Jésus Christ devrait arriver comme l'accomplissement des aspirations exprimées dans les mythologies et dans le folklore des peuples de l'Asie ».77 En règle générale, les méthodes narratives familières aux formes culturelles asiatiques doivent être préférées. En effet, l'annonce de Jésus Christ peut être réalisée de manière plus efficace en racontant son histoire comme le fait l'Evangile. Les notions ontologiques présentées, qui doivent toujours être présupposées et exprimées en présentant Jésus, peuvent être accompagnées plus expressément de perspectives relationnelles, historiques et même cosmiques. Comme l'ont souligné les Pères synodaux, l'Eglise « doit être ouverte aux voies nouvelles et surprenantes par lesquelles le visage du Christ pourra être présenté en Asie ».78

Le Synode recommande que les catéchèses à venir suivent « une pédagogie à base d'évocation qui utilise des histoires, des paraboles et des symboles si caractéristiques de la méthodologie asiatique dans l'enseignement ».79 Le ministère de Jésus lui-même montre clairement la valeur du contact personnel, qui exige que l'évangélisateur prenne à cœur la situation de l'auditeur, se livrant à une proclamation adaptée à son degré de maturité, à travers des formes et un langage appropriés. Dans cette perspective, les Pères synodaux ont maintes fois souligné la nécessité d'évangéliser d'une manière qui tienne compte de la sensibilité des peuples asiatiques, suggérant des images de Jésus qui soient intelligibles pour la mentalité et les cultures asiatiques et, en même temps, fidèles à l'Ecriture Sainte et à la Tradition. Parmi ces figures, ils ont cité: « Jésus Christ comme le Maître de Sagesse, le Guérisseur, le Libérateur, le Guide spirituel, l'Etre illuminé, l'Ami compatissant des pauvres, le Bon Samaritain, le Bon Berger, l'Obéissant ».80 Jésus devrait être présenté comme la Sagesse de Dieu incarnée, dont la grâce porte à maturité les « semences » de la Sagesse divine déjà présentes dans la vie, dans les religions et chez les peuples de l'Asie.81 Au milieu des nombreuses souffrances qui affligent les peuples de l'Asie, il pourrait d'une manière profitable être proclamé comme le Sauveur « qui peut donner un sens à tous ceux qui subissent des douleurs et des souffrances indicibles ».82

La foi que l'Eglise offre en don à ses fils et filles de l'Asie ne peut être confinée dans les limites de la compréhension et de l'expression d'une culture humaine particulière, puisqu'elle les transcende et qu'en vérité elle incite toute culture à s'élever à de nouveaux niveaux de compréhension et d'expression. En même temps, les Pères du Synode avaient bien conscience de la nécessité impérieuse pour les Eglises locales en Asie de présenter le mystère du Christ à leurs peuples en fonction des critères culturels et des modes de pensée de ces derniers. Ils soulignaient aussi que cette inculturation de la foi sur le continent doit amener à redécouvrir le visage asiatique de Jésus et à trouver des modes à travers lesquels les cultures asiatiques puissent saisir la signification salvifique universelle du mystère de Jésus et de son Eglise.83 Il faut faire revivre de nos jours la compréhension pénétrante des peuples et des cultures qu'ont eue de manière exemplaire des hommes comme Giovanni da Montecorvino, Matteo Ricci et Roberto de Nobili, pour n'en mentionner que quelques-uns.


Le défi de l'inculturation

21. La culture est l'espace vital dans lequel la personne humaine se trouve face à face avec l'Evangile. De même qu'une culture est le résultat de la vie et de l'activité d'un groupe humain, de même les personnes qui appartiennent à ce groupe sont façonnées dans une large mesure par la culture dans laquelle elles vivent. De même que les personnes et les sociétés changent, de même la culture change avec elles. Et quand une culture est transformée, les personnes et les sociétés le sont aussi par elle. De ce point de vue, on voit plus clairement pourquoi l'évangélisation et l'inculturation sont naturellement et intimement en relation l'une avec l'autre. L'Evangile et l'évangélisation ne s'identifient certes pas à la culture, et en sont même indépendants. Et pourtant le Règne de Dieu atteint des personnes profondément liées à une culture, et la construction du Royaume ne peut éviter d'emprunter des éléments de cultures humaines. C'est pourquoi Paul VI a affirmé que la rupture entre Evangile et culture était le drame de notre époque, qui a un impact profond sur l'évangélisation comme sur les cultures.84

Dans le processus de rencontre entre les diverses cultures du monde, l'Eglise non seulement transmet ses vérités et ses valeurs, et renouvelle les cultures de l'intérieur, mais elle prend aussi en elles les éléments positifs qui y sont déjà présents. C'est là le chemin obligé des évangélisateurs pour présenter la foi chrétienne et la rendre partie intégrante de l'héritage culturel des peuples. À leur tour, quand les différentes cultures sont perfectionnées et renouvelées à la lumière de l'Evangile, elles peuvent devenir des expressions véritables de l'unique foi chrétienne. « L'Eglise, par l'inculturation, devient un signe plus compréhensible de ce qu'elle est et un instrument plus adapté à sa mission ».85 Ce lien avec les cultures a toujours fait partie du pèlerinage de l'Eglise dans l'histoire, mais il revêt une urgence particulière aujourd'hui, dans la situation pluri-ethnique, pluri-religieuse et pluri-culturelle de l'Asie, où le christianisme est encore trop souvent vu comme étranger.

Ici, il est bon de rappeler ce qui a été dit à maintes reprises au cours du Synode, à savoir que l'Esprit Saint est l'agent premier de l'inculturation de la foi chrétienne en Asie.86 L'Esprit lui-même, qui nous conduit à la vérité tout entière, rend possible un dialogue fructueux avec les valeurs culturelles et religieuses de différents peuples, parmi lesquels, dans une certaine mesure, il est présent, donnant aux hommes et aux femmes qui ont un cœur sincère la force de combattre le mal et les embûches du Malin, et offrant véritablement à chacun la possibilité de partager le mystère pascal d'une manière connue de Dieu seul.87 La présence de l'Esprit fait que le dialogue se déroule dans la vérité, l'honnêteté, l'humilité et le respect.88 « En offrant aux autres la Bonne Nouvelle de la Rédemption, l'Eglise s'efforce de comprendre leur culture. Elle cherche à connaître les esprits et les cœurs de ses auditeurs, leurs valeurs et leurs coutumes, leurs problèmes et leurs difficultés, leurs espoirs et leurs rêves. Une fois qu'elle connaît et comprend ces divers aspects de la culture, elle peut alors commencer le dialogue de salut; elle peut offrir, avec respect mais avec clarté et conviction, la Bonne Nouvelle de la Rédemption à tous ceux qui, librement, veulent l'écouter et lui répondre ».89 Cependant, les peuples de l'Asie qui, en tant qu'asiatiques, désirent s'approprier la foi chrétienne peuvent être sûrs que leurs espoirs, leurs attentes, leurs soucis et leurs souffrances non seulement sont assumées par Jésus, mais deviennent le véritable point de passage par lequel le don de la foi et la puissance de l'Esprit entrent dans les profondeurs de leur vie.

C'est la tâche des Pasteurs, en vertu de leur charisme, de mener ce dialogue avec discernement. De même, les experts en disciplines sacrées ou profanes ont un rôle important à jouer dans le processus d'inculturation. Mais ce processus doit impliquer le peuple de Dieu tout entier, car la vie de l'Eglise dans son ensemble doit rendre visible la foi qu'elle proclame et qu'elle adopte. Pour être sûrs que cela se réalise en profondeur, les Pères synodaux ont précisé certains domaines qui exigent une attention particulière: la réflexion théologique, la liturgie, la formation des prêtres et des religieux, la catéchèse et la spiritualité.90


Domaines clés de l'inculturation

22. Le Synode a exprimé ses encouragements aux théologiens dans leur tâche délicate qui consiste à développer une théologie inculturée, spécialement dans le domaine de la christologie.91 Il a souligné que « cette manière de faire de la théologie doit être poursuivie avec courage dans la fidélité à l'Ecriture et à la Tradition de l'Eglise, en adhésion sincère au Magistère et avec une connaissance des situations pastorales ».92 Moi aussi, j'invite les théologiens à travailler en esprit d'union avec les Pasteurs et avec le peuple qui — dans l'unité et jamais séparés les uns des autres — « reflètent l'authentique sensus fidei qu'il ne faut jamais perdre de vue ».93 Le travail théologique doit toujours être guidé par le respect de la sensibilité des chrétiens, de manière que, par une croissance progressive vers des formes inculturées de l'expression de la foi, les personnes ne soient ni portées à la confusion ni scandalisées. L'inculturation doit toujours être guidée par la compatibilité avec l'Evangile et par la communion avec la foi de l'Eglise universelle, en plein accord avec la Tradition de l'Eglise, en ayant en vue l'affermissement de la foi du peuple.94 On aura la preuve d'une bonne inculturation si le peuple devient plus engagé dans la foi chrétienne parce qu'il la perçoit plus clairement avec les yeux de sa culture.

La liturgie est la source et le sommet de toute vie et de toute mission chrétiennes;95 c'est un moyen fondamental d'évangélisation, spécialement en Asie où les adeptes de diverses religions sont si attirés par le culte, par les festivités religieuses et par des dévotions populaires.96 La liturgie des Églises orientales a été dans la plupart des cas inculturée avec succès au cours de siècles d'interaction avec la culture ambiante, tandis que les Eglises fondées plus récemment ont besoin de faire en sorte que la liturgie devienne une source encore plus intense de nourriture pour leurs fidèles grâce à un usage sage et efficace d'éléments pris dans les cultures locales. Mais l'inculturation liturgique demande plus que de se concentrer sur des valeurs culturelles traditionnelles, sur des symboles et des rites. Il faut aussi tenir compte des changements dans la conscience et dans les comportements suscités par l'apparition de cultures de sécularisme et de consumérisme qui influent sur le sens asiatique du culte et de la prière. Pour une inculturation authentique de la liturgie en Asie, on ne peut pas oublier non plus les besoins spécifiques des pauvres, des migrants, des réfugiés, des jeunes et des femmes.

Les Conférences épiscopales nationales et régionales doivent œuvrer en contact plus étroit avec la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements pour chercher des voies efficaces afin de promouvoir des formes appropriées de culte dans le contexte de l'Asie.97 Une telle collaboration est essentielle parce que la sainte Liturgie exprime et célèbre la foi unique professée par tous et, étant l'héritage de toute l'Eglise, elle ne peut pas être déterminée par les Eglises locales isolément, sans référence à l'Eglise universelle.

Les Pères synodaux ont particulièrement insisté sur l'importance de la Parole biblique dans la transmission du message de salut aux peuples de l'Asie, où la Parole à transmettre a un grand rôle dans la préservation et la communication de l'expérience religieuse.98 Il s'ensuit qu'il faut développer un apostolat biblique efficace afin de pouvoir s'assurer que le texte sacré est plus largement diffusé et plus intensément utilisé en esprit de prière parmi les membres de l'Eglise en Asie. Les Pères synodaux ont souligné qu'il était urgent de la prendre comme base de toute annonce, catéchèse, prédication et forme de spiritualité missionnaires.99 Il faut également encourager et soutenir les efforts pour traduire la Bible dans les langues locales. La formation biblique devrait être considérée comme un moyen important d'éduquer les personnes à la foi et de les préparer à la tâche de la proclamation. On devra inclure des cours sur l'Ecriture orientés vers la pastorale, en mettant l'accent sur l'application de ses enseignements aux réalités complexes de la vie en Asie dans les programmes de formation pour le clergé, pour les personnes consacrées et pour les laïcs. 100 On devrait aussi faire connaître l'Ecriture sainte parmi les adeptes d'autres religions; la Parole de Dieu a le pouvoir intrinsèque de toucher le cœur des personnes, car, à travers elle, l'Esprit de Dieu révèle le plan divin du salut pour le monde. En outre, le style narratif que l'on peut remarquer dans beaucoup de livres de la Bible a des affinités avec les textes religieux typiques de l'Asie. 101

Un autre aspect clé de l'inculturation, dont l'avenir dépendant pour une large part, est la formation des missionnaires de l'Evangile. Dans le passé, la formation a souvent suivi le style, les méthodes et les programmes importés de l'Occident, et, tout en reconnaissant le service rendu par ce type de formation, les Pères synodaux ont noté, comme un développement positif, que des efforts ont été faits récemment pour adapter la formation des missionnaires de l'Evangile aux contextes culturels de l'Asie. En plus d'un solide bagage biblique et patristique, les séminaristes devraient acquérir une connaissance détaillée et assurée du patrimoine théologique et philosophique de l'Eglise, comme je l'ai rappelé dans mon encyclique Fides et ratio. 102 Sur la base de cette préparation, ils tireront alors profit de leurs contacts avec les traditions philosophiques et religieuses de l'Asie. 103 Les Pères synodaux ont également encouragé les professeurs de séminaire et leurs collaborateurs à chercher à comprendre en profondeur les éléments de spiritualité et de prière inhérents à l'âme asiatique, et à se laisser entraîner plus intensément dans la recherche à laquelle se livrent les peuples de l'Asie en vue d'une vie plus pleine. 104 A cette fin, ils ont suggéré la création d'un nouvel Institut central en Asie, consacré à la formation du corps enseignant des séminaires. 105 Le Synode a exprimé aussi sa préoccupation pour la formation des hommes et des femmes consacrés, déclarant clairement que leur spiritualité et leur style de vie doivent faire preuve de sensibilité à l'égard du patrimoine religieux et culturel des personnes au milieu desquelles ils vivent et qu'ils servent, présupposant toujours qu'est effectué le discernement nécessaire de ce qui est conforme à l'Evangile et de ce qui ne l'est pas. 106 En outre, puisque l'inculturation de l'Evangile concerne tout le peuple de Dieu, le rôle du laïcat est d'une importance fondamentale. Plus que tous les autres, les laïcs sont appelés à transformer la société, en collaboration avec les Evêques, le clergé et les religieux, en faisant pénétrer « l'esprit du Christ » dans la mentalité, les mœurs, les lois et les structures du monde séculier dans lequel ils vivent. 107 Une plus large inculturation de l'Evangile à tous les niveaux de la société en Asie dépendra considérablement de la formation appropriée que les Eglises locales sauront donner au laïcat.


La vie chrétienne comme annonce

23. Plus la communauté chrétienne est enracinée dans l'expérience de Dieu qui provient d'une foi vive, plus elle pourra proclamer aux autres de manière crédible l'accomplissement du Royaume de Dieu en Jésus Christ. Cela se réalisera grâce à une écoute fidèle de la Parole de Dieu, à la prière et à la contemplation, à la célébration du mystère de Jésus dans les sacrements, par-dessus tout dans l'Eucharistie, et en donnant l'exemple d'une vraie communion de vie et d'un amour intègre. Le cœur de l'Eglise particulière doit être centré sur la contemplation de Jésus Christ, Dieu fait homme, et elle doit tendre constamment à une union plus intime avec lui, dont elle continue la mission. La mission est une action contemplative et une contemplation active. Cependant un missionnaire qui n'a pas une profonde expérience de Dieu dans la prière et dans la contemplation aura peu d'influence spirituelle ou de succès missionnaire. Il s'agit là d'une réflexion que je tire de ma propre expérience sacerdotale, et, comme je l'ai écrit ailleurs, mes contacts avec des représentants des traditions spirituelles non chrétiennes, particulièrement les traditions asiatiques, m'ont confirmé dans la conviction que l'avenir de la mission dépend d'une grande diffusion de la contemplation. 108 En Asie, siège de grandes religions, où les personnes et des peuples entiers ont soif du divin, l'Église est appelée à être une Eglise de prière, profondément spirituelle bien qu'elle soit engagée dans des préoccupations humaines et sociales immédiates. Tout chrétien a besoin d'une authentique spiritualité missionnaire de prière et de contemplation.

Une personne vraiment religieuse est très facilement respectée et suivie en Asie. La prière, le jeûne et les diverses formes d'ascétisme sont tenus en haute estime. Le renoncement, le détachement, l'humilité, la simplicité et le silence sont considérés comme de grandes valeurs par les adeptes de toutes les religions. Pour que la prière ne soit pas détachée de la promotion humaine, les Pères synodaux ont souligné que « l'œuvre de justice, de charité et de compassion est étroitement liée à une vie authentique de prière et de contemplation, et en outre cette même spiritualité sera la source de toute notre œuvre d'évangélisation ». 109 Pleinement convaincus de l'importance du témoignage authentique dans l'évangélisation de l'Asie, les Pères du synode ont affirmé: « La Bonne Nouvelle de Jésus Christ ne peut être annoncée que par ceux qui sont pris et inspirés par l'amour du Père pour ses enfants, manifesté dans la personne de Jésus Christ. Cette annonce est une mission qui a besoin de saints hommes et de saintes femmes qui feront connaître et aimer le Sauveur par leurs vies. Un feu ne peut être allumé que par quelque chose qui est lui-même enflammé. Ainsi, une annonce réussie de la Bonne Nouvelle du Salut en Asie ne peut être mise en place que si les Evêques, les prêtres, les religieux et les laïcs sont eux-mêmes embrasés par l'amour du Christ et brûlants de zèle pour le faire connaître plus largement, le faire aimer plus intensément et le faire suivre de plus près ». 110 Les chrétiens qui parlent du Christ doivent incarner dans leur vie le message qu'ils annoncent.

A cet égard toutefois, une circonstance particulière dans le contexte asiatique requiert notre attention. L'Eglise sait que le témoignage silencieux de la vie reste aujourd'hui encore l'unique moyen de proclamer le Règne de Dieu en beaucoup d'endroits en Asie où l'annonce explicite est interdite et où la liberté religieuse est refusée ou du moins systématiquement réduite. L'Eglise vit ce type de témoignage de manière consciente, y voyant le moyen de « prendre sa croix » (cf. Lc 9, 23), bien qu'elle ne se lasse pas d'attirer l'attention des gouvernements et de réclamer d'eux la reconnaissance de la liberté religieuse comme un droit humain fondamental. Il est bon de rappeler ici ce que disait le Concile Vatican II: « La personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part soit d'individus, soit de groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou en association avec d'autres ». 111 Dans certains pays asiatiques, ce principe doit encore être reconnu et mis en œuvre.

Il est donc clair que l'annonce de Jésus Christ en Asie présente des aspects complexes du point de vue du contenu comme de la méthode. Les Pères synodaux avaient hautement conscience de la légitime variété d'approches de l'annonce de Jésus, à condition toutefois que la foi soit intégralement respectée dans le processus d'appropriation et de partage de la foi. Le Synode a souligné que « l'évangélisation est aujourd'hui une réalité riche et dynamique. Elle a des aspects et des éléments variés: le témoignage, le dialogue, l'annonce, la catéchèse, la conversion, le baptême, l'insertion dans la communauté ecclésiale, l'implantation de l'Eglise, l'inculturation et le développement intégral de l'homme. Certains de ces éléments sont liés alors que d'autres sont des étapes successives du processus global d'évangélisation ». 112 Toutefois, dans l'ensemble de l'œuvre évangélisatrice, ce qui doit être annoncé, c'est la vérité complète de Jésus Christ. Souligner certains aspects du mystère insondable de Jésus est légitime autant que nécessaire pour introduire progressivement le Christ auprès d'une personne, mais aucune compromission ne peut être admise quant à l'intégrité de la foi. En fin de compte, l'acceptation de la foi de la part d'une personne doit être fondée sur une compréhension certaine de la personne de Jésus Christ, le Seigneur de tous qui « est le même hier, aujourd'hui et à jamais » (He 13, 8), comme l'a enseigné l'Église en tout temps et en tout lieu.

 

CHAPITRE V

COMMUNION ET DIALOGUE
POUR LA MISSION


Communion et mission marchent ensemble

24. Conformément au dessein éternel du Père, l'Eglise, prévue depuis les origines du monde, préparée dans l'Ancien Testament, instituée par le Christ Jésus et rendue présente dans le monde par l'Esprit Saint le jour de la Pentecôte, « avance dans son pèlerinage entre les persécutions du monde et les consolations de Dieu », 113 tandis qu'elle s'achemine vers la perfection dans la gloire du ciel. Puisque Dieu désire que « le genre humain dans son ensemble forme un seul peuple de Dieu, croisse ensemble pour constituer un seul Corps du Christ, soit édifié ensemble en un seul Temple du Saint-Esprit », 114 l'Eglise est dans le monde « le projet visible de l'amour de Dieu pour l'humanité, le sacrement du salut ». 115 Elle ne peut donc pas être considérée simplement comme une organisation sociale ou une agence d'aide humanitaire. Bien qu'elle soit composée d'hommes et de femmes pécheurs, elle doit être considérée comme le lieu privilégié de la rencontre entre Dieu et l'homme, où Dieu choisit de révéler le mystère de sa vie intime et de réaliser son plan de salut du monde.

Le mystère du dessein d'amour de Dieu est rendu présent et actif dans la communauté des hommes et des femmes qui ont été ensevelis avec le Christ par le Baptême dans la mort, de sorte que, comme le Christ a été ressuscité d'entre les morts par la gloire du Père, eux aussi peuvent cheminer dans une vie nouvelle (cf. Rm 6, 4). Au cœur du mystère de l'Eglise, il y a le lien de communion qui unit le Christ Epoux à tous les baptisés. En raison de cette communion vivante et vivifiante, « les chrétiens ne s'appartiennent pas à eux-mêmes, mais sont la propriété du Christ ». 116 Unis au Fils par le lien d'amour de l'Esprit, ils sont unis au Père, et de cette communion découle la communion qu'ils partagent entre eux par le Christ dans l'Esprit Saint. 117 Le but premier de l'Eglise est donc d'être le sacrement de l'union intime de la personne humaine avec Dieu et, puisque la communion des personnes entre elles est enracinée dans cette union à Dieu, l'Eglise est aussi le sacrement de l'unité du genre humain. 118 En elle, cette unité est déjà commencée; en même temps, elle est « signe et instrument » de la pleine réalisation de l'unité qui doit encore s'accomplir. 119

C'est une exigence essentielle de la vie dans le Christ que celui qui entre en communion avec le Seigneur doit porter du fruit: « Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit » (Jn 15, 5); cela est d'autant plus vrai que la personne qui ne porte pas de fruit ne demeure pas en communion: « Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, [mon Père] l'enlève » (Jn 15, 2). La communion avec Jésus, qui est à l'origine de la communion des chrétiens entre eux, est la condition indispensable pour porter du fruit; et la communion avec les autres, don du Christ et de son Esprit, est le fruit le plus beau que les sarments peuvent offrir. En ce sens, communion et mission sont inséparablement liées l'une à l'autre; « elles se compénètrent et s'impliquent mutuellement, au point que la communion représente la source et tout à la fois le fruit de la mission: la communion est missionnaire et la mission est pour la communion ». 120

Utilisant la théologie de communion, le Concile Vatican II a pu décrire l'Eglise comme le peuple de Dieu en pèlerinage, auquel, d'une certaine manière, tous les peuples sont reliés. 121 A partir de là, les Pères synodaux ont mis l'accent sur le lien mystérieux entre l'Eglise et les adeptes des autres religions d'Asie, notant qu'ils sont « en relation avec elle selon différents modes et degrés ». 122 Parmi des peuples, des cultures et des religions aussi divers, « la vie de l'Eglise comme communion est de la plus grande importance ». 123 En effet, le service de l'unité de l'Eglise est d'un intérêt particulier en Asie, où il y a tant de tensions, de divisions et de conflits, causés par des différences ethniques, sociales, culturelles, linguistiques, économiques et religieuses. C'est dans un tel contexte que les Eglises locales en Asie, en communion avec le Successeur de Pierre, ont besoin de promouvoir une plus profonde communion d'esprit et de cœur par une étroite collaboration entre elles. Les relations avec les autres Eglises et les Communautés ecclésiales chrétiennes, et avec les adeptes des autres religions, sont également vitales pour sa mission évangélisatrice. 124 Le Synode a donc renouvelé l'engagement de l'Eglise en Asie dans sa tâche d'améliorer à la fois les relations œcuméniques et le dialogue interreligieux, reconnaissant que la construction de l'unité, le travail pour la réconciliation, le tissage des liens de solidarité, la promotion du dialogue entre les religions et les cultures, l'éradication des préjugés et l'encouragement à la confiance entre les peuples sont essentiels à la mission évangélisatrice de l'Eglise sur le continent. Tout cela demande de la part de la communauté catholique un sincère examen de conscience, le courage de rechercher la réconciliation et un engagement renouvelé au dialogue. Au seuil du troisième millénaire, il est clair que l'aptitude de l'Eglise à évangéliser requiert qu'on s'efforce vigoureusement de servir la cause de l'unité dans toutes ses dimensions, puisque communion et mission marchent ensemble.


Communion dans l'Eglise

25. Réunis autour du Successeur de Pierre, priant et travaillant ensemble, les Evêques de l'Assemblée spéciale pour l'Asie personnifiaient ce que devrait être la communion de l'Eglise dans toute la riche diversité des Eglises particulières qu'ils président dans la charité. Ma propre présence aux Sessions générales du Synode était à la fois une heureuse occasion de partager les joies et les espoirs, les difficultés et les angoisses des Evêques, et un exercice intense et profondément ressenti de mon ministère. C'est justement dans la perspective de la communion ecclésiale que l'autorité universelle du Successeur de Pierre rayonne le plus clairement, non pas d'abord comme un pouvoir juridique sur les Eglises locales, mais par-dessus tout comme une primauté pastorale au service de l'unité de la foi et de la vie du peuple de Dieu tout entier. Profondément conscients que « le ministère pétrinien a la fonction unique de garantir et de promouvoir l'unité de l'Eglise », 125 les Pères synodaux ont reconnu le service que les Dicastères de la Curie romaine et le service diplomatique du Saint-Siège rendent aux Eglises locales, dans un esprit de communion et de collégialité. 126 Une caractéristique essentielle de ce service est le respect et la sensibilité dont ces proches collaborateurs du Successeur de Pierre font preuve à l'égard de la diversité légitime des Eglises locales et de la variété des cultures et des peuples avec lesquels ils sont en contact.

Chaque Eglise particulière doit se fonder sur le témoignage de la communion ecclésiale qui constitue sa nature d'Église. Les Pères synodaux ont choisi de décrire le diocèse comme une communion de communautés réunies autour de leur Pasteur, où les prêtres, les personnes consacrées et les laïcs sont engagés dans un « dialogue de vie et de cœur » soutenu par la grâce du Saint-Esprit. 127 C'est en premier lieu dans le diocèse que la vision d'une communion de communautés peut se réaliser au sein des réalités sociales, politiques, religieuses, culturelles et économiques de l'Asie, qui sont fort complexes. La communion ecclésiale implique que chaque Eglise locale devienne ce que les Pères synodaux ont appelé une « Eglise participante », c'est-à-dire, une Eglise dans laquelle chacun vit sa vocation propre et accomplit son rôle spécifique. Afin d'édifier la   « communion pour la mission » et la « mission de communion », le charisme particulier de chaque membre doit être reconnu, développé et utilisé de façon efficace. 128 Il est nécessaire en particulier de promouvoir une implication plus grande des laïcs et des personnes consacrées dans la programmation pastorale et dans les processus de décisions par l'intermédiaire de structures de participation comme les conseils pastoraux et les assemblées paroissiales. 129

Dans chaque diocèse, la paroisse demeure le lieu ordinaire où les fidèles se réunissent pour grandir dans la foi, pour vivre le mystère de la communion ecclésiale et pour prendre part à la mission de l'Eglise. Les Pères du Synode ont donc chaleureusement invité les pasteurs à rechercher des voies nouvelles et efficaces pour guider pastoralement les fidèles, de façon que chacun, spécialement les pauvres, se sente réellement partie prenante de la paroisse et du peuple de Dieu dans son ensemble. La participation des laïcs à la planification pastorale devrait être une pratique normale de toutes les paroisses. 130 Le Synode a défini les jeunes comme ceux pour lesquels « la paroisse devrait fournir davantage d'occasions d'amitié et de communion [...] par l'organisation d'activités apostoliques de jeunes et de clubs de jeunes ». 131 Personne a priori ne devrait être exclu du partage intégral de la vie et de la mission de la paroisse pour des raisons sociales, économiques, politiques, culturelles ou éducatives. De même que tout disciple du Christ a un don à offrir à la communauté, de même la communauté devrait manifester sa volonté de recevoir le don de chacun et d'en bénéficier.

Dans ce contexte et en se référant à leur expérience pastorale, les Pères synodaux ont souligné la valeur des communautés ecclésiales de base comme étant une façon efficace de promouvoir la communion et la participation dans les paroisses et dans les diocèses, et une force authentique pour l'évangélisation. 132 Ces petits groupes aident les fidèles à vivre en tant que communautés qui croient, qui prient et qui s'aiment comme les premiers chrétiens (cf. Ac 2, 44-47; 4, 32-35). Ils tendent à les aider aussi à vivre l'Evangile dans un esprit d'amour fraternel et de service, et ils sont par conséquent un solide point de départ pour construire une nouvelle société, expression d'une civilisation de l'amour. Avec le Synode, j'encourage l'Eglise en Asie, là où c'est possible, à considérer ces communautés de base comme un élément positif pour l'activité évangélisatrice de l'Eglise. En même temps, ces communautés ne seront vraiment efficaces que si, comme l'a écrit Paul VI, elles vivent en union avec l'Eglise particulière et l'Eglise universelle, en communion de cœur avec les Pasteurs de l'Eglise et le Magistère, s'engageant dans une perspective missionnaire et ne laissant aucune place à l'isolationnisme ou à une exploitation idéologique. 133 La présence de ces petites communautés ne rend pas inutiles les institutions ni les structures établies, qui demeurent nécessaires à l'Eglise pour accomplir sa mission.

Le Synode a reconnu aussi le rôle des mouvements de renouveau pour édifier la communion, pour donner l'occasion de faire une expérience plus intime de Dieu par la foi et par les sacrements, et pour promouvoir la conversion de la vie. 134 C'est la responsabilité des Pasteurs de guider, d'accompagner et d'encourager ces groupes de façon qu'ils puissent bien s'intégrer dans la vie et dans la mission de la paroisse et du diocèse. Ceux qui sont engagés dans des associations et des mouvements devraient apporter leur soutien à l'Eglise locale et non se présenter comme une substitution des structures diocésaines et de la vie paroissiale. La communion devient plus forte quand les responsables locaux de ces mouvements travaillent avec les Pasteurs dans un esprit de charité pour le bien de tous (cf. 1 Co 1, 13).


La solidarité entre les Eglises

26. Cette communion ad intra contribue à la solidarité entre les Eglises particulières elles-mêmes. L'attention aux besoins locaux est légitime et indispensable, mais la communion exige que les Eglises particulières demeurent ouvertes les unes vis-à-vis des autres et collaborent entre elles, de sorte que dans leur diversité elles puissent préserver et manifester clairement leur lien de communion avec l'Eglise universelle. La communion exige la compréhension mutuelle et une approche coordonnée de la mission, sans porter préjudice à l'autonomie ni aux droits des Eglises selon leurs traditions théologiques, liturgiques et spirituelles respectives. L'histoire démontre cependant que les divisions ont souvent blessé la communion des Eglises en Asie. Au long des siècles, les relations entre les Eglises particulières de juridictions ecclésiastiques, de traditions liturgiques et de styles missionnaires différents ont parfois été tendues ou difficiles. Les Evêques présents au Synode ont reconnu qu'aujourd'hui aussi en Asie, dans les Eglises particulières comme entre elles, il y a parfois des divisions malheureuses, souvent liées aux diversités rituelles, linguistiques, ethniques, idéologiques et de caste. Certaines blessures sont partiellement cicatrisées, mais ce n'est pas encore une totale guérison. Reconnaissant que, là où la communion est affaiblie, le témoignage de l'Eglise et le travail missionnaire en souffrent, les Pères du Synode ont proposé des initiatives concrètes pour renforcer les relations entre les Eglises particulières en Asie. En plus des nécessaires expressions spirituelles de soutien et d'encouragement, ils ont suggéré une plus équitable répartition des prêtres, une solidarité économique plus efficace, des échanges culturels et théologiques, et des occasions plus nombreuses de jumelage entre les diocèses. 135

Des Associations régionales et continentales d'Evêques, notamment le Conseil des Patriarches catholiques du Moyen-Orient et la Fédération des Conférences des Evêques de l'Asie, ont contribué à promouvoir l'union entre les Eglises locales et ont fourni des lieux de rencontre pour la collaboration en vue de résoudre des problèmes pastoraux. De la même manière, à travers l'Asie il y a de nombreux centres de théologie, de spiritualité et d'activité pastorale qui favorisent la communion et la collaboration concrète. 136 Tous doivent se préoccuper de contribuer au développement de ces initiatives prometteuses, pour le bien de l'Eglise comme de la société en Asie.


Les Eglises orientales catholiques

27. La situation des Eglises orientales catholiques, principalement du Moyen-Orient et de l'Inde, mérite une attention particulière. Depuis les temps apostoliques, elles ont été les gardiennes d'un précieux héritage spirituel, liturgique et théologique. Leurs traditions et leurs rites, issus d'une profonde inculturation de la foi sur le sol de nombreux pays d'Asie, ont droit au plus grand respect. Avec les Pères du Synode, j'invite chacun à reconnaître les coutumes légitimes et la liberté de ces Eglises en matière disciplinaire et liturgique, comme il est établi dans le Code des Canons des Eglises orientales. 137 Selon l'enseignement du Concile Vatican II, il y a une nécessité urgente de surmonter les peurs et les incompréhensions qui apparaissent parfois entre les Eglises orientales catholiques et l'Eglise latine, et aussi entre ces Eglises elles-mêmes, particulièrement en ce qui concerne la sollicitude pastorale envers leurs fidèles, même hors de leurs territoires propres. 138 Comme fils de l'unique Eglise, renés à la vie nouvelle dans le Christ, les croyants sont appelés à faire face à tout avec le souci d'une perspective commune, dans un esprit de confiance, et d'une charité inébranlable. Il ne faut pas laisser les conflits créer des divisions, mais il faut les gérer dans un esprit de vérité et de respect, car il ne peut y avoir aucun bien si ce n'est celui qui vient de l'amour. 139

Ces vénérables Eglises sont impliquées directement dans le dialogue œcuménique avec les Eglises orthodoxes sœurs, et les Pères synodaux les ont encouragées à poursuivre sur cette route. 140 Elles ont eu aussi de précieuses expériences de dialogue interreligieux, spécialement avec l'Islam. Cela peut aider d'autres Eglises en Asie et ailleurs. Il est clair que les Eglises orientales catholiques ont une grande richesse de traditions et d'expériences, dont peut grandement bénéficier toute l'Eglise.


Partager les espoirs et les souffrances

28. Les Pères du Synode étaient aussi conscients de la nécessité d'une communion et d'une collaboration effectives avec les Eglises locales présentes sur les territoires asiatiques de l'ex-Union Soviétique, qui sont en train de se reconstruire dans les pénibles circonstances héritées d'une période douloureuse de leur histoire. L'Eglise les accompagne par la prière, partageant leurs souffrances et leurs nouveaux espoirs. J'encourage toute l'Eglise à leur apporter un soutien moral, spirituel et matériel, et à mettre à leur disposition du personnel ecclésiastique et laïc, dont elles ont grandement besoin, afin d'aider ces communautés dans leur tâche de faire connaître aux peuples de ces pays l'amour de Dieu révélé en Jésus Christ. 141

Dans de nombreuses parties de l'Asie, nos frères et sœurs continuent à vivre leur foi malgré les restrictions ou la totale négation de leur liberté. A l'égard de ces membres souffrants de l'Eglise, les Pères synodaux ont exprimé une préoccupation et une sollicitude particulières. Avec les Evêques de l'Asie, j'exhorte les frères et les sœurs de ces Eglises en situations difficiles à unir leurs souffrances à celle du Seigneur crucifié, car nous savons bien, et eux aussi, que seule la Croix, lorsqu'elle est portée avec foi et amour, est le chemin de la résurrection et d'une vie nouvelle pour l'humanité. J'encourage les diverses Conférences épiscopales nationales en Asie à créer un service pour aider ces Eglises; et j'assure ceux qui souffrent persécution pour leur foi dans le Christ de la proximité et de la sollicitude constantes du Saint-Siège. 142 Je lance un appel aux gouvernements et aux responsables des nations pour qu'ils adoptent et mettent en pratique des politiques qui garantissent la liberté religieuse pour tous les citoyens.

A maintes reprises, les Pères synodaux se sont tournés en pensée vers l'Eglise catholique en Chine continentale et ils ont prié pour que vienne bientôt le jour où nos bien-aimés frères et sœurs chinois seront totalement libres de pratiquer leur foi en pleine communion avec le Siège de Pierre et avec l'Eglise universelle. A vous, chers frères et sœurs chinois, j'adresse cette fervente exhortation: ne permettez jamais que les difficultés et les larmes diminuent votre attachement au Christ et votre engagement pour votre grande nation. 143 Le Synode a aussi exprimé sa solidarité cordiale avec l'Eglise catholique en Corée et a manifesté son soutien aux « efforts [des catholiques] pour porter assistance au peuple de la Corée du Nord qui est privé des moyens minimaux de survie et pour amener la réconciliation entre deux pays d'un même et unique peuple, d'une même langue et d'un même héritage culturel ». 144

De la même manière, le Synode s'est souvent tourné en pensée vers l'Eglise qui est à Jérusalem, elle qui a une place spéciale dans le cœur de tous les chrétiens. En réalité, les mots du prophète Isaïe trouvent un écho dans le cœur de millions de croyants à travers le monde, pour lesquels Jérusalem occupe une place unique et très chère: « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l'aimez,... et vous puiserez avec délices à l'abondance de sa gloire » (66, 10-11). Jérusalem, ville de la réconciliation des hommes avec Dieu et entre eux, a été si souvent un lieu de conflits et de divisions! Les Pères synodaux ont exhorté les Eglises particulières à manifester leur solidarité avec l'Eglise qui est à Jérusalem, en partageant ses souffrances, en priant pour elle et en collaborant avec elle au service de la paix, de la justice et de la réconciliation entre les deux peuples et les trois religions présents dans la Ville Sainte. 145 Je renouvelle l'appel souvent lancé aux responsables politiques et religieux et à toutes les personnes de bonne volonté afin qu'ils cherchent les voies capables d'assurer la paix et l'intégrité de Jérusalem. Comme je l'ai déjà écrit, c'est mon souhait fervent de m'y rendre en pèlerinage religieux, comme mon prédécesseur le Pape Paul VI, pour prier dans la Ville Sainte où Jésus Christ a vécu, est mort et est ressuscité, et pour visiter le lieu d'où, poussé par le Saint-Esprit, les Apôtres sont partis pour proclamer l'Evangile de Jésus Christ au monde. 146


Une mission de dialogue

29. Le thème commun des différents Synodes « continentaux », qui ont aidé l'Eglise à se préparer au grand Jubilé de l'An 2000, est celui de la nouvelle évangélisation. Une nouvelle ère d'annonce de l'Evangile est essentielle, non seulement parce que, après deux mille ans, la majeure partie de la famille humaine ne connaît pas encore le Christ, mais aussi parce que la situation dans laquelle se trouvent l'Eglise et le monde au seuil du nouvea